Francophobie, le retour

Selon Jean-Benoit Nadeau, la position des conservateurs en matière de bilinguisme est « odieuse », et le terme n’est pas trop fort.

Photo : Lars Hagberg / La Presse canadienne

La manière dont on a vu les bonzes du Parti conservateur prendre position contre la nécessité du bilinguisme est parfaitement odieuse. En septembre, par excès d’optimisme, j’avais dit que l’un des mérites de la Loi sur les langues officielles avait été de créer une éthique linguistique et qu’aucun grand parti fédéral n’oserait plus se lancer avec un chef unilingue. Clairement, le vieux fond francophobe des conservateurs est en train de ressortir très fort. 

Remarquez que si les conservateurs veulent se suicider politiquement, je ne suis pas contre. Après tout, il y a une centaine de comtés au Canada où le bilinguisme est une question non négociable. Alors s’ils espèrent constituer une majorité en se battant dans seulement 238 comtés sur 338, je leur souhaite bonne chance. 

D’autant qu’une majorité de Canadiens demeurent en faveur du bilinguisme. Mais une majorité, cela peut fluctuer, et le gouvernement de Justin Trudeau doit absolument profiter de l’occasion pour empêcher toute remise en question du bilinguisme officiel, à commencer par effectuer la refonte promise de la Loi sur les langues officielles. J’en ai parlé au moment où l’on aurait dû commémorer ses 50 ans, ce qui ne s’est pas fait à cause de la campagne électorale. Mais maintenant que les élections sont passées, il serait plus que temps que le premier ministre agisse en premier ministre et prenne une position de principe. 

J’ai qualifié la position des conservateurs d’« odieuse », et le terme n’est pas trop fort. Au Canada anglais, la francophobie est le dernier préjugé « acceptable » et le rejet du bilinguisme en est l’expression « politiquement correcte ». Oh ! Plus personne ne dit ouvertement : « Je suis contre le français/les French Canadians. » On dira plutôt : « Le bilinguisme coûte cher », « Tout le monde comprend », « Le bilinguisme, oui, mais pas au prix de la compétence », ou « Nous, on est pour le multiculturalisme ». 

Le gouvernement fédéral doit répondre point par point à ces objections : « Ne pas être bilingue coûte encore plus cher », « Tout le monde ne comprend pas », « Le bilinguisme est une compétence de base comme lire et compter » et « Le multiculturalisme commence par le bilinguisme ». 

Ça fait 50 ans que la Loi sur langues officielles est the law of the land et cela fait 50 ans qu’on l’édulcore pour ménager les unilingues anglophones, et en particulier les éléments les plus réactionnaires qui refusent le français. Après deux générations d’accommodements, il serait plus que temps que le gouvernement libéral resserre cette loi et que l’on dise une fois pour toutes que n’importe quel Canadien qui veut un poste de pouvoir au gouvernement ou dans la haute fonction publique devrait avoir pris ses responsabilités pour apprendre les deux langues officielles. 

Je sais, je sais, outre les carences de la loi actuelle, le manque de ressources est flagrant. L’enseignement du français n’est pas obligatoire partout et il manque d’enseignants compétents. Mais à mon avis, c’est un faux problème. Si le français est insuffisamment enseigné partout, c’est aussi parce qu’on n’a pas pris clairement les moyens de corriger ce problème.

Trouver suffisamment d’enseignants de français pour quatre à cinq millions d’élèves anglophones dans dix provinces n’est pas une mince tâche. Mais ça se fait. Il y a 300 millions de francophones dans le monde et le français est la deuxième langue la plus enseignée sur la planète après l’anglais. S’il n’y a pas assez de francophones au Canada pour enseigner cette langue aux anglophones, alors ciblons l’immigration d’enseignants de français. Après tout, dans le « pluss beau pays du monde », on se gausse « A mari jusque y’en a marre » que le Canada est une terre d’immigration. Si on ciblait l’admission de 15 000 ou 20 000 enseignants qualifiés par an pendant cinq ans, ce problème se réglerait assez vite. Après tout, 15 000 enseignants, c’est à peine 5 % des 320 000 immigrants qui sont entrés au pays en 2019. 

En fait, ce prétendu problème d’offre démontre la mauvaise foi patente contre laquelle les francophones sont en butte depuis toujours. Le problème est parfaitement réglable si on décide qu’il est important de le régler. 

Comme toutes les provinces sont souveraines au Canada, le gouvernement fédéral n’a pas tous les outils pour les forcer d’agir. Et il restera encore deux autres paliers, les municipalités ou les conseils scolaires, où les éléments francophobes pourront s’incruster. Mais cela devrait être justement le travail du gouvernement fédéral d’infléchir ce genre d’attitude par des mesures comme une Loi sur les langues officielles qui a des dents, mais aussi une politique d’embauche conséquente et une politique d’immigration qui renforcerait les langues officielles. 

Maintenant que Justin Trudeau est reconduit au pouvoir, il devra faire plus que moderniser la Loi sur les langues officielles en s’excusant. Il va devoir réaffirmer l’importance du principe même. Le bilinguisme, c’est comme l’environnement. Dire qu’on est pour n’est pas suffisant : il faut agir dans le bon sens. 

Un récit collectif à réinventer

Une des réserves actuelles des libéraux quant à l’affirmation forte du bilinguisme est qu’ils valorisent très fortement le multiculturalisme. Le multiculturalisme, j’en suis, mais pas s’il sert à noyer le poisson. Le message devrait être que le bilinguisme est le passage obligé à un vrai multiculturalisme, et qu’on ne peut pas proprement prétendre à un Canada multiculturel s’il n’est pas d’abord bilingue. 

Il y a deux ans, j’avais été surpris d’apprendre de Statistique Canada que 20 % de la population montréalaise est trilingue, le double de Toronto et Vancouver, qui le sont respectivement à 10 et 9 %. Je précise : surpris, mais pas étonné. Montréal est aussi le cœur du bilinguisme canadien, métropole de la province la plus bilingue au pays (même si le Québec ne l’est pas officiellement). Toronto, bien qu’elle se vante d’être multiculturelle, est en réalité une monoculture anglophone avec un vernis multiculturel. Et la vraie métropole multiculturelle du Canada est aussi sa métropole la plus bilingue. 

Cela m’amène à dire que les francophones devront réinventer leur récit collectif, à commencer par les Québécois. Un des défauts du vieux récit collectif qui a émergé au milieu du siècle dernier, c’est qu’on présentait comme la langue française comme celle d’une espèce de tribu de French Canadians. Et on a perdu de vue la nature foncièrement multiculturelle du français. C’était déjà vrai au siècle de la traite des fourrures quand le français était la lingua franca sur les routes de commerce jusqu’aux plages de l’océan Pacifique. Oui, certes, les Canadiens français parlent français, mais le français est historiquement francophone depuis toujours en ce sens qu’il a, presque toujours et presque partout, compté plus de locuteurs de langue seconde que de langue maternelle. 

Je vous promets de revenir là-dessus dans le détail dans une prochaine chronique, mais pour résumer, si vous examinez les principales langues internationales dans le monde, il y en a deux où les locuteurs de langue seconde dominent très nettement ceux de langue maternelle. Ces deux langues sont le français et l’anglais. Il n’y a pas d’autres langues dans le monde qui approchent ce profil. Donc, affirmer le français comme langue officielle ne se résume pas à opposer le bilinguisme et le multiculturalisme. Au contraire, cela revient à affirmer doublement le multiculturalisme canadien. À mon avis, c’est l’argument le plus fort pour un renforcement tous azimuts de la Loi sur les langues officielles. 

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Voyons, monsieur Nadeau, vous devriez déjà savoir, après avoir vu le Parti libéral du Canada agir, pendant ces 50 années, que le bilinguisme prôné par ce parti n’en est un que de façade, afin de leurrer les francophones, pour leur faire croire qu’ils seraient sur le même pied d’égalité avec les anglophones, partout au Canada. Sinon, Pierre Elliott Trudeau et ses successeurs auraient pris les moyens – comme forcer les provinces anglophones à faciliter l’apprentissage du français à leur population, notamment par l’immigration francophone et l’inclusion d’un quota de professeurs de français pour contrer l’assimilation des franco-canadiens par les mariages mixtes – pour arriver à cet objectif.

La vérité, c’est qu’ils comptaient sur la naïveté des plus de 30% de Canadiens français de la population canadienne, dans les années 1960, pour assurer leur élection, en plus de feindre ignorer que les provinces autres que le Québec n’avaient aucun moyen de contraindre leur population à parler les deux langues et que l’assimilation de leur minorité francophone était irréversible.

Même à l’intérieur du gouvernement fédéral, je constatais moi-même que de plus en plus de publications originales anglaises des politiques n’étaient plus traduites avant leur diffusion. On a même cessé la traduction des spécifications militaires canadiennes, comme par hasard après le vol référendaire de 1995.

Et, depuis l’élection de 2011, le Canada anglais et tous les partis politiques fédéraux savent qu’il est désormais possible de former un gouvernement majoritaire sans une députation significative au Québec.

S’il est trop tard pour changer quoi que ce soit à l’assimilation des francophones hors-Québec, les Québécois se doivent de se réveiller et faire du Québec un pays sans tarder, car les collabos du PLC/PLQ, au Québec, sont en voie de réussir leur objectif de noyer le Québec d’immigrants non francisables au point de faire en sorte que le point de non-retour soit dépassé.

On dirait que vous connaissez bien mal le Canada. D’abord, la loi sur les langues officielles n’a à peu près aucun impact ailleurs qu’au sein du gouvernement fédéral qui doit offrir des services dans les 2 langues là où le nombre le justifie. C’est tout. Rien dans la loi n’encourage les gens à devenir bilingues mais la constitution donne une chance aux minorités de langues officielles d’avoir leurs écoles, là où la population le justifie, et ça finit toujours par des disputes devant les tribunaux.

Allez ailleurs au pays, par exemple à Vancouver et même un peu partout en Colombie-Britannique et quand on parle de bilinguisme on parle de l’anglais et du mandarin ou de l’anglais et du punjabi. D’ailleurs vous avez 100 fois plus de chances de recevoir des service du gouvernement provincial ou des grandes compagnies comme Telus en mandarin et en punjabi qu’en français. Dans l’ouest, la langue française est exotique mais peu de gens la voient comme un élément essentiel du pays.

Donc, pour en revenir aux conservateurs, ils sont réalistes et connaissent leur clientèle. Pour plusieurs, ce ne sont pas les francophones qui vont les aider à devenir « majoritaires » et dans un moment de lucidité ils se disent qu’un unilingue anglais ferait bien plaisir à leur base de l’ouest et pourrait aller chercher des votes chez les minorités ethniques qui se demandent souvent pourquoi on donne tant de place au français quand il est inexistant dans la plus grande partie du pays. C’est ça la « realpolitik » canadienne, avec les pipelines et les sables bitumineux.

Vous avez mille fois raison monsieur NPierre. Ma fille qui demeure à Burnaby (Vancouver) depuis une dizaine d’années a vu augmenter l’immigration de non blancs de telle sorte qu’au début, quand elle prenait l’autobus, la population blanche est passée d’environ 7/10 à 2/10 dans cette très courte période. Et oubliez le français la bas monsieur. C’est le mandarin qui mène.
Alors, rapatrions nos français des autres provinces, et vivement un Québec PAYS.

Pourquoi il faut souhaiter un PM unilingue anglais.

Pourquoi le Canada devrait limiter le choix d’un premier ministre aux seuls candidats bilingues et se priver d’avoir accès à un plus large éventail de » talents » àa cause du Québec
.
Pour ceux qui craignent qu’un candidat unilingue anglais desservirait les intérêts du Québec. L’histoire nous enseigne exactement le contraire :

Le dernier PM unilingue, L B Pearson est aussi le dernier à avoir reconnu le concept de deux peuples fondateurs (avec transfert de pouvoir et points d’impôts qui viennent avec). Et le PM le plus bilingue qu’on a eu P E Trudeau est celui qui nous a imposé une constitution qui nie notre existence de nation et nous ramène à l’échelle d’un groupe ethnique parmi d’autres.

Je serais porté à vous donner raison si en plus on regarde du côté des Paul Martin et Jean Chrétien (qui est déménagé en Ontario après son mandat). Le seul qui ait montré un peu de respect a été Stephen Harper qui commençait toujours ses discours en français d’abord, peu importe où il était. On ne peut pas en dire autant de notre Couillard anti-national !

Wow! M. Nadeau. Tout ça parce que le Parti Conservateur a osez se demander s’il pouvait se donner un chef unilingue anglais. Le parti est fort dans l’ensemble du Canada, sauf justement dans les régions francophones. Sa perception est qu’il a beau essayer de faire plaisir à l’élément francophone du Canada, il ne passe pas. Il y a d’abord l’idéologie économique, le Québec, et les francophones hors Québec, étant plus à gauche. Il y a aussi le fait que le Québec vote seulement pour un chef de parti du Québec. Autre difficulté, le Québec refuse de jouer dans la plate-bande du Canada, choisissant plutôt d’appuyer un parti, le Bloc Québécois, qui n’exercera jamais le pouvoir au Canada, autre que le pouvoir de revendiquer. Et une réaction comme le vôtre sert uniquement à cimenter l’attitude négative des Québécois vis à vis le PC. Faut croire que vous aimez bien le Parti Libéral. Le Québec devrait s’attendre à mieux de son intelligentsia.

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