Fichée à la SQ

Une photo de moi sortant en pleine nuit de l’appartement d’un militant gauchiste a existé quelque part dans les dossiers de la Sûreté du Québec. C’est un enquêteur de la SQ qui me l’a dit. Il y a 25 ans.

Éditorial de Carole Beaulieu : Fichée à la SQ
Photo : Jacques Grenier

Le sergent-détective, fort courtois, m’avait téléphoné pour me dire qu’il lisait attentivement mes textes dans Le Devoir et voulait me rencontrer pour savoir « ce que je n’écrivais pas ».

Devant mon laconique « j’écris tout ce qui est d’intérêt public », son ton est devenu moins cordial. J’avais été vue, me disait-il, la nuit du jour X, sortant de l’appartement de monsieur Y. J’ai ri et lui ai demandé naïvement comment il pouvait être certain que c’était moi. « Nous avons une photo », m’a-t-il répondu.

Notre conversation s’est arrêtée là. Je suis allée prévenir mes patrons.

J’étais jeune journaliste en 1985. Je faisais notamment des reportages sur des groupes de jeunes militants qui s’opposaient à la décision gouvernementale de verser aux moins de 30 ans sans travail des prestations d’aide sociale équivalant au tiers environ de celles versées aux plus de 30 ans.

Je n’aurais jamais imaginé que des policiers puissent être placés en surveillance devant leur porte en pleine nuit. Ces jeunes occupaient des bureaux de chômage, organisaient des manifestations, discutaient poli­tique dans des sous-sols d’église. Rien là de bien menaçant.

Au début des années 1980, la crise économique frappait durement les jeunes. Le taux de chômage de l’ensemble de la population atteignait 14 % en 1983. Presque le double chez les 15 à 19 ans, et 21 % chez les 20 à 24 ans. Pourtant, les prestations d’aide sociale versées aux moins de 30 ans jugés « aptes » au travail étaient d’à peine 156 dollars par mois (contre 432 dollars pour les plus de 30 ans).

Des médecins compréhensifs signaient parfois des certificats d’inaptitude destinés aux jeunes, ce qui triplait presque leurs pres­tations. Un médecin d’un quartier pauvre de Montréal m’avait raconté, outré, comment il avait été piégé par une policière qui avait joué à la fausse patiente, pour sortir son insigne une fois le certificat signé.

J’avais trouvé deux autres médecins piégés et mon reportage avait embarrassé les autorités – qui avaient d’abord nié mener de telles actions – et les avait forcées à cesser de mettre les flics aux trousses des médecins. L’embellie de l’économie, quelques années plus tard, réduisit les listes de l’aide sociale et effaça tout cela des mémoires. En 1989, la parité de l’aide sociale fut rétablie pour toutes les générations. Les mili­tants quittèrent les manchettes et je les perdis de vue.

Les réponses que ces jeunes donnaient aux questions d’équité sociale étaient parfois dogmatiques, obnubilés qu’ils étaient par la quête d’un grand soir qui libérerait du joug capitaliste tous les pauvres et les exclus. Mais sans leur énergie, leur idéalisme, leur refus de baisser les bras, notre démocratie aurait été moins forte.

Ce fameux soir de 1985, j’étais passée chez l’un d’eux, après la fermeture du journal, pour obtenir des détails sur ce que préparait ce groupe disparate, qui n’avait pas de bureau et se réinventait chaque semaine. Nous avions environ le même âge. Étions tous deux issus d’un milieu ouvrier. Moi de Montréal. Lui d’Abitibi. Il avait un talent de vulgarisateur qui avait rapidement fait de lui ma meilleure porte d’entrée dans un monde de militance que je connaissais peu et comprenais mal.

Tout récemment, son nom sur un livre nouvellement paru en librairie a accroché mon regard et ravivé le souvenir de la photo prise par la SQ.

Une gauche possible, publié aux éditions Liber, est le récit de ce qu’il est advenu du jeune anarchiste surveillé par la Sûreté il y a 25 ans. Entre de longues années au Chili, les enfants et la vie, le combat de Pierre Céré en faveur des droits des chômeurs continue.

Son livre parle aussi bien de souveraineté que de changements climatiques, d’intégration des immigrants que du stérile affrontement entre les lucides et les solidaires ! C’est un formidable plaidoyer pour la démocratie. Qui écorche au passage quelques dogmatismes de la gauche d’aujourd’hui. C’est aussi un beau coup de chapeau à tous les progrès accomplis au Québec depuis 40 ans. Difficile de refermer ce livre sans être touché par la sincérité et la lucidité de l’auteur. Sans ressentir aussi un grand attachement à ce système de gouvernement trop souvent victime, de nos jours, du désabusement des électeurs.

Pourquoi je vous raconte tout ça ?

Parce qu’on ne saura sans doute jamais vraiment ce qui s’est passé il y a 40 ans, lors de la crise d’Octobre, ni quel rôle les forces de police et les services secrets y ont joué. Mais on peut certainement se dire que si la police jugeait bon de surveiller la nuit, en 1985, ce jeune militant idéaliste, c’est que la crise d’Octo­bre avait laissé des traces.

 

ET ENCORE

« Je crains ceux qui craignent l’esprit libre et la critique.

Il existe une gauche impossible et non souhaitable.

Les matériaux de sa construction sont la langue de bois, l’excommunication et la rigidité idéologique.

J’ai rompu avec elle. »

Une gauche possible : Changement social et espace démocratique, par Pierre Céré, éditions Liber.

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