La fillette de Granby : Le drame de trop

Rarement la mort d’une enfant aura autant bouleversé le Québec. « Il y aura un avant-Granby et un après-Granby », a promis le premier ministre François Legault.

Photo : Christian Blais

On ne peut la nommer, du fait d’un interdit de publication. Ni dévoiler les traits de son visage, flous sur les photos parues dans les médias, où on l’aperçoit vêtue d’une robe de princesse, ou jouant avec une tablette électronique, une peluche sous le bras. Son histoire révoltante, qui rappelle celle d’Aurore « l’enfant martyre », morte en 1920, est néanmoins sortie de l’ombre. 

Rarement la mort d’une enfant aura autant bouleversé le Québec. Des Québécois qui ne la connaissaient pas ont fait des heures de route pour déposer des toutous devant sa résidence, à Granby. Ou pour assister à ses funérailles, en mai dernier. Des groupes ont été créés en son hommage sur les réseaux sociaux. Le réseau de foyers-refuges Parents-Secours connaît même un essor au Québec depuis le printemps, grâce à des citoyens mobilisés qui refusent que pareil drame se reproduise. 

« Il y aura un avant-Granby et un après-Granby », a promis le premier ministre François Legault le 30 mai dernier, un mois après que des policiers eurent découvert la fillette de sept ans ligotée et bâillonnée dans sa chambre, en arrêt respiratoire, son petit corps décharné et meurtri. Une fin ignoble, dont son père et sa belle-mère, qui en avaient la garde malgré de lourds antécédents, devront répondre devant les tribunaux. Ce qui fait encore plus mal, sachant que les autorités censées protéger l’enfant étaient conscientes, du moins en partie, du supplice qu’elle subissait. Une tragédie pour sa grand-mère paternelle, qui l’avait eue à sa charge de 2012 à 2015 — et auprès de qui la fillette se développait bien, de l’avis même de la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ). Elle n’avait jamais cessé de se battre pour la ravoir sous son aile. « Des cas comme ça, il ne faut plus que ça arrive », a-t-elle déclaré aux médias, après avoir vu sa petite-fille rendre l’âme à l’hôpital. « J’espère qu’elle n’est pas morte pour rien, qu’il va y avoir une suite à ça, que ça va bouger. » 

Profondément secouée, la classe politique a sorti l’artillerie lourde. Outre un investissement additionnel de Québec de 47 millions de dollars dans le budget de 1,36 milliard octroyé cette année au programme Jeunes en difficulté, qui chapeaute les services de protection de la jeunesse, trois enquêtes se sont ajoutées à celle de la Sûreté du Québec, dont une menée par le Bureau du coroner. Mais surtout, la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse sous la présidence de Régine Laurent a commencé ses travaux en octobre, avec pour objectif de déterminer ce qui ne tourne pas rond au sein du système mis en place il y a 40 ans, et de faire des recommandations d’ici novembre 2020. 

Déjà, de graves questions de roulement de personnel et de manque de ressources financières à la DPJ sont soulevées. Des intervenants à bout de souffle décrivent un système assiégé, démuni devant l’augmentation de 66 % des signalements pour mauvais traitements depuis 20 ans. Cette année, la DPJ a reçu 105 644 signalements, soit l’équivalent de quatre autobus scolaires remplis à ras bord d’enfants qui débarquent chaque jour, et dont il faut évaluer la situation. De ce nombre, 40 % nécessitent un suivi, et les intervenants ne suffisant pas à la tâche, des milliers d’enfants qui sont peut-être en danger croupissent sur une liste d’attente. 

La DPJ a donc besoin de renfort. Les 47 millions injectés l’été dernier par Québec permettront l’embauche de 400 intervenants, a annoncé Lionel Carmant, ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, qui souhaite éliminer les délais de traitement des dossiers d’ici la fin de 2019. C’est une somme jugée toutefois insuffisante par le syndicat Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux, qui estime qu’il faudrait 223 millions de dollars de plus par année pour être en mesure de régler les cas urgents. 

Mais surtout, le personnel en première ligne, notamment dans les écoles, les services de garde et les CLSC, doit être mieux équipé pour aider les familles à risque, avant que leurs problèmes ne dégénèrent et forcent la DPJ à intervenir. Ce qui est loin d’être le cas en ce moment, dénoncent bon nombre d’experts, dont le psychologue et professeur retraité Camil Bouchard, auteur du rapport Un Québec fou de ses enfants, paru il y a près de 30 ans. Selon lui, la maltraitance envers les jeunes est un « problème urgent de santé publique » qui nécessite une politique de prévention en bonne et due forme, avec des objectifs clairs de réduction du phénomène, ainsi que des autorités responsables de mettre en œuvre des solutions concrètes pour les familles et de suivre les résultats à la trace, soutient-il. « C’est à ces conditions seulement qu’il y aura un après-Granby. »

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2 commentaires
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C’est une situation vraiment révoltante.Et j’espère que la commission trouvera des solutions.Je ne crois pas que ce soit l’argent le probleme.Je fus famille d’acceuil il y a plus de 10 ans.On pouvait déjà prédire ces situations. Notre société est « malade » et il ya de plus en plus d’enfants « poqués ».Nous sommes passés d’une société tres encadrée a une société où tout est permis, sans contraintes, sans avoir été préparés a cela. La morale a foutu le camp.
A mon avis, faudra arrêter de mettre des plaster et investir dans l’aide aux parents de ces enfants, avant qu’ils ne se retrouvent a la DPJ;sinon, je regrette,nous ne réussirons pas d’améliorations. Qui va s’occuper de ces enfants qu’on enlevera a leurs parents? Ramener les institutions? Alors qui?