Fier boss d’un État indigent

La réalité du prochain premier ministre du Québec sera de gouverner un État nécessiteux. Aura-t-il le courage de préparer l’avenir?

Des routes défoncées, des écoles décrépites, une population vieillissante, des universités exsangues qui peinent à créer la société du savoir pouvant seule assurer la qualité de vie des générations futures. Telle est la réalité que le premier ministre du Québec trouvera sur son bureau au lendemain du 26 mars. Et ses coffres seront vides. Ou presque.

L’État québécois est devant une impasse budgétaire. Une vraie. Au 1er avril 2008, le manque à gagner sera de 995 millions. (Ce qui ne tient pas compte des sommes que Stephen Harper aura versées le 19 mars 2007 dans un effort de redressement du déséquilibre fiscal, donnant un coup de pouce à Jean Charest et à ses propres espoirs de réélection.)

Le premier ministre n’en sera pas moins le fier boss d’un État nécessiteux, lequel n’arrive à «équilibrer» son budget qu’en multipliant les tours de passe-passe. Dans les faits, le budget n’est pas équilibré! Sur les cinq derniers exercices financiers, trois ont été marqués par des déficits. Depuis l’adoption de la Loi sur l’élimination du déficit et l’équilibre budgétaire, en 1996 — la célèbre loi dite du déficit zéro —, la dette du Québec est passée de 98 à 122 milliards de dollars.
Pendant les bonnes années de croissance économique, de 1997 à 2002, Québec n’a pas réussi à se doter d’un coussin. Il n’arrive pas à se constituer une réserve pour éventualités, comme le fait le gouvernement fédéral depuis plus de 10 ans. Le moindre ralentissement économique, des dépenses imprévues, un changement aux règles de péréquation le font basculer dans une crise. Boucler le budget devient plus difficile que de réconcilier Guy Carbonneau et Sergeï Samsonov.

La marge de manœuvre réelle du Québec — qu’André Boisclair voulait tellement que Mario Dumont chiffre lors du débat des chefs — est inexistante.

Québec arrive parfois à équilibrer le budget en multipliant les manœuvres politiques et comptables (notamment, négocier avec Ottawa pour encaisser maintenant des fonds qui ne devraient l’être que plus tard, comptabiliser ses ventes d’actifs dans ses revenus budgétaires).

Avant le budget équilibré de 1998, le Québec accumulait les déficits depuis 40 ans! Il faut d’urgence mettre fin à des programmes que l’État n’a pas les moyens de soutenir ou trouver d’autres sources de revenus. Taxer les émissions de carbone, vendre l’électricité plus cher, construire des barrages, imposer des redevances aux pétrolières, que sais-je! Cette campagne a été plus riche en promesses de nouvelles dépenses que de nouveaux revenus. Pourtant, les poches de l’État sont vides. Et les attentes des citoyens, immenses.

Jean Charest a bien essayé de réagir au début de son mandat, il y a quatre ans. Puis, il a battu en retraite. On ne se fait pas réélire en annonçant de mauvaises nouvelles.

André Boisclair a tenté de recentrer son parti au moment de son élection. Mais le PQ, pressé par Québec solidaire, est devenu l’otage de sa gauche. On aurait pourtant bien besoin d’un Parti québécois qui promettrait de gouverner au centre et qui trouverait de nouveaux moyens de financer les missions de l’État.

Mario Dumont a le courage de nommer brutalement les problèmes. Mais ses solutions sont parfois aussi simplistes que celles d’un animateur de radio populiste et il n’a pas l’équipe pour gouverner. Alors que faire?

Les Québécois, dans leur sagesse, pourraient bien se prononcer… en faveur de l’équilibre instable, c’est-à-dire d’un gouvernement minoritaire. La plupart des scientifiques vous diront que les systèmes instables ne sont pas nécessairement mauvais. Un gouvernement minoritaire permettrait à l’opinion publique, aujourd’hui en transition, de mieux faire des choix. En dépit des idées reçues, de tels gouvernements ne sont pas plus dépensiers que les autres. Des études l’ont montré.

Les Québécois ont rarement opté pour cette formule. La dernière fois remonte à 1878, sous la gouverne du libéral Henri-Gustave Joly de Lotbinière!

Mais le Québec change rapidement. Trop vite pour qu’un seul champion arrive à en rassembler tous les éléments. Nation française protectrice de son héritage et de son patrimoine? Ou avant-garde de la modernité, société métissée, accueillante à l’égard de toutes les différences, généreuse de toutes les libertés? Faute de pouvoir réconcilier ces visions, nombre d’électeurs pourraient préférer qu’elles cohabitent au sein d’un gouvernement minoritaire.

Pour diriger le sien, Stephen Harper a des coffres bien remplis. Le premier ministre du Québec, lui, sera pauvre. Il aura besoin de beaucoup de courage et d’imagination.

Laisser un commentaire