Françoise David : la nouvelle immigration nous force à repenser notre laïcité

Québec solidaire discutera de sa proposition sur la laïcité pour le Québec à son congrès des 21 et 22 novembre prochains. Les participants seront invités à se prononcer sur la pertinence de maintenir l’idée d’une laïcité « interculturelle ». La présidente du parti, Françoise David, répond à nos questions sur les motifs qui ont amené son parti à prôner cette forme de laïcité, favorable au port des signes religieux dans les emplois publics.

Photo : Jacques Boissinot / PC
Photo : Jacques Boissinot / PC

– Votre parti prône la laïcité interculturelle. Comment la définissez-vous?

– L’idée de la laïcité interculturelle, nous l’avons développée dans notre mémoire à la commission Bouchard-Taylor : un État résolument laïque et des institutions laïques. Mais c’est aussi cette idée que le Québec d’aujourd’hui, comme probablement tout le monde occidental, a une immigration récente très différente de celle des années 1940-1960, avec des valeurs, des coutumes, des modes de vie et un rapport à la religion très différents.

La population du Québec ne va plus à l’église. Il s’y est développé cette idée que l’Église, c’est correct, mais le plus loin possible, sauf quand ce qu’elle dit fait notre affaire. C’est dans ce contexte qu’on s’est mis à parler de laïcité interculturelle. Oui à un Québec laïque, mais est-ce qu’on peut vraiment imaginer qu’aujourd’hui la religion va se résumer à faire ses prières à la maison, à ne pas manger ceci ou cela et à aller à la mosquée, à l’église ou à la synagogue, sans plus?  Peut-on vraiment imaginer que les nouveaux arrivants d’aujourd’hui, pour un certain nombre du moins, vont accepter cette coupure entre la vie publique et la vie privée? On a pensé que non.

Pour beaucoup de nouveau arrivants, il n’y a pas cette coupure draconienne entre la religion vécue dans la vie privée et l’expression de cette religion dans la sphère publique. Tout le problème à partir de là est de savoir où on trace la ligne.

Vous vous prononcez contre l’interdiction du port de signes religieux dans les secteurs public et parapublic. Vos membres vous suivent-ils vraiment sur cette question?

– À l’époque de la commission Bouchard-Taylor, on a consulté nos membres dans quatre assemblées : une à Montréal, une à Québec, une dans l’Outaouais et une dans l’Estrie. On s’est rendu compte que, globalement, l’idée d’une laïcité ouverte ou interculturelle, ça allait. Mais là où il y avait des opinions extrêmement différentes, c’était sur le port de signes religieux dans la fonction publique.

Nos membres de Québec, par exemple, étaient plutôt contre et nos membres à Montréal disaient : c’est quoi la question ? C’était comme 50-50. Le Comité de coordination a finalement tranché en faveur du port de signes religieux dans la fonction publique. Ça fait déjà deux ans que Québec solidaire soutient cette position… et qu’on reçoit des courriels de « bêtises ». Il faut savoir que c’est chez les femmes que cette discussion est la plus émotive pour des raisons tout à fait compréhensibles. La Fédération des femmes du Québec, a pris un an additionnel de consultations et de réflexion parmi ses membres pour arriver à la position du printemps dernier en faveur, elle aussi, du port de signes religieux. Dans l’espace de 10 jours, ils ont reçu 300 courriels de « bêtises ». Nous, si on voulait être extrêmement électoralistes, ce n’est pas la position qu’on défendrait. Parce qu’en ce moment au Québec, visiblement, ça ne passe pas pour une majorité de gens et particulièrement chez les femmes.

Pourquoi, alors, continuer de défendre une telle position?

– Il y a actuellement des gens qui portent des kippas dans les services publics, d’autres qui portent des grosses croix et personne depuis 40 ans n’a trouvé à redire à ça. C’est quand le voile arrive que, là, il y a un problème. Parce qu’aux yeux d’une immense majorité de Québécoises et, je pense, d’un certain nombre de Québécois, c’est un signe d’oppression des femmes. En tout respect pour mes amies musulmanes, je partage cette opinion. Je ne comprends pas pourquoi on accepte qu’une religion dise aux femmes comment s’habiller alors que les hommes font exactement ce qu’ils veulent. Derrière ça, il y a toute une façon de voir le corps des femmes comme une « occasion de péché », comme on disait dans la religion catholique. 

J’en suis venue à défendre une idée simple: je ne veux exclure ni de l’école ni des 500 000 emplois que procurent la fonction publique et les services publics au Québec des femmes qui portent un voile, dans la mesure où ça ne les empêche pas de faire leur travail. Tout ce qui couvre le visage est exclu, bien sûr, mais j’aime mieux les intégrer par l’emploi que de les contraindre à rester chez elles, isolées, parce que dans ce cas-là, je pense qu’on travaillerait contre l’intégration.

– Ne va-t-on pas vous accuser d’encourager l’islamisme radical?

– C’est un autre débat amené par Mme Djemila Benhabib [auteure de Ma vie à contre Coran] : vous ne vous rendez pas compte qu’il y a au Québec même un courant islamiste conservateur, voire fanatique, qui veut islamiser le Québec, nous amener à la charia, etc. Donc, vous faites le jeu des islamistes.

Je pense qu’on est complètement dans l’erreur. S’il existe à Montréal peut-être quelques dizaines d’islamistes qu aimeraient bien islamiser le Québec, moi je ne trouve pas cela très menaçant. Cette analyse-là, pour moi, ne tient pas la route.

Mais est-ce que le port de signes religieux dans la sphère publique peut vraiment être permis à tout le monde? Peut-on l’imaginer chez les juges, les officiers de police, les gardiens de prisons?

– Ce n’est pas écrit tel quel dans nos « perspectives ». On y lit : « En ce qui concerne les agents de l’État, ces derniers peuvent en porter pourvu qu’ils ne servent pas d’instrument de prosélytisme et que le fait de les porter ne constitue pas en soi une rupture avec leur devoir de réserve ». Je ne serais pas étonnée qu’il y ait des amendements pour préciser ce point, car ce n’est pas tout à fait clair.

Beaucoup de gens n’ont pas encore digéré le fait que la Cour suprême ait permis à un policier de la GRC de porter un turban sikh dans l’exercice de ses fonctions.

– La question qu’il faudrait poser est la suivante : depuis que ce turban est porté par certains policiers de la GRC, quel problème cela a-t-il causé, concrètement? Est-ce que ces policiers-là ont eu des problèmes dans le cadre de leur fonction? Est-ce qu’on peut faire des bilans avant de dire « c’est don’ épouvantable! ». Ça fait des années et des années qu’il y a des vieilles religieuses ou des laïques très croyantes qui portent des croix à l’école. Est-ce que ça a vraiment causé des problèmes?

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