Fenêtre (propre) sur la vie des autres

Des histoires de mammas septuagénaires qui bichonnent leurs fenêtres pour les rendre aussi scintillantes que des cristaux de Swarovski ? Le site Web Findery en raffole, lui qui invite à faire rayonner la vie secrète des voisinages du monde entier dans une sorte de carnet de voyage collectif.

Illustration : Marie Mainguy
Illustration : Marie Mainguy

La grand-mère d’un copain passait ses journées à surveiller la vie dans le rang par les fenêtres de sa maison. Après le souper, elle nous refilait des bribes de l’âme de son village : Marcel avait encore « neyé son ski-doo », il ne restait plus « rdjien din talles de framboèses » parce qu’elle avait vu Stéphanie passer avec trois casseaux pleins, et Langis avait « feni d’poser le clabord de son chalet ». Eh bien ! que je me disais, sans savoir que je passerais à mon tour beaucoup trop de temps à observer la vie qui s’écoule, par la fenêtre de mon fureteur, et surtout celle de mon bureau.

Et quand je reçois de la visite, je raconte à mes invités les intrigues urbaines, une façon différente pour eux de voir Montréal entre deux attractions. En route vers le marché Jean-Talon, je leur montre toujours ce rez-de-chaussée aux fenêtres aussi scintillantes que des cristaux de Swarovski. Une mamma septuagénaire les bichonne chaque semaine, peut-être pour voir plus clair dehors. Le genre d’anecdote inutile qu’on ne trouvera jamais dans les guides de voyage, et qui récolterait deux « j’aime » à l’arraché sur Instagram.

Ces histoires, le site Web Findery (bientôt offert en application mobile) en raffole, lui qui invite à faire rayonner la vie secrète des voisinages du monde entier dans une sorte de carnet de voyage collectif.

C’est bien le dernier endroit où trouver l’adresse de la meilleure pâtisserie en ville. La carte du monde animée de Findery nous lance plutôt dans une chasse au trésor, à la découverte de toilettes perdues dans le fin fond de l’Oklahoma, de la rue où Hannah et Adam faisaient leur jogging dans la première saison de Girls, d’un autobus abandonné dans les bois de Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier, ou encore d’un jovial Mexicain vendeur de ballons de San Luis Potosí, heureux « parce qu’il vend du bonheur ».

Cette machine à aventures fige l’existence des personnages et territoires dans le présent, et propose une autre route que les sentiers battus aux voyageurs en quête d’expériences authentiques et humaines.

Caterina Fake a fondé Findery et en a saisi toute la magie en lisant ce que les gens y ajoutaient au fil du temps. Ils lui ont fait découvrir ce qui se cachait derrière les murs de son pâté de maisons, à San Francisco : Anne Rice a écrit Entretien avec un vampire à deux pas de chez elle, un artiste réputé travaille dans un bâtiment abandonné tout aussi près, et les arbres devant lesquels elle passe tous les jours sans les remarquer ont un nom.

L’effort de mémoire rappelle l’activité artistique Ici un souvenir, qu’a orchestrée l’artiste montréalaise Patsy Van Roost sur le Plateau-Mont-Royal, en novembre dernier. Plus de 400 résidants ont participé à ce que je décrirais comme une version « vieille école » et hyperlocale de Findery, en inscrivant sur un carton comment tel lieu les a marqués.

Affichées devant l’endroit même où elles se sont déroulées, ces histoires personnelles ont habité pendant quelques jours l’espace public — en plus de retarder les livraisons du facteur, absorbé dans leur lecture.

L’artiste voulait dévoiler l’histoire privée des lieux que nous croisons chaque jour, et ça marche. Désormais, les souvenirs qui y sont liés sont devenus ceux des passants, et aussi les miens. Maintenant, Drawn & Quarterly est plus qu’une simple librairie de la rue Bernard : c’est là qu’un père a initié son fils aux arts. La place publique de la station de métro Mont-Royal n’est plus seulement un point de rendez-vous : c’est aussi l’endroit où la prose de Gérald Godin a accueilli « comme un hôte chaleureux » Sarah, une immigrante française.

Un nombre incalculable de moments nous échappent, mais en regardant par la fenêtre, on peut en attraper quelques-uns. En ouvrant la porte, on peut même aller à leur rencontre.

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L’Américaine Miranda July ne les aurait jamais rencontrées si elles n’avaient pas eu autant besoin de communiquer. Treize personnes sans histoire lui ont ouvert leur porte. Ça donne Il vous choisit : Petites annonces pour vie meilleure (Flammarion), une déstabilisante mise en scène du réel.