Famille : Zaza et son siècle

En devenant grand-père, notre collaborateur a connu le coup de foudre. Et sa petite Zaza s’est vite révélée d’une autre civilisation que la sienne…

Un soir de fin janvier 2012, devant le foyer crépitant, elle s’est endormie, la tête au creux de mon épaule, léger, doux et odorant paquet d’innocence et de beauté, Zaza, ma petite-fille chérie, née le premier de l’An. Le lendemain, je lui ai écrit une courte lettre, la seule peut-être qu’elle recevra par la poste de toute sa vie. Je lui disais que j’avais passé une très agréable soirée en sa compagnie. Et que je l’aimerai toujours.
Malgré mon âge respectable, je suis un jeune grand-père. Émerveillé, comme il se doit. Les grands-parents peuvent ne fréquenter que le beau côté des tout-petits, celui où ils gazouillent et sentent toujours bon. Je peux changer une couche, donner un biberon, chanter des berceuses, mais je n’ai pas à le faire tous les jours. C’est comme pour tout le reste quand on a acquis une certaine liberté, une certaine aisance, un certain âge. J’adore par exemple faire mon bois de chauffage, c’est chaque année une fête avec les amis, jamais une obligation harassante et dévorante, comme ce fut jadis le cas pour mon grand-père. De même, je ne me sens pas, envers Zaza, chargé des devoirs que j’ai eus à remplir en tant que papa.

Dans L’art d’être grand-père, publié l’année de ses 75 ans, Victor Hugo nous recommande de faire les quatre volontés de nos petits-enfants, tout leur pardonner, ne surtout pas leur enseigner les bonnes manières. Ils sont pour lui les plus respectables mystères du monde et les plus fascinants sujets de contemplation, mille coches au-dessus du soleil, de la mer et des étoiles. Je suis ses conseils. J’ai fait de Zaza mon idole.

Ses premiers sourires, ses premiers pas, ses premiers mots ont fait ma joie. Mais ce qui me fascine le plus, c’est que j’ai vraiment l’impression que nous n’appartenons pas, elle et moi, à la même civilisation. Matériellement, en tout cas, on n’est pas du tout dans la même classe.

L’été dernier, par exemple, elle est venue passer une dizaine de jours chez nous. Elle nous est arrivée avec plus de bagages que j’en aurais si je partais un an au bout du monde. Une valise remplie de couches jetables, lingettes et bavoirs, biberons et suces. Dans une glacière, une demi-douzaine de mignonnettes de lait maternel congelé. Une baignoire gonflable en forme de canard. Un moniteur de surveillance. Des verres fumés et des chapeaux à larges bords pour protéger du soleil son croquable minois, plusieurs petites robes, maints pyjamas avec ou sans pattes. Et une armée de jouets tous plus éducatifs, écologiques, non toxiques les uns que les autres.

Nous avions un hochet de bois peinturluré que mes frères et sœurs se sont passé de l’un à l’autre pendant des années. Chacun a eu, par la suite, la jouissance d’un seau et d’une pelle. Et accès à beaucoup de sable, de terre, de gravier. J’ai de vagues souvenirs d’un camion de pompiers et d’un train électrique, mais ils n’étaient pas à moi tout seul. Une année, j’ai eu, à Noël, un jeu de construction Meccano. Il était incomplet. J’étais peut-être peu ingénieux, de sorte que je n’ai jamais réussi à assembler ni la locomotive ni le pont dont on proposait les modèles sur la boîte.

Photos : collection privée

Aujourd’hui, avec un Meccano, on peut construire des gratte-ciels, la tour Eiffel, l’Empire State Building, un module lunaire. Mais je doute que ça intéresse Zaza, déjà plus proche, comme tous les bébés de son âge, de l’électronique que de la mécanique, tout autant sinon plus fascinée par le virtuel que par le réel, qui était, lorsque j’avais son âge, mon seul et unique et bien-aimé terrain de jeux. Internet offre d’innombrables jeux en ligne, même à des poupons. Zaza peut, d’une pression de son petit doigt, faire rugir l’image du lion méchant, coasser la grenouille fluo et barrir le gentil éléphant rose. Tous les enfants de sa génération font cela. Or, beaucoup d’entre eux ne s’approcheront jamais d’une vache de leur vie ; certains ne toucheront jamais à un chat ou à un chien. L’été dernier, le plus vif étonnement de Zaza a été notre chat, l’excellent Fido, un vrai chat bien griffé qui s’est laissé aimablement tirer les oreilles et la queue. Ça m’a rassuré. Pas Fido.

J’ai vu de vrais chiens, de vrais chats, de vraies vaches, avant de voir des images de chiens, de chats et de vaches. J’ignorais cependant l’existence du toucan, du gnou et de la gazelle, amis intimes de Zaza, dont les connaissances en zoologie et en gastronomie m’impressionnent. En moins d’un an, elle a goûté à presque autant de fruits, de légumes, de céréales, de viandes et de poissons que moi dans ma très longue vie.

Mais elle ne connaîtra jamais le goût du lait de vache cru, dont je fus nourri pendant mes premières années sur terre. Si j’en crois Santé Canada, qui en interdit le commerce, il présenterait pour elle un grave danger. Il est bien possible en effet que le lait cru soit devenu intolérable aux enfants d’aujourd’hui. Il ne l’était pas pour nous. Nous étions sans doute immunisés, parce que nous vivions dans l’intimité des animaux. Zaza et moi, nous sommes biologiquement différents. Et nous ne sommes pas venus au monde pour les mêmes raisons, nous ne sommes pas nés des mêmes désirs.

On avait jadis des enfants par devoir et par besoin. Dès qu’ils avaient atteint l’âge de raison, ils aidaient aux menus travaux de la ferme. Aujourd’hui, on les fait quand on veut et pour le plaisir très « hugolien » qu’ils nous apportent. Ils sont, d’une certaine manière, devenus eux-mêmes des jouets, surtout pour les grands-parents.

Zaza occupe le fond de mon écran d’ordinateur. J’ai un fichier à son nom que j’ouvre de temps en temps. Je la revois le jour de sa naissance, sur le ventre de sa maman, puis à un jour, dans les bras de sa grand-maman, à huit jours, six mois, un an, tous les jours de sa vie. Zaza superstar !

Pour nourrir notre mémoire familiale et retrouver le temps où nous vivions tous ensemble à la maison, papa, maman, leurs 14 enfants, nous disposons d’une douzaine de photos, en noir et blanc, souvent floues, parfois difficiles à dater. Mais que de mystères ! Mon enfance, contrairement à celle de Zaza, n’a pas été mise en conserve. Elle est restée sauvage ; et elle est devenue par le fait même matière à légendes, à interprétations et à inventions. Pour en savoir plus long sur cette enfance heureuse vécue dans le monde réel, ma petite-fille n’aura qu’à lire, quand elle sera grande, le livre que je publie ce printemps, Jadis, si je me souviens bien… (Libre Expression)

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