Francophonie de Terre-Neuve-et-Labrador: anglos en renfort dans la capitale

Drôle de francophonie que celle de Terre-Neuve-et-Labrador. Écartelée entre trois foyers sans origines et histoires communes. Elle est composée de 10 fois plus d’anglophones que de francophones de naissance. Aperçu d’un fascinant phénomène qui se fait surtout entendre, en paroles et en musique, dans la capitale, St. John’s.

Francophonie de Terre-Neuve-et-Labrador : anglos en renfort dans la capitale
Photo : Michel Huneault

St. John’s – Saint-Jean de Terre-Neuve – compte aujourd’hui quelque 700 francophones parmi ses 120 000 habitants. C’est aussi dans la capitale et sa région que sont surtout concentrés les 25 000 anglos de la province capables de s’exprimer en français. En 1991, ils n’étaient que 10 000. L’engouement pour l’autre langue officielle se traduit également par l’inscription, bon an mal an depuis 2000, de 6 000 à 8 000 jeunes aux classes d’immersion de la province.

Ces classes d’immersion, qui ont pris leur envol dans les années 1980, ont grandement contribué à ce qu’il soit aujourd’hui parfois plus facile d’être servi en français dans des lieux publics de St. John’s qu’à l’ouest du boulevard Saint-Laurent, à Montréal. Ainsi, il n’a fallu que quelques mots – A Guinness and the menu, please – pour que Mark, serveur du Duke of Duckworth, pub réputé de St. John’s, décèle l’accent québécois et engage, dans une syntaxe impeccable, une longue conversation en français. Vocabulaire étendu et humour en prime.

De telles scènes étaient inimaginables lors de l’adhésion de la province à la Confédération, en 1949. Terre-Neuve comptait alors une seule petite collectivité de francophones dans la péninsule de Port-au-Port, sur la côte ouest de l’île. Ces descendants de Malouins, de Bretons et d’Acadiens établis sur l’île depuis le 18e siècle se considèrent comme les seuls « vrais » franco-Terre-Neuviens.

La francophonie compte aujourd’hui deux autres foyers : Labrador City – né dans les années 1960 – et St. John’s, qui est maintenant le plus important des trois.

« C’est au début des années 1960 que des Acadiens des Maritimes, des Québécois ainsi que des Français de Saint-Pierre-et-Miquelon et du vieux continent ont commencé à jeter l’ancre pour de bon dans la capitale. Ces nouveaux pionniers étaient pour la plupart des professionnels travaillant pour le gouvernement fédéral ou l’Université Memorial », raconte Cyrilda Poirier, directrice générale de la Fédération des francophones de Terre-Neuve et du Labrador.

D’autres francophones canadiens hors Québec et, plus récemment, africains les ont rejoints. Parfois pour le travail, souvent pour retrouver l’âme sœur, mais également pour profiter de la qualité de vie de ce centre urbain baignant dans l’océan.

Cette minorité minuscule s’est battue bec et ongles pour défendre sa langue et son droit à l’éducation. Et sa détermination a porté ses fruits. En 2005, au terme d’une bataille d’un quart de siècle, les francos de St. John’s inauguraient le Centre scolaire et communautaire des Grands-Vents (sur la photo), à proximité du Parlement.

D’un coup, ils avaient un lieu de rassemblement, un toit pour les associations de la francophonie et, surtout, une école francophone. La province compte quatre autres écoles françaises – deux dans la péninsule de Port-au-Port et deux au Labrador.

« Les Grands-Vents, et principalement l’école, jouent un rôle majeur dans la décision de plusieurs familles francophones de rester à St. John’s. Mais elles sont loin de représenter l’ensemble de la francophonie et du fait français », observe l’anthropologue Peter Armitage, ici photographié au port de St. John’s. Originaire de la Colombie-Britannique et titulaire d’une maîtrise de l’Université Laval, Peter Armitage est un fier représentant de cette autre francophonie, plus organique qu’associative, qui se fait de plus en plus voir et entendre à St. John’s, et qui émane des anglophones capables de s’exprimer en français.

Comment expliquer cet engouement pour l’autre langue officielle? Si la possibilité de dénicher des emplois dans la fonction publique fédérale en motive plusieurs, chez certains, notamment parmi les artistes, c’est une façon de revenir aux racines… Terre-Neuve a en effet jadis fait partie intégrante de la Nouvelle-France !

La propriété de Terre-Neuve et de ses riches bancs de poissons est disputée par des combats épiques et sanglants entre la France et l’Angleterre aux 17e et 18e siècles. À compter de 1693 et pendant une cinquantaine d’année, l’île possède deux capitales : la britannique, à St. John’s, protégée par le fort de Signal Hill (photo du haut), et la française, à Plaisance, à 100 kilomètres au sud-ouest de là, gardée par les armées de Louis XIV au fort de Port-Royal (photo du bas).

En septembre 1762, les soldats britanniques reprennent le fort de Signal Hill, conquis par les Français quatre mois plus tôt. Ce sera la dernière bataille perdue par la France en Amérique du Nord. Le sort de l’île se joue cependant lors du repartage du « monde » qui suit la victoire de l’Angleterre à la guerre de Sept Ans, en 1763. En 1713, le traité d’Utrecht force les Français à abandonner leurs établissements à Terre-Neuve. La France garde, en plus des îles de Saint-Pierre-et-Miquelon, le droit de pêche sur les côtes de Terre-Neuve six mois par année, mais il est interdit à ses pêcheurs et marins de s’y installer.

Plaisance est rebaptisée Placentia, et le fort Royal devient Castle Hill.

Ce riche passé inspire l’auteure-compositrice-interprète Colleen Power depuis son enfance, passée justement dans la région de Plaisance. Tout en menant une carrière prolifique dans sa langue maternelle, cette anglophone maintenant établie à St. John’s a lancé en 2007 le premier enregistrement terre-neuvien de chansons contemporaines entièrement en français. Onze des pièces de son album Terre-Neuvienne portent sa signature. Elle y interprète également « Si fragile », du Québécois Luc De Larochellière.

« Le français n’est pas ma langue maternelle, mais je crois qu’elle est celle de mon cœur », dit-elle. Elle a perfectionné ses connaissances linguistiques lors de séjours à Saint-Pierre-et-Miquelon et à Trois-Rivières, au Québec. Elle étudie actuellement en littérature française à l’Université Memorial.

Colleen Power – Aucune idée

Émile Benoit, né en 1913 à L’Anse-à-Canards, à l’extrémité de la péninsule de Port-au-Port, est reconnu comme l’un des plus grands noms de la musique traditionnelle de la province par ses pairs, toutes origines linguistiques confondues. À la fin des années 1970, ses compositions ont été enregistrées par des artistes et groupes parmi les plus populaires de Terre-Neuve. Il est ci-haut représenté sur une murale au centre-ville de St. John’s, à gauche, jouant du violon.

Emile Benoit – Christina’s Dream / Tootsie Wootsie :

« La musique d’Émile, c’est Terre-Neuve. Elle porte en même temps des empreintes de la France, auxquelles s’intègrent des rythmes des autres peuples dont nous sommes les descendants : les Irlandais, les Écossais et les Acadiens », résume Duane Andrews (à droite sur la photo).

Compositeur de jazz contemporain et guitariste virtuose, Andrews fait partie des très nombreux artistes qui reprennent des pièces d’Émile Benoit. En 2009, il a fait les arrangements de l’album Tout Benoit des Dardanelles. C’est l’un des CD qui se vendent le mieux chez le disquaire Fred’s, la Mecque de la musique locale à St. John’s. Tout comme le Raindrops d’Andrews et l’éponyme première mouture du groupe The Once, qui compte également des créations d’Émile.

Duane Andrews, à propos de son album Raindrops :

Un bel exemple des alliances entre artistes anglophones et francophones nous est raconté par Xavier Georges (sur la photo), coordonnateur du Réseau culturel francophone de Terre-Neuve-et-Labrador. À la suite du tremblement de terre en Haïti, l’Association communautaire francophone de Saint-Jean a organisé un spectacle-bénéfice au Centre des Grands-Vents. Plusieurs groupes ont répondu à l’appel, dont The Once, The New Zazou, Jim Fidler & The Midnight Ravers et l’auteur-compositeur-interprète Ian Foster. La chorale francophone La rose des vents, dirigée par Claire Wilkshire, Terre-neuvienne de « souche », était aussi de l’événement.

Ian Foster – Evangeline :

Jim Fidler :

L’anglophone de naissance Mary Barry était également sur scène pour Haïti. Quelques jours plus tard, elle lançait l’album Chansons irisées. Cet enregistrement a été réalisé à Québec sous la direction de Bruno Fecteau, le directeur musical et arrangeur de Gilles Vigneault.

Mary Barry a acquis sa maîtrise du français au Québec. Aujourd’hui de retour dans sa ville natale, elle enseigne, écrit, fait des voix hors champ et anime des marionnettes, des carrières qu’elle mène de front dans les deux langues officielles.

Le directeur général de Franco-Jeunes, Philippe Enguehard, a mené une bataille peu commune pour faire respecter le droit à l’éducation des peuples fondateurs du pays avant l’ouverture des Grands-Vents. Pendant ses études secondaires, il a revendiqué et obtenu qu’on lui enseigne en français pendant une année. Les autorités scolaires anglophones ont acquiescé à sa demande. « J’étais le seul élève dans ma classe, mais jamais je n’ai pensé abandonner et continuer mes études en anglais pour autant », dit-il.

Philippe Enguehard, tout comme Mary Barry, Colleen Power et Duane Andrews, est bilingue. Plusieurs de ses amis sont anglophones, et il s’en porte très bien. Impossible, même pour le plus fervent militant de la francophonie, de vivre uniquement en français dans la province.

Comme le soulignait Zachary Richard dans une entrevue accordée à Josée Blanchette, du Devoir, en avril 2009 : « L’anglo-Américain n’est pas l’adversaire, c’est un collaborateur éventuel. Il faut faire en sorte que l’anglo devienne francophile. »

Ce à quoi acquiesce Philippe Enguehard. « Nous sommes 2 000 dans la province… Et nous ne voudrions pas être plus nombreux ? Il y a ici des anglophones qui ont fait un travail monumental pour la défense et la promotion du fait français. »

Photo ci-dessus : le groupe The Idlers, qui réunit anglos et francos (dont Aneirin Thomas, le bassiste de Colleen Power), fait danser les spectateurs sur de joyeux mélanges de reggae, de rock et de ska, parfois épicés d’airs traditionnels terre-neuviens.

The Idlers – One future :

Un tableau représentant l’entrée de la baie de St. John’s et le relief rocheux de la région, une particularité qui lui a valu son surnom « The Rock ».

Les milliers d’anglo-Terre-Neuviens qui parlent les deux langues officielles sont-ils l’avenir de la francophonie de Terre-Neuve-et-Labrador ? Cyrilda Poirier, de la Fédération des francophones, préfère opter pour la prudence. « Les anglophones qui parlent français sont nos alliés, dit-elle. Mais je suis convaincue que la meilleure force à déployer pour préserver notre langue serait l’alliance réelle entre les Québécois et tous les autres francophones du pays. »

La majorité des Terre-Neuviens, qu’ils soient anglophones ou francophones, sont « comme les Québécois, des Canadiens à reculons », souligne l’anthropologue Peter Armitage. Pendant des centaines d’années, ce peuple de descendance à majorité irlandaise a partagé avec les Québécois les mêmes « ennemis » : l’Angleterre et ses riches marchands. Et ils ont aussi, comme les Québécois, la mémoire d’avoir fait partie intégrante du territoire de la Nouvelle-France.

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