Gaz de schiste : « Québec doit imposer ses conditions »

Il est possible d’exploiter du gaz de schiste et du pétrole au Québec en respectant les règles du développement durable, croit le physicien Normand Mousseau, spécialiste des questions énergétiques. Mais il faut que ce soit rentable !

Il est possible d’exploiter du gaz de schiste et du pétrole au Québec en respect
D.R.

Le génie du gaz de schiste est sorti de sa bouteille. Québec peut lui fermer la porte. Le laisser agir librement. Ou le dompter. Jusqu’ici, les pouvoirs publics ont fait preuve, au mieux, de négligence, au pire, d’incompétence, dit Normand Mousseau.

Ce physicien et essayiste ne mâche pas ses mots lorsqu’il reproche au gouvernement de ne pas avoir encore adopté de loi pour encadrer les activités des sociétés gazières. La val­lée du Saint-Laurent est pourtant quadrillée de concessions gazières depuis 2006 et on entend grincer les foreuses dans les campagnes depuis 2008 déjà. Selon lui, si Québec veut obtenir l’appui de la population pour l’exploi­tation des hydrocarbures, il doit imposer ses propres conditions à l’industrie, comme l’ont fait la Colombie-Britannique et la Norvège.

Le tout récent ouvrage de Normand Mous­seau, La révolution des gaz de schiste (Éditions MultiMondes), est le premier à faire le point sur la question au Québec. Il situe en outre la province sur une carte énergétique mondiale en pleine mutation : les nouvelles technologies qui permettent d’exploiter les schistes argileux perturbent le marché de l’énergie en Amérique du Nord, ainsi qu’en Europe, en Chine et en Australie, où l’on trouve aussi ce type de gisements. La révolution ne s’arrêtera pas, que le Québec y participe ou non !

>> LISEZ UN EXTRAIT DE LA RÉVOLUTION DES GAZ DE SCHISTE.

Normand Mousseau en est à son troisième livre de vulgarisation sur les enjeux énergétiques. Il est fréquemment invité comme conférencier, aussi bien par des groupes écologistes que par des gens d’affaires. L’actualité l’a rencontré à son bureau de l’Université de Montréal, où il enseigne.­

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Le magazine The Economist s’étonnait récemment que le Québec soit un des rares endroits sur terre où, devant la possibilité d’exploiter un important gisement de gaz naturel, de nombreuses personnes disent : « Non merci. » Partagez-vous cet étonnement ?

– Pas du tout. De tous les endroits où s’implante l’indus­trie du gaz de schiste sur le continent nord-américain, c’est au Québec que les gens ont le moins à gagner. Aux États-Unis, lorsqu’un prospecteur frappe à votre porte, il vous offre 28 000 dollars l’hectare pour forer sur votre terrain. Et si un puits fournit du gaz, vous toucherez des redevances de 12 % à 20 %, car les droits miniers sur votre propriété vous appartiennent – ce qui n’est pas le cas au Canada.

Si l’opposition à l’exploitation des gaz de schiste est faible en Colombie-Britannique, c’est que les deux gisements actuellement exploités sont situés dans le nord-est de la province, loin des zones habitées. Et l’État, en vendant les permis d’exploration aux enchères, va chercher des revenus de 4 000 à 10 000 dollars l’hectare.

Au Québec, où l’on applique la règle du « premier arrivé, premier servi », on vend ces mêmes permis 10 cents l’hectare ! On « donne » le territoire aux sociétés gazières. Les gens se demandent : va-t-on assumer des risques environnementaux pour si peu ?

Ces risques sont-ils importants ?

– Le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement examine actuellement cet enjeu. On sait toutefois que plus de 20 000 puits ont été forés dans les schistes depuis 10 ans, sans causer de désastre écologique majeur. Cela ne signifie pas que la somme des petits problèmes liés à l’exploitation du gaz, comme la contamination d’un puits d’eau, soit acceptable. La prudence est de mise. Mais je crois qu’il est possible d’exploiter du gaz de schiste au Québec en respectant les règles du développement durable.

Que devrait faire le gouvernement Charest pour rassurer la population ?

– D’abord, imposer un moratoire sur les forages. Cela donnerait le temps à nos élus de réfléchir à une question primordiale : quel modèle économique permettrait aux Québécois de profiter au maximum de cette ressource ? La province doit se doter d’un plan d’affaires détaillant le niveau des redevances, en plus de préciser qui indemnisera les personnes vivant près des puits : l’industrie ou l’État ? Et que fera-t-on des revenus du gaz ? On les dépensera tout de suite ? Ou on les placera dans un fonds pour les générations futures ? Cette réflexion s’applique aussi au pétrole que l’on pourrait extraire dans le golfe du Saint-Laurent.

En laissant les sociétés gazières poursuivre leurs activités pendant que l’on débat d’un cadre législatif à l’Assemblée nationale, nous risquons de nous retrouver avec une série de clauses de droits acquis, qui affaibliront les nouvelles règles.

Que peut nous apprendre le cas de la Norvège, que vous examinez dans votre livre ?

– Ce pays n’a pas agi avec précipitation lorsqu’il a découvert, à la fin des années 1960, de grands gisements de pétrole au large de ses côtes. En 1972, il a créé une nouvelle société d’État, Statoil, et imposé une participation étatique d’au moins 51 % dans toutes les activités pétrolières. La Norvège a ainsi pu profiter du savoir-faire de sociétés privées, comme Shell, tout en déterminant elle-même le rythme du développement de cette nouvelle filière, qui suscitait des craintes dans la population.

Hydro-Québec pourrait-elle jouer un rôle similaire dans l’exploitation du gaz de schiste ?

– C’est exactement ce que la société d’État prévoyait faire lorsqu’elle a publié, au début de la décennie, un document intitulé Plan d’exploration pétrole et gaz naturel au Québec, 2002-2010. Mais en 2003, Jean Charest a remplacé Bernard Landry à la tête du gouvernement et le projet a été jeté à la poubelle. Les libéraux, qui jugeaient l’entreprise trop hasardeuse pour l’État – les investissements dans l’exploration des hydrocarbures sont considérés comme du capital à haut risque -, ont préféré laisser le secteur aux mains des sociétés privées.

Un moratoire sur les forages n’aurait-il pas pour effet de tuer dans l’œuf l’industrie des gaz de schiste au Québec ?

– Bien des investisseurs retireraient leurs billes, c’est évident. Les petits prospecteurs, comme le québécois Junex, pourraient donc ne pas survivre à une période d’arrêt prolongée. C’est d’eux, surtout, que viennent les pressions contre un moratoire. Mais ceux qui ont les reins solides, comme l’albertain Talisman Energy, qui exploite déjà du gaz de schiste en Pennsylvanie et en Colombie-Britannique, s’en sortiraient indemnes.

De toute façon, le prix du gaz naturel est si bas que je doute qu’une société gagne de l’argent actuellement en exploitant du gaz de schiste. La production des schistes nord-américains a créé une abondance sur le marché et fait chuter le prix à quatre dollars les 1 000 pi3. Le prix de rentabilité, lui, est évalué à près de six dollars. Attendre que le prix grimpe avant de permettre l’exploitation de notre gisement serait une sage décision.

Si le gaz de schiste n’est pas rentable, pourquoi les sociétés gazières s’arrachent-elles les permis d’exploration dans le monde ?

– Pour le moment, seuls les Américains et quelques entreprises de l’Ouest canadien maîtrisent les techniques de forage dans les schistes. Ils ont tout intérêt à mettre la main le plus rapidement possible sur les grands gisements, avant que les autres producteurs, les Russes par exemple, perfectionnent leur technologie. Le premier puits de gaz de schiste européen a été foré, cet été, en Pologne, aux portes de la Russie, par l’américaine ConocoPhillips. D’autres sociétés nord-américaines, comme Talisman, sont présentes dans ce pays.

Les prospecteurs accumulent aussi les concessions gazières dans l’espoir d’être rachetés par les grandes sociétés pétrolières. Cette stratégie, courante dans le milieu de l’exploration des hydrocarbures, peut rapporter gros. À la fin de 2009, le géant ExxonMobil a acquis XTO Energy, un producteur de gaz de schiste texan, pour 41 milliards de dollars.

Le Québec a-t-il les moyens d’imposer ses conditions à l’industrie gazière ?

– Il doit les prendre ! Les sociétés gazières et les investis­seurs bénéficient bien sûr d’un levier : ils peuvent aller ail­leurs. L’exploration des schistes de la Colombie-Britannique est loin d’être terminée et on trouve d’impor­tants gisements au Texas, en Louisiane, en Pennsylvanie. Au Canada, bien des schistes restent à sonder : les seules provinces qui n’en possèdent pas sont l’Ontario et le Manitoba.

Si le gouvernement du Québec agit comme il l’a fait pour l’industrie minière, il réclamera de faibles redevances pour attirer les sociétés gazières. S’il impose son plan d’affaires, celles-ci bouderont d’abord la province. Puis, elles viendront frapper à la porte lorsque le prix du gaz sera élevé. Car il y aura alors des profits à faire.

Vous écrivez que le schiste d’Utica, au Québec, est moins riche en gaz que les gisements de la Colombie-Britannique. L’industrie pourrait-elle s’en désintéresser ?

– Non, car le schiste d’Utica présente d’autres avantages pour l’industrie. Il est situé sous une région peuplée. Il sera donc facile de raccorder les puits au réseau de pipelines de Gaz Métro, qui assure la distribution du gaz. L’abondance de nos ressources hydrauliques est un argument supplémentaire pour attirer l’industrie. Celle-ci doit puiser des millions de litres d’eau pour fracturer un seul puits. Enfin, le gaz québécois est très propre, c’est-à-dire qu’il ne contient pas de soufre, comme celui d’autres gisements. Il pourrait, semble-t-il, être acheminé directement aux gazoducs, sans subir l’étape du raffinage.

Le Québec a-t-il besoin de ce gaz ? Il produit déjà plus d’électricité qu’il n’en consomme.

– La province n’est effectivement pas une grande consommatrice de gaz naturel, qui ne comble que 10 % de ses besoins en énergie. Mais la question n’est pas là. A-t-on besoin, au Québec, de l’or que produira bientôt la mine de Malartic, en Abitibi ? Non. Il sera exporté là où on trouve des acheteurs. Même chose pour le gaz. On s’attend à une croissance de la demande en Amérique du Nord. Au Canada seulement, l’Ontario projette, dans les prochaines années, de fermer ses centrales électriques au charbon et de les remplacer par des centrales au gaz. Et l’Alberta a un appétit énorme de gaz naturel, utilisé pour faire fondre le bitume et le dégager du sable dans l’industrie des sables bitumineux. Plus l’Alberta produit de pétrole, plus elle a besoin de gaz. La véritable question n’est donc pas de savoir si on veut utiliser ce gaz, mais si on veut faire de l’argent en l’exportant.

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