Fady Dagher : repenser la police

Ce chef de police n’est pas comme les autres, et c’est peut-être ce qui lui permettra d’aller au bout de la mission qu’il s’est donnée : transformer en profondeur la façon dont travaillent les forces de l’ordre.

Photo : Rodolphe Beaulieu

La décoration n’est pas celle d’un bureau de chef de police typique. Elle évoque nettement plus un salon marocain, avec la table basse et les deux larges canapés en coin, face à la porte. Sur les murs pastel, des médailles et des plaques attestent une carrière policière bien remplie, certes, mais elles côtoient des photos du village de Bikfaya, devant les neiges éternelles du mont Liban, cher au directeur du Service de police de l’agglomération de Longueuil (SPAL). Ainsi que de nombreux fanions et bannières de soccer — sa véritable religion. 

Dès qu’on met le pied dans le bureau de Fady Dagher, on comprend qu’on est devant un oiseau rare : l’homme qui dirige le troisième service de police municipal en importance au Québec — 1 057 employés, dont 683 policiers — est un Libanais qui a grandi en Côte d’Ivoire. Et accessoirement, le seul chef de police immigré du Québec.

« Tous les Libanais ont un salon marocain pour la conversation », raconte-t-il en servant de l’eau avec un joli ballon de verre muni d’un bec verseur, que les Libanais appellent une cruche traditionnelle. « Quand je reçois à la petite table là, les gens savent que ça va être sérieux. »

Ces jours-ci, les quatre places autour de la « petite table là » sont souvent occupées, car Fady Dagher (prononcer « daguère ») conduit tambour battant une véritable révolution au SPAL. Sa « police de concertation » pousse beaucoup plus loin le vieux concept de police communautaire : il est en train de créer un service de police qui travaillera en concertation avec les services sociaux pour non plus seulement réagir au crime, mais le prévenir. Ses troupes sauront mieux répondre aux cas d’itinérance, de santé mentale ou de querelles qui inondent la ligne 911. « Ça représente 70 % des appels reçus, dit-il, et les policiers ne sont absolument pas formés à ça. » 

Cette transformation, que l’on croirait inspirée du mouvement Black Lives Matter, Fady Dagher y travaille activement depuis son entrée en poste en février 2017, mais il y pense depuis 15 ans. Un plan teinté par son destin pas ordinaire de néo-Québécois arrivé à 17 ans, son passé d’agent double et de policier antiémeute, mais surtout, ce qu’il a appris dans le quartier Saint-Michel, à Montréal.

Après 24 ans au sein du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), dont 5 à l’état-major, et à la tête du SPAL depuis 4 ans, il tient désormais tous les leviers pour agir. 

À 53 ans, Fady Dagher a conservé une allure de sportif et une démarche élastique. Hiver comme été, plusieurs fois par semaine, il parcourt à vélo les 25 km qui séparent sa maison du « Petit Liban », dans l’arrondissement de Saint-Laurent, à Montréal, de son bureau à Longueuil. Et lorsqu’il a une grosse décision à prendre qui demande réflexion, il fait le trajet en marchant ! Quand il était patrouilleur, il était connu pour aller dribbler avec les jeunes au parc, en uniforme, sans même enlever son ceinturon. Et maintenant qu’il est au SPAL, il participe volontiers aux activités sportives caritatives, telles que le Défi des pères Noël de la Fondation Hôpital Pierre-Boucher, le Triathlon-Duathlon de Boucherville ou encore le Défi de l’ours polaire, une saucette dans l’eau glaciale du fleuve. 

Fady, ou « Fad », comme l’appellent tant ses collègues que ses subalternes, est d’origine libanaise, mais d’une frange méconnue de la francophonie : les Libanais d’Afrique, qui se sont pour la plupart installés sur ce continent entre 1900 et 1960 pour y faire du commerce, et qui représentent aujourd’hui un petit 1 % de la population des pays francophones africains. Son père, Joseph, s’est établi en Côte d’Ivoire en 1952 et y a monté une importante fabrique de vélos, Dagher Cycle, qui vendait ses produits dans toute l’Afrique de l’Ouest. Sa mère, Mona, d’implantation africaine plus ancienne, parlait le dioula, l’une des langues ivoiriennes prédominantes. C’est ainsi que Fady Dagher est né ivoirien dans une famille aisée du luxueux quartier Biétry, à Abidjan, principale ville de Côte d’Ivoire.

Le jeune Fady était un élève dissipé. « Probablement hyperactif, mais sans avoir reçu de diagnostic », dit aujourd’hui le directeur de police, décontracté en pantalon rouge, t-shirt blanc et chaussures de sport, assis dans la section marocaine de son bureau où il reçoit L’actualité

Son frère, Philippe, consultant dans le domaine dentaire vivant à Laval, raconte que leur père a canalisé l’énergie du benjamin en l’inscrivant à un sport de combat, la boxe française, qui se pratique avec les poings et les pieds. 

Sami Ajami, un ami d’enfance maintenant importateur de fournitures industrielles à Abidjan, l’avait surnommé « la Bûche ». « À 15 ans, Fady levait déjà 100 kilos et il était bâti comme une bûche. À 16 ans, il était champion ivoirien dans sa catégorie. »

Le principal intéressé en convient : « J’étais assez violent. » Fady Dagher raconte avoir donné deux noms à ses mains : « La gauche était Cimetière et la droite s’appelait Hôpital. » Il concède que ce fut sans doute une bonne chose que son père le retire du ring et le mette au soccer, mais il a toujours son sac de frappe dans le sous-sol de sa maison du Petit Liban, où lui et sa femme, d’origine italienne, ont élevé leurs trois enfants, aujourd’hui dans la vingtaine. 

Tous les étés, Joseph emmenait la famille à Bikfaya, son village natal, à 50 km à l’ouest de Beyrouth. Fady Dagher y retourne encore chaque année (sauf en pandémie) pour revoir son vieil ami Abdallah Abi Haila. « Nous partons randonner dans les monastères pour nous recueillir et méditer », explique ce dernier. N’eût été la COVID-19, les deux amis auraient passé une partie des vacances de l’été 2020 ou 2021 à marcher dans la Vallée sainte de Qadisha, dit de son côté Fady Dagher, qui se définit comme un chrétien maronite « croyant plutôt que pratiquant ». 

Si les choses s’étaient déroulées normalement, Fady et son frère auraient repris les affaires de leur père en Côte d’Ivoire. C’est d’ailleurs pour se former à la gestion que les deux frères ont immigré en 1985, quand Fady avait 17 ans. Sauf que les affaires de Dagher Cycle ont périclité à cause des troubles politico-économiques en Côte d’Ivoire. Et ce sont plutôt les parents et la sœur aînée qui sont venus les rejoindre à Montréal. 

L’autre imprévu de taille, c’est le coup de foudre professionnel de Fady Dagher pour la police. La chose s’est produite au hasard d’une conversation avec un policier de passage à la lunetterie montréalaise où, étudiant en gestion, il était gérant adjoint. « Ça m’a tout de suite plu, l’uniforme, le respect, l’arme. » Le métier de policier étant très mal vu dans la bourgeoisie libanaise de Côte d’Ivoire, Fady Dagher n’a rien dit de son changement de cap au paternel. Celui-ci ne l’a appris qu’au moment de la remise des diplômes de l’École nationale de police du Québec, à Nicolet, en 1991. Président de promotion, le fils marchait en tête des 200 nouveaux policiers. Six ans au Québec et déjà leader. 

« Fady avait un côté timide, mais il avait une manière de s’imposer et d’être à l’aise dans tous les milieux, raconte son ami d’enfance Sami Ajami. J’avais la conviction qu’il serait un chef quoi qu’il fasse. Mais réussir ça comme immigré chez vous, alors là, chapeau. »

Les états de service de Fady Dagher dans la police impressionnent : deux ans comme patrouilleur, quatre ans comme agent double (sous le pseudonyme de Sam) dans les gangs mafieux, puis trois ans comme enquêteur aux stupéfiants, à la moralité et à la lutte antigang. Il a aussi passé deux ans à l’escouade antiémeute et été commandant d’un poste de quartier durant cinq ans, avant d’arriver au quartier général, où il est devenu en 2013 un des adjoints du chef de police d’alors à la Ville de Montréal, Marc Parent. 

Pendant ses années de terrain, Fady Dagher se fait remarquer par quelques excentricités qui vont bien au-delà du soccer, qu’il pratique au sein de l’équipe du SPVM. En 2000, il surprend ses collègues et ses supérieurs en demandant de retourner à la patrouille comme superviseur au lieu d’être promu inspecteur, comme le voudrait la progression normale. « J’étais tanné d’arriver après le fait, dit-il, je voulais être là quand ça se passe. » Encore aujourd’hui, à l’occasion, le directeur du SPAL revêt l’uniforme bleu et part en patrouille nocturne. « En 25 ans, c’est du jamais-vu », dit Simon Crépeau, inspecteur et chef de cabinet au bureau du directeur. « Les troupes apprécient ce geste. »

En 2005, le SPVM le nomme commandant du PDQ 30, le poste de quartier dans Saint-Michel, un secteur agité avec une forte diversité ethnique, beaucoup d’immigrés chômeurs, de gangs, de fusillades, de drogue, et quelques zones de non-droit, où les policiers sont souvent pris en embuscade. 

Ce passage au PDQ 30 sera son chemin de Damas — sans jeu de mots. 

Car c’est bel et bien un nouveau Fady Dagher qui a émergé à Saint-Michel. Pendant ces cinq ans, le « combattant du crime » est devenu un policier socialement engagé, préoccupé de prévention. « Une police de solution, qui est capable de réprimer le crime, mais sans envenimer ni provoquer les situations », résume-t-il. 

« On pleure en arrivant à Saint-Michel, ajoute Fady Dagher, et on pleure quand on s’en va. » 

Le policier alors dans la fin trentaine y a découvert un tissu communautaire très structuré et des élus fortement impliqués. Certains organismes ont leur « médiateur urbain », qui patrouille dans les rues pour prévenir la délinquance et régler les conflits dès qu’ils se présentent. C’est grâce à cette structure communautaire, capable de se constituer en cellule de crise, que l’équipe du PDQ 30 a réussi quelques petits exploits, comme celui d’éviter le débordement des émeutes de Montréal-Nord à la suite de la mort de Fredy Villanueva, tué par les balles de la police en 2008. Et encore en 2009, quand l’Algérie a été sélectionnée pour la Coupe du monde de soccer et que 7 000 partisans d’origine algérienne en liesse ont envahi la rue Jean-Talon, dans le Petit Maghreb. De tels événements se sont répétés 14 fois au cours des trois années suivantes, et la police est parvenue à mettre fin aux troubles avec deux voitures et quatre policiers seulement, rappelle Fady Dagher. « Je n’aurais jamais cru ça possible. » 

Le tournant aura été sa rencontre avec le sergent Charles Dubois, aujourd’hui retraité, qui a servi pendant presque toute sa carrière dans ce quartier. Charles Dubois connaît et reconnaît tout le monde, prend le thé avec les mères, jase avec les pères, côtoie les enseignants et les directeurs d’école. Ses antennes sont partout. 

« Au lieu de débarquer chez un criminel pour l’arrêter devant sa mère ou ses enfants, Charles était capable de l’appeler, de lui donner rendez-vous et de l’inviter à se rendre », se souvient Harry Delva, coordonnateur à la médiation urbaine au Patro Villeray, un centre de loisirs et d’entraide sur le territoire du PDQ 30.

Charles Dubois a élaboré sa méthode en observant des travailleurs de rue comme Harry Delva, capables de désamorcer des crises sans arme. « Les criminels ne sont pas dans le crime à temps plein. Ils sont aussi pères, oncles, frères. Ça ne les excuse pas, mais on peut faire appel au meilleur d’eux », raconte Charles Dubois. D’ailleurs, 15 ans plus tard, Fady Dagher n’en revient toujours pas de l’avoir vu passer les menottes à un chef de gang après une soirée de danse, devant une centaine de ses amis, sans grabuge.

Fady Dagher voue une admiration sans bornes à ce sergent peu conventionnel. « Ce que je veux faire à Longueuil, c’est du Charles Dubois, mais en collaboration directe avec tous les organismes communautaires et les services de santé et de services sociaux. » 

Il innove à Longueuil depuis 2019 avec une initiative originale : l’immersion dans le milieu. Pendant cinq semaines, deux fois par an, 30 policiers du SPAL sans arme et sans uniforme sont retirés de leurs fonctions habituelles et passent des journées entières avec des immigrés, à la mosquée, avec des patrouilleurs de rue auprès d’itinérants et dans des organismes communautaires en tout genre. 

Ce que Fady Dagher veut bâtir, « c’est une police qui répond à des gens plutôt que juste à des appels », résume le travailleur de rue Duane Mansveld.

Cet automne, le chef Dagher ira encore plus loin avec RESO (réseau d’entraide sociale et organisationnelle) : 24 « policiers de famille » seront sortis de la patrouille pour être attachés à un secteur précis. Les familles auront le numéro de téléphone et l’horaire d’un policier, et lui aura la tâche de les diriger vers les ressources communautaires et les services sociaux pertinents, en plus d’assurer un suivi. Quant aux recrues, elles sont déjà sélectionnées en tenant compte de leur intelligence émotionnelle et de leurs qualités interpersonnelles — 8 critères d’embauche sur 11. « Un appel, un char, un appel, un char, c’est fini ! » dit le directeur de police, qui ambitionne, d’ici 10 ans, de réduire le nombre de patrouilleurs de moitié pour les affecter au travail communautaire. 

Ce que Fady Dagher veut bâtir, « c’est une police qui répond à des gens plutôt que juste à des appels », résume Duane Mansveld, un travailleur de rue dans la quarantaine, qui œuvre pour l’organisme Pax — Communauté de rue. Il a accueilli des policiers dans le cadre du programme de formation Immersion du SPAL et siège au comité consultatif externe de 14 personnes, constitué par le directeur pour le conseiller dans ses réformes. 

Le mot « courage » revient souvent dans la bouche de ceux qui parlent de Fady Dagher et de ses initiatives. « Fady a le courage de ses convictions et de ses idées », dit Marc Parent, qui a dirigé le SPVM de 2010 à 2015. 

La manière dont le principal intéressé raconte avoir tenu tête à l’escouade Éclipse du SPVM en 2008 en est une belle illustration.

Les escouades Éclipse, financées par le gouvernement fédéral dans tout le Canada pour lutter contre la criminalité violente, avaient alors tendance à multiplier les arrestations et interpellations dans les quartiers chauds. Dans Saint-Michel, l’action de cette escouade du SPVM était perçue comme inutilement provocatrice. Lors d’une réunion des commandants des postes de quartier du nord de l’île, Fady Dagher aurait affronté le commandant d’Éclipse devant ses collègues. « Je lui ai dit : “Je ne veux plus vous voir dans Saint-Michel”, relate-t-il. Et on ne les a pas revus durant trois ans. Quand ils sont revenus, c’était sous notre encadrement. »

Fady Dagher était à cette période lui-même victime de profilage. Depuis le 11 septembre 2001, à cause de sa barbe, de ses origines, de son nom, il était longuement questionné chaque fois qu’il voulait franchir une douane, souvent en présence de sa femme et de ses enfants. « Je vivais ça comme une humiliation », se rappelle-t-il, en précisant que ces expériences l’affectaient comme citoyen plutôt que dans ses rapports professionnels. « Ça me blessait énormément. »

Lorsque Marc Parent devient directeur du SPVM en 2010, il rapatrie Fady Dagher au quartier général. Celui-ci y assume des responsabilités de plus en plus importantes, tout en faisant son MBA (un programme de maîtrise en administration des affaires destiné aux cadres, offert en collaboration par l’Université McGill et HEC Montréal). Il est notamment responsable de l’équipe qui formule la première politique sur le profilage racial pour un corps policier municipal au Canada, et de celle qui crée les premières équipes de soutien aux urgences psychosociales (ESUP) et les premières patrouilles RIC (réponse en intervention de crise). « Je dormais quatre heures par nuit. » 

Son fait d’armes d’alors : le démantèlement pacifique du campement illégal d’Occupons Montréal, au square Victoria, en 2011. Ce mouvement international de contestation, issu des Indignés d’Espagne, a engendré presque partout des démantèlements brutaux, voire très violents — mais pas à Montréal. Armé de beignes et de café, avec deux autres médiateurs, Fady Dagher a passé trois semaines à faire l’aller-retour entre les campeurs, ses collègues de l’escouade antiémeute et les médias, pour tenter de trouver un terrain d’entente. Finalement, les policiers coiffés de casquettes plutôt que de leurs casques antiémeutes ont démonté les tentes sans anicroche, parfois avec l’aide des campeurs.

Il y a 10 ans, cette manière d’agir était controversée à l’interne. Des collègues favorisaient une police plus musclée, à l’opposé de la police prônée par ceux qu’ils appelaient les « donneux de toutous ». « De nos jours, tout le monde reconnaît que les deux sont nécessaires », dit Marc Parent, qui avait l’ambition de « professionnaliser » la police — une idée au cœur des initiatives de Fady Dagher. 

Professionnaliser la police ne signifie pas qu’il faut embaucher plus de diplômés d’université. « Ça veut dire qu’on doit généraliser l’éthique à tous les corps de police, et aussi qu’on doit mieux former les policiers à ce qui est maintenant demandé d’eux », explique Marc Parent. Car, depuis 20 ans, la société exige qu’ils jouent un rôle social de plus en plus important. Ce qui requiert énormément de discernement, et pas seulement lorsqu’une personne atteinte de maladie mentale brandit un couteau. Parfois, l’appel vient d’une dame qui prétend s’être fait voler ses ustensiles (elle souffre de démence) ou d’un voisin qui se plaint d’une bande de jeunes Noirs qui se battent à coups de bâton (ils jouent au hockey).

À la tête du service de police de Longueuil, Fady Dagher a mis un an à consulter différents organismes, la population, les policiers et leur syndicat avant d’annoncer son concept de police de concertation. « Quand le directeur nous a présenté ça pour la première fois, je voyais bien des points d’interrogation dans le visage de collègues, mais moi, ça m’a parlé tout de suite », dit l’agente Émilie Daigle, qui patrouille au métro Longueuil depuis 2008. « Il est grand temps qu’on essaie de nouvelles méthodes. » 

L’agente dans la trentaine a fait partie de la première cohorte de 30 policiers volontaires à avoir participé au programme Immersion en 2019. La même journée, elle pouvait visiter une école pour autistes à Saint-Hubert, puis souper avec la famille d’un enfant trisomique à Saint-Lambert. Le lendemain : visite à la mosquée, suivie d’un souper dans une famille marocaine en compagnie des grand-mères, des enfants. « L’idée est de nous déstabiliser, mais aussi de nous familiariser avec les problèmes de l’intérieur et de mieux connaître les ressources », explique la policière. Avec son partenaire Jonathan Guertin, elle a pris l’initiative, approuvée par le directeur de police, de créer une équipe mixte de patrouille : les patrouilleurs, accompagnés de travailleurs sociaux, vont au-devant des itinérants pour être au fait de leurs besoins avant que quelqu’un appelle au 911. 

Mary Claire Mac Leod dirige l’organisme communautaire L’entraide chez nous, qui vient en aide aux gens démunis, et elle siège au comité consultatif de Fady Dagher. Elle a pu observer des moments touchants lorsque, en prenant un café avec des bénévoles après avoir déchargé les camions avec eux, des policiers ont découvert qu’il s’agissait, dans certains cas, de personnes purgeant des peines de travaux communautaires, généralement prononcées pour des crimes mineurs. « C’était beau à voir. Décharger un camion, c’est finalement l’excuse pour créer un rapprochement et une meilleure connaissance mutuelle. »

Fady Dagher précise que le côté « répressif » sera toujours nécessaire et pertinent, parce qu’il y aura toujours des meurtres, des bagarres, de la prostitution, de la drogue ou pire. « Nous devrons continuer d’entraîner les policiers à lutter contre ça. Mais je veux qu’ils connaissent tous l’approche de concertation, pour pouvoir agir dans ce sens quand la situation l’exige. »

Le directeur, qui espère renouveler son mandat de cinq ans en février 2022, se réjouit que ses policiers soient au rendez-vous. Pour les 30 premières places d’Immersion, il a reçu 110 candidatures (pour 300 patrouilleurs). Pour les 23 postes RESO à pourvoir, il a reçu 72 candidatures. « C’est 25 % de mes patrouilleurs qui sont volontaires pour changer leur travail de fond en comble. En ressources humaines, on ne voit jamais ça. » 

Le syndicat, la Fraternité des policiers et policières de Longueuil, a refusé notre demande d’entrevue à ce sujet.

Geneviève Guilbault, ministre de la Sécurité publique, vient d’accorder au SPAL une subvention annuelle de 3,6 millions de dollars sur trois ans pour accomplir la transition. « La police a de gros défis devant elle, et Fady Dagher est la personne idéale pour mener ce genre de réforme », dit-elle.

S’il veut réussir, Fady Dagher devra notamment contenter les cinq maires de l’agglomération, qui regroupe Longueuil, Boucherville, Brossard, Saint-Lambert et Saint-Bruno. Le SPAL coûte cher : 117 millions de dollars par an, soit 30 % du budget d’agglomération. La mairesse de Brossard, Doreen Assaad, est ouvertement sceptique. « La police de concertation, je suis pour, mais j’ai des doutes sur la mise en œuvre. Oui, on a une subvention de trois ans, mais est-ce qu’on va être pris avec la facture après ? » 

Ce à quoi le directeur répond que, si l’on se fie aux premières expériences, les appels au 911 diminueront de moitié, ce qui veut dire que la police pourrait coûter moins cher après la transition. Lionel Carmant, ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, promet que les ressources des CISSS et des CIUSSS concernés vont suivre. Il estime que ce que désire faire le chef de police « est plus qu’innovant, c’est visionnaire. Si ça fonctionne, ça va mériter d’être étendu à tout le Québec. » 

S’il veut réussir, Fady Dagher devra contenter les cinq maires de l’agglomération. Le SPAL coûte cher : 117 millions de dollars par an, soit 30 % du budget.

Outre la question du budget et des résultats, Fady Dagher devra régler rapidement l’enjeu déontologique d’une police de concertation. Car le risque est réel que des policiers deviennent trop proches des familles, trop empathiques, et qu’ils protègent des personnes qui devraient être arrêtées pour un crime. Ce dont convient le chef de police, selon qui une partie de la solution viendra de la manière dont le policier sera présenté dès le départ. « Les gens doivent savoir que le policier de famille est d’abord un policier, pas un travailleur social. » Et c’est d’ailleurs pourquoi les policiers de famille seront armés. 

L’autre casse-tête à résoudre concerne l’organisation policière. En matière de représentativité, le SPAL peut se vanter d’être le service de police canadien qui compte la plus forte proportion de policières, 34 %, juste devant le SPVM. Par contre, côté minorités ethniques, la proportion est passée de 3 % à 5 % en cinq ans, ce qui est trop peu au goût du directeur, surtout dans une ville qui est le troisième pôle d’immigration au Québec. 

De plus, embaucher des recrues avec davantage d’intelligence émotionnelle, c’est bien joli, mais encore faut-il s’assurer que ces qualités seront valorisées pendant leur probation, pour les promotions, dans les évaluations ainsi que la désignation des cadres. Ce qui implique de modifier bien des façons de faire et d’apporter des changements en conséquence dans la convention collective. La transformation doit toucher jusqu’au vocabulaire des signalements pour éviter le profilage. « C’est comme ça qu’on va changer une culture. »

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Voici presque 14 ans que je vis à Longueuil. Je relève que dans cette ville (et son agglomération) on se livre à toutes sortes de « magouilles » en toute tranquillité. Il semblerait que ces délinquants jouissent d’une relative impunité qui leur permette d’opérer sans être pratiquement inquiétés.

La structure de la population s’est métamorphosée. Cela peut cacher un climat de fraude qui selon moi ne contribue pas au bien être des résidents.

De récents « faits divers » ont démontré qu’il y a des liens étroits avec les gangs de rue montréalais, mais encore avec le crime organisé ontarien. Il suffit de voir plusieurs affaires de prostitution dont la presse a parlé, dont le recrutement de jeunes filles dans des foyers dont l’adresse en principe devrait être ignorée du public.

Les services de police de l’agglomération de Longueuil bénéficient d’un des budgets parmi les plus généreux de la province (comme le précise dans cette chronique Jean-Benoît Nadeau) ; franchement je ne pense pas que les citoyens de Longueuil en aient vraiment pour leur argent. Probablement pas non plus ceux et celles de Brossard comme le déplorait encore récemment Doreen Assaad (la mairesse de Brossard) qui réclame un poste de police de quartier pour sa ville, ce qui compte-tenu de la densité de population n’est pas un luxe. Malgré la contribution importante de ses concitoyens au budget de l’agglomération.

Le problème est politique et ne relève pas spécifiquement de la sécurité publique. L’approche plus sociale et communautaire initiée par monsieur Dagher ressemble plus à ces « show de boucane », comme on sait si bien faire au Québec.

Cette approche plus sociale et non-répressive est pratiquée avec un certain succès depuis des décennies au Royaume-Uni ou encore aux Pays-Bas. Le faible taux de recrutement de policiers au Québec issus des communautés culturelles était déjà à l’ordre du jour au début des années 60 où il était suggéré pour pallier à ce déficit de faire de la « discrimination positive »….

Pour nombre de policiers d’ici, le chef de la police en poste actuellement ne fera que passer comme tous ceux qui l’ont précédé, en sorte que tôt ou tard, ce sera « business as usual » à peu près comme avant ou peut-être en pire compte tenu de la gravité de la situation.

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