Frère André : la fabrication d’un saint

Le 17 octobre, le frère André sera canonisé. Mais le fondateur de l’oratoire Saint-Joseph a d’abord dû subir une longue enquête, comme l’explique la journaliste Micheline Lachance, auteure du livre Le frère André : L’histoire de l’obscur portier qui allait accomplir des miracles.

Frère André : la fabrication d'un saint
Photo : Archives de l’oratoire Saint-Joseph du Mont-Royal

Si le pape Benoît XVI survit au tsunami qui balaie l’Église catholique, il canonisera le frère André sur la place Saint-Pierre, à Rome, le 17 octobre prochain. L’humble portier du collège Notre-Dame, à Montréal, aura attendu 73 ans et subi d’interminables procès au cours desquels l’avocat du diable aura scruté sa vie à la loupe, tandis qu’une pléiade de médecins auront décortiqué ses guérisons dites miraculeuses. Il deviendra alors le deuxième saint né au pays – après Marguerite d’Youville, canonisée en 1990 -, damant le pion à Kateri Tekakwitha, béatifiée deux ans plus tôt que lui, en 1980, et qui attend encore son tour.

La nouvelle a ravivé en moi de lointains souvenirs. À la fin des années 1970, lorsque j’ai commencé à rédiger la biographie du frère André, je naviguais à contre-courant. Le Québec tout entier faisait table rase de son passé religieux, balançant par-dessus bord ses vendredis maigres et ses médailles. Même les prêtres jetaient la soutane aux orties. Me revient à la mémoire le monologue irrévérencieux des Cyniques intitulé « La visite à l’Oratoire ». En protestation contre la commer­cialisation du culte voué au frère André, Marc Laurendeau nous introduisait dans le « hall des miracles » (the Miracle Mart), où l’on ven­dait des « hot-dogs reliques-moutarde ». « Follow the guide, lançait l’humo­riste. Ici, c’est le cœur du frère André à 40 ans. Là, le cœur du frère André à 5 ans… Ti-gars, remets ça dans le bocal. »

>> À lire, un extrait du livre Le frère André : L’histoire de l’obscur portier qui allait accomplir des miracles, par Micheline Lachance <<

Je savais peu de choses de la vie du thaumaturge, si ce n’est qu’il avait guéri des milliers de gens et qu’on lui devait l’oratoire Saint-Joseph. Ces guérisons, perçues comme des manifestations surnaturelles, m’intriguaient, mais je voulais surtout comprendre comment un obscur portier, illettré, méprisé par une partie du clergé et tenu pour un charlatan par les médecins, était devenu un bâtisseur de cathédrale vénéré partout sur la planète.

Sa mort, à 91 ans, en ce lugubre 6 janvier 1937, donne la mesure de l’homme. Plus de 300 journaux du monde l’ont annoncée. Malgré une pluie glaciale, un million de pèlerins affluèrent sur le mont Royal. Pour le voir une dernière fois, le toucher, lui demander une faveur. Des femmes s’évanouissaient, des malades manquaient d’air… De nombreuses guérisons furent signalées. On criait au miracle. Il fallut poster des policiers autour de son cercueil afin d’empêcher les visiteurs de lui arracher des cheveux pour s’en faire des reliques. L’évêque coadjuteur de Montréal, Mgr Georges Gauthier, ordonna l’exérèse de son cœur, une coutume ancienne qui consiste à extraire le cœur des êtres d’exception avant de les porter en terre.


La dépouille du frère André dans la crypte de l’Oratoire. Un million de personnes étaient venues lui faire des adieux et il fallut la garde des policiers. Aux murs : les cannes et béquilles de malades qu’il avait guéris.

Le culte des saints a toujours existé. Les thaumaturges sont toutefois rare­ment canonisés. L’Église, qui se méfie des guérisseurs, leur a longtemps préféré les martyrs, les vierges et les évêques. Pour le frère André, né Alfred Bessette, le long chemin menant à la sainteté commença en 1940, quand Mgr Joseph Charbonneau, archevêque de Montréal, cons­titua un tribunal ecclésiastique. La première étape de l’enquête, l’analyse de ses écrits, se déroula sans anicroche, et pour cause : « Il lui fallait cinq minutes pour écrire son nom », m’a dit son ami le père Émile Deguire, que j’ai interviewé avant sa mort, en 1992. N’ayant jamais écrit, le frère André ne risquait pas d’être recalé pour avoir couché sur le papier quelques troublantes méditations sur la foi.

Le tribunal s’est ensuite penché sur sa vie. Les avocats ont posé 160 questions à 49 témoins qui l’ont connu intimement, des laïcs pour la plupart, afin de déterminer s’il avait vécu selon l’Évangile. Leurs dépositions sont consignées dans un summarium de 1 084 pages. Tout y est : sa naissance à Saint-Grégoire le 9 août 1845, ses tourments d’orphelin ballotté, ses quatre années d’exil dans les filatures de la Nouvelle-Angleterre et son noviciat chez les Frères de Sainte-Croix, où il fut barbier, embaumeur, jardinier et portier… Ce qui lui a fait dire avec son humour bon enfant : « Mes supérieurs m’ont mis à la porte et j’y suis resté 40 ans ! »

Les avocats ont aussi voulu savoir comment s’est répandue sa réputation de guérisseur. De bouche à oreille, ont répondu ses proches. Il faut remonter à 1877 pour découvrir sa première guérison, celle du frère Aldéric, l’économe du collège Notre-Dame, qui s’était plaint à son collègue d’une blessure à la jambe que les médecins ne parvenaient pas à guérir. Peu après, les exploits du portier commencent à circuler, et bientôt les éclopés et les malades envahissent le collège à la recherche du « petit frère qui guérit tous les maux ». Craignant la contagion, les supérieurs refoulent celui-ci dans l’abri de tramway situé en face de l’établissement et, plus tard, dans un bureau niché sur la montagne, à côté de la chapelle qu’il avait construite avec l’aide financière de visiteurs, devenus ses amis.


La chapelle qu’avait fait construire le frère André.

En 1909, il reçoit 24 745 lettres, dont 112 annonçant des guérisons. Les journaux rapportent ses « miracles » sans aucun esprit critique. Ici, une médaille de saint Joseph glissée sur le ventre d’un malade a fait disparaître l’appendicite aiguë ; là, un paralytique a retrouvé l’usage de ses jambes. La rumeur s’emballe et les gens téléphonent pour demander à quelle heure se font les miracles. « Le frère André souffrait de voir qu’on lui attribuait un don de guérison, alors qu’il se voyait comme le commissionnaire de saint Joseph », se souvenait le père Deguire.

Pour les besoins d’un film que je préparais avec la cinéaste Mireille Dansereau, j’ai interviewé un « miraculé » de 1935. Le frère Jacques Berthiaume avait neuf ans quand il rencontra le thaumaturge au parloir du collège de Saint-Césaire. Incapable de se tenir sur sa jambe gauche, il ne se déplaçait jamais sans ses béquilles. « Je veux me faire guérir », dit-il candidement au petit frère, qui lui répondit : « Va demander à ta mère si je peux apporter tes béquilles à l’Oratoire. » L’enfant courut jusque chez lui. « C’est seulement en voyant maman pleurer que j’ai compris que je marchais sans mes béquilles », m’a-t-il confié 50 ans après les faits.

« Frottez-vous avec de l’huile et saint Joseph fera le reste », répétait le frère André à ses visiteurs, qui défilaient devant lui à raison de 40 à l’heure. Ses dénonciateurs le traitaient de « frère graisseux » et de « vieux frotteux ». Faut-il voir dans l’usage de l’huile une superstition ? En fait, tous les thaumaturges emploient un corps quelconque. Ainsi, Jésus délayait de la poussière dans de la salive, puis l’appliquait sur les yeux d’un aveugle. Le père Claude Grou, recteur de l’Oratoire, rappelle que l’onction des malades, recette empruntée à la Bible, est une tradition dans l’Église. « Le frère André ne voulait pas qu’on pense que l’huile avait un pouvoir magique. Il disait : « C’est la foi en Dieu qui guérit. » »

Phénomène lié à son époque de misère, le frère André appartenait, comme ses visiteurs, à la génération qui a vécu la guerre de 1914, l’épidémie de grippe espagnole et, surtout, la crise économique de 1929. À Montréal, 40 000 chefs de famille étaient chômeurs et les suicides du haut du pont Jacques-Cartier n’étaient pas rares. Désemparés, les uns et les autres trouvaient refuge auprès du frère André. « Les gens l’aimaient parce qu’il leur ressemblait, disait le père Deguire. Il parlait la même langue qu’eux et avait un gros bon sens paysan. » Au fil des ans, il a fait de ses visiteurs des complices. Et ceux-ci l’ont aidé à réaliser son rêve d’ériger sur le mont Royal un sanctuaire dédié à la mémoire de saint Joseph, à qui il vouait une grande dévotion, parce qu’il lui rappelait son père, menuisier lui aussi.

Dans les temps durs, les lieux de culte attirent les foules. « Il ne faut pas déprécier la valeur sociologique, voire thérapeutique et humaine, du pèlerinage, dit le père Benoît Lacroix, spécialiste des religions populaires. Nous avons besoin d’émerveillement. Qui n’attend pas de miracles a perdu son enfance… »

Selon lui, il y avait chez le frère André un côté magicien qui n’avait pas peur des médailles, de l’huile et de tout ce qui est suspect aux yeux des érudits. Un mélange de foi et de naïveté inséparable. « Il avait la confiance absolue que les malades guériraient grâce à saint Joseph et il prédisait leur guérison. »

Nul ne conteste le rôle de la confiance et de la foi dans la guérison. Comme m’a déjà dit l’animateur de radio Jacques Languirand, le simple fait de savoir que le frère André a guéri quelqu’un laisse entendre qu’il peut nous guérir aussi, et cela déclenche le processus d’autoguérison : « L’effet placébo est le plus grand agent de guérison de tous les temps. »

Tous les visiteurs ne recouvraient pas la santé, mais la plupart repartaient soulagés. Ils se sentaient moins seuls, même si le frère André les secouait un peu. « Arrê­tez donc de vous plaindre ! » martelait-il d’un ton bourru. Ses visiteuses trop légèrement vêtues le faisaient sortir de ses gonds. « Les femmes, c’est du poison ! » ronchonnait-il. À celle qui avait mal à la gorge, il lançait : « Frottez-vous jusqu’à ce que le linge repousse ! » À une autre qui se plaignait d’être oppressée, il répondait sèchement : « Ce n’est toujours bien pas votre collet qui vous gêne ! » Pour le calmer, son garde du corps, Azarias Claude, se pro­cura des mantes dont il couvrait les visiteuses aux épaules dénudées avant leur passage devant le thaumaturge. Quand on lui demandait l’impossible, il versait dans l’humour facile. Un jour, en voyant arriver un cul-de-jatte, il s’écria : « J’espère que celui-là ne vient pas me demander de lui faire pousser une paire de jambes ! »

Après sa mort, les autorités religieuses, qui redoutaient de voir les pèlerins déserter la montagne et craignaient que l’Oratoire, alors en construction, ne devienne un gouffre financier, ont demandé à un jeune père d’allure mystique de le remplacer à son bureau. Or, les visiteurs ont boudé le suppléant, préférant aller à la crypte se recueillir sur le tombeau du guérisseur.

À l’issue de ce long procès, les experts en droit civil et canonique ont reconnu la vie exemplaire du frère André. Le pape Paul VI l’a proclamé vénérable le 12 juin 1978. Mais avant d’aller plus loin, l’Église attendait de lui deux miracles accomplis après sa mort. Un tribunal composé de neuf médecins a retenu le cas du New-Yorkais Joseph Audino, guéri en 1958 d’un cancer du foie généralisé. Son rapport de 966 pages et 150 radiographies était concluant : la médecine ne pouvait pas expliquer cette guérison. Ce miracle étant authentifié par l’Église, le pape Jean-Paul II a béatifié le frère André, à Rome, le 23 mai 1982.

Pourquoi exiger des miracles d’un candidat à la sainteté ? Sa vie vertueuse ne devrait-elle pas suffire pour faire de lui un modèle à imiter ? « L’Église veut la confirmation qu’une faveur a été obtenue par l’intervention du frère André et que celui-ci est bien auprès de Dieu », explique le père Grou.

Étape ultime menant à sa canonisation, le frère André devait, après sa béatification, accomplir un dernier miracle. En février dernier, une nouvelle guérison lui a été attribuée (voir l’encadré « Le dernier miraculé », p. 46). À partir du 17 octobre prochain, les catholiques pourront donc invoquer le saint frère André. Reste à savoir si les jeunes de 2010 verront en lui un modèle. Ses vertus – la piété, l’obéissance et la modestie – ne sont plus à la mode. Mais selon le père Grou, on aurait tort de le considérer comme un héros du passé. « Le don de sa vie pour les malades demeure une source d’inspiration. Comme aussi sa détermination et sa capacité d’aller au bout de lui-même. » En ce sens, la vie du frère André est porteuse de messages. Au jeune dont l’avenir est bouché comme à l’immigrant qui veut se tailler une place au soleil, il dit : « Vas-y, t’es capable. Je l’ai fait, moi. »

Aujourd’hui, le guérisseur s’efface derrière le fondateur de l’oratoire Saint-Joseph. Bon an, mal an, deux millions de touristes s’y recueillent. Comme au temps du frère André, ils demandent la santé, le travail, l’harmonie dans la famille, le succès dans les études… On y croise encore des pèlerins qui montent à genoux les marches conduisant au sanctuaire, et la boutique de souvenirs vend toujours des fioles d’huile de saint Joseph, mais les paralytiques ne se lèvent plus en criant : « Alléluia, je suis guéri. » La coutume d’offrir ses béquilles ou sa canne en signe de reconnaissance au frère André se perpétue. Toutefois, plutôt que de les exposer comme jadis, l’Oratoire les expédie en Haïti, où, depuis le tremblement de terre, on en a bien besoin.

Le dernier miraculé

Avant de connaître les délices de la canonisation, le frère André, à qui l’on attribue plus de 125 000 guérisons, a dû accomplir un dernier miracle. Rome l’a authentifié en février. Le « miraculé » est un enfant de 10 ans. Il circulait à vélo lorsqu’il a été happé par une voiture. L’accident, qui s’est produit en 1999, l’a laissé avec deux fractures du crâne et une hémorragie cérébrale. La petite victime est restée dans le coma pendant trois semaines. Au dossier, le médecin a écrit : « Coma post-traumatique. Stade terminal par engagement du tronc cérébral. » Un arrêt cardiocérébral était prévisible. On attendait la fin. Or, au moment même où, à l’oratoire Saint-Joseph, un membre de la famille demandait au frère André sa guérison, l’enfant est sorti du coma.

Le Dr Yvon Roy, généraliste à la retraite chargé de l’équipe de huit médecins qui ont analysé le dossier, est catégorique : « Cette guérison est scientifiquement inexplicable. L’état de l’enfant, qui avait contracté une pneumonie, était irréversible et le médecin soignant avait cessé tout traitement. Il l’avait même placé sur un protocole de don d’organes. »

Avant d’en arriver à cette conclusion, le Dr Roy a potassé les 800 pages du dossier médical de l’enfant accidenté, consulté des spécialistes et rencontré les infirmiers du Service des soins intensifs. Son volumineux rapport a été remis à une commission médicale mandatée par le Vatican, qui a authentifié à l’unanimité cette guérison étonnante.
Une commission théologique l’a ensuite attribuée à l’intercession du bienheureux frère André.

L’enfant n’a gardé aucune séquelle physique ou mentale de l’accident. Il a repris ses études et aujourd’hui, à 20 ans, il se porte à merveille. La famille ne souhaitant pas être identifiée, l’oratoire Saint-Joseph s’est engagé à la confidentialité.

Le long chemin vers la sainteté

Pour devenir saint, le candidat doit franchir trois étapes. Une enquête diocésaine détermine d’abord s’il a mené une vie vertueuse et héroïque. Cette épreuve traversée avec succès, le pape le déclare vénérable.
Suit l’examen d’une ou deux guérisons qu’il aurait accomplies après sa mort. Si les médecins
et les théologiens les jugent miraculeuses, il sera proclamé bienheureux. Mais avant de le canoniser, l’Église lui demande un dernier miracle survenu depuis sa béatification. Dès lors, il entrera au royaume des saints et les catholiques du monde pourront l’invoquer dans leurs prières.