Génération #moi

Ils sont inventifs, débrouillards et… très sûrs d’eux-mêmes. Ce qui irrite parfois les plus vieux ! Rencontre avec une génération qui est en train de changer les codes de la société.

Photo : Christian Blais

Estomacs sensibles, s’abstenir. Par un splendide matin d’été, au Parc Safari, on donne le coup d’envoi à une compétition très attendue : le concours de vomis. Chaque fois qu’un préposé nettoie un dégueulis – gracieuseté d’un visiteur qui n’a pas digéré son tour de manège -, il l’inscrit sur un carton affiché dans le local des employés. «On essaie d’être le plus dégueu possible dans la description. Senteur de Doritos avec morceaux de carottes, genre», m’explique Océane au cours du caucus matinal, ponctué d’accolades et de cris de ralliement.

À la fin de la saison, le champion du ramassage remportera des billets de spectacle. Jamais la direction n’aurait songé à devoir promettre un cadeau pour que le personnel s’acquitte d’une tâche. Mais depuis qu’une jeune fille en a fait la suggestion, il y a quelques années, les volontaires ne manquent plus à l’appel… et il n’y a plus de vomi qui traîne dans les allées de gravier.

C’est le monde à l’envers, ici. Au parc d’attractions d’Hemming-ford, au sud de Montréal, les jeunes sont aux commandes et ils ont créé un lieu de travail à leur image. Sur 350 employés, 320 ont moins de 25 ans ; il y a des directeurs de service qui ont 21 ans, des superviseurs qui ne sont pas majeurs. Ce sont les jeunes qui sélectionnent les candidats et forment les recrues, tandis que les «vieux» se font presque invisibles. «Passé 35, 40 ans, si t’es à un poste de direction, t’es dépassé, tranche Marc Éthier, le consultant qui a renouvelé la gestion des ressources humaines du Parc. Ici, on donne la chance aux employés de trouver les solutions aux problèmes de l’entreprise. Et les résultats sont extraordinaires.»

Cet ancien éducateur de rue aux cheveux blancs tente de convaincre des gestionnaires de tous les domaines d’imiter sa méthode. Des usines aux cabinets d’avocats en passant par le milieu de la construction et la fonction publique, partout, les revendications des jeunes causent des remous, observe le consultant, coauteur de Pénurie de main-d’œuvre… Donnez les rênes aux Y. «Un directeur qui veut tout contrôler va manquer son coup. Les jeunes ne fonctionnent plus comme ça. Ils ne veulent plus se faire dire quoi faire, ils veulent comprendre pourquoi ils le font.»

Le Parc Safari est à l’avant-garde de la révolution qui se prépare dans la société québécoise : le passage à l’âge adulte de la génération réputée la plus rétive, la plus nombriliste et la plus couvée de l’histoire, au moment où les baby-boomers arrivent à la retraite. Une jeunesse scolarisée, façonnée par les nouvelles technologies, habituée à réagir, à exiger et à recevoir à la vitesse de la fibre optique. La génération «égo».

Des bébés gâtés qui piquent une crise quand on leur refuse ce qu’ils croient être leur dû ? C’est ce qu’une certaine rumeur publique a retenu du «printemps érable», l’an dernier, la plus importante mobilisation étudiante de l’histoire de la province, et l’élément déclencheur du Sommet sur l’enseignement supérieur, fin février, à Montréal. Quand les protestataires bardés du carré rouge crachaient leur ras-le-bol dans les rues, beaucoup y voyaient «l’expression collective du phénomène de l’enfant roi, typique de cette génération à qui personne n’a jamais dit non», comme l’écrivait le chroniqueur Alain Dubuc dans La Presse. Mais selon des spécialistes, ce doigt d’honneur à l’ordre établi a des racines bien plus profondes.


Des penseurs vont jusqu’à parler d’un «renversement anthropologique» pour décrire le fossé qui sépare les jeunes de leurs aînés. Selon Jocelyn Lachance, socioanthropologue et chercheur à l’INRS, à Montréal, la culture numérique a chamboulé pour de bon les relations de pouvoir. «Les choses changent tellement vite que les jeunes sont plus au fait de certaines tendances que les vieux. On ne parle pas seulement des objets technologiques, mais des codes de la société. C’est comme dans les familles d’immigrants où l’enfant traduit pour ses parents parce qu’il a appris la langue rapidement : ça transforme le rapport de force. Dans les familles où se partage désormais le savoir, la transmission à sens unique est impensable et la soumission inconditionnelle des jeunes est impossible.» Ceux qui soufflent leurs 18 bougies en 2013 n’ont pas souvenir d’un monde sans Google ni textos ; ils ont vécu leur puberté sur Facebook et YouTube. La techno, c’est leur langue maternelle.

Quand la connaissance est accessible partout, au bout des doigts, sur un bidule électronique qui tient dans une main, ni le parent, ni le prof, ni le patron ne peuvent exercer leur autorité du haut d’un piédestal. Pour le philosophe français Michel Serres, ces bouleversements sont si profonds qu’ils se comparent à ceux survenus «au néolithique, à l’aurore de la science grecque, au début de l’ère chrétienne, à la fin du Moyen Âge et à la Renaissance», disait-il lors d’une conférence à Paris, en 2011.

Le respect du chef «parce que c’est lui le chef», qui allait de soi pour les boomers, oubliez ça ! Cette notion est insupportable aux yeux des jeunes de l’ère 2.0. «Ils ont grandi avec l’idée qu’ils pouvaient tout négocier», souligne Jocelyn Lachance, qui a interviewé une cinquantaine de Québécois et de Français âgés de 15 à 19 ans pour son ouvrage L’adolescence hypermoderne : Le nouveau rapport au temps des jeunes. «Pour eux, c’est un fonctionnement normal avec les figures d’autorité classiques. Pas étonnant qu’ils le reproduisent à l’extérieur de la famille.»

Dans une classe de l’Université Laval, de futurs comptables et gestionnaires en ont long à dire sur le chef idéal. «Je veux pouvoir me dépasser et me développer à ma façon sans avoir tout le temps quelqu’un qui va me dicter ma conduite. Quelqu’un qui peut me superviser, mais qui va être là plus pour m’appuyer si j’ai des problèmes», dit Mykael Martel. «Moi, ce que je trouve important, c’est qu’il y ait un dialogue entre les patrons et les employés. Pas juste un monolo-gue», enchaîne Simon Landry. Un supérieur «qui nous fait con-fiance, qui croit en ce qu’on apporte, même si on n’a pas d’expérience», ajoute Charlie Arseneault. Ce qui suffirait à les faire démissionner ? «Si notre travail n’est pas reconnu, affirme Sarah Landry-Talbot. Si on est un pion.»

Leur idée de l’autorité ressem-ble à celle des communautés vir-tuelles, fait remarquer leur professeur, Jean-François Rougès, doctorant en administration et consultant en relations intergénérationnelles au Groupe Forest, à Québec et à Paris. «Sur Internet, les hiérarchies émergent de l’interaction des membres. Quel-qu’un acquiert un ascendant naturel parce qu’il est plus utile à l’évolution de la collectivité, explique-t-il. Pour les jeunes, l’autorité est de moins en moins statutaire. C’est plutôt : est-ce que mon gestionnaire m’est utile ? Est-ce qu’il m’aide dans mon parcours professionnel ? S’il est utile, j’ai du respect pour lui. Sinon, je n’ai aucun respect.»

Les patrons n’ont pas d’autre choix que de s’adapter à ces exigeantes créatures, pénurie de main-d’œuvre oblige. Les finissants en comptabilité, informati-que, génie ou techniques minières, entre autres, ont le gros bout du bâton, constate Yvan Dubuc, conseiller en ressources humaines à Québec. «On leur déroule le tapis rouge. Ils vont dire : « Moi, je ne veux pas travailler le vendredi après-midi, sinon je vais ailleurs. » Ça peut provoquer toutes sortes de chocs dans l’orga-nisation, parce que des gens d’âge moyen vont protester : « C’est bien beau, le petit génie, mais nous, on n’a pas eu ça. »»

Simon-Pierre Légaré, designer d’animation à Mirego, une boîte de conception d’applications mobiles où chacun établit son horaire à son goût. Pas question de regarder sa montre en attendant 17h.

(Photo : D. Cyr)

Les infirmières aussi peuvent être culottées ! Nombre d’entre elles s’attendent à décrocher un poste de gestion dès leur sortie de l’école, rapporte Julie Fréchette, ex-coordonnatrice chargée de leur recrutement et de leur rétention à l’Hôpital général juif, à Montréal, aujourd’hui à l’Institut Douglas. «Elles arrivent avec des idées pour changer les choses. Elles sentent qu’elles sont recherchées. Ça leur donne une certaine arrogance.»

Cette jeunesse est la digne héritière d’une société où le culte du moi atteint des proportions épidémiques, soutient Keith Campbell, directeur du Département de psychologie de l’Université de la Géorgie, à Athens, aux États-Unis, et coauteur du livre The Narcissism Epidemic : Living in the Age of Entitlement. «Tout ce qui vous permet de pro-jeter une image de vous-même plus grandiose que la réalité favo-risera le narcissisme, explique-t-il, joint à son bureau. Les jeunes ne sont pas nés comme ça. Il y a eu des changements culturels, qui se manifestent davantage chez eux parce qu’ils ont grandi dans cet environnement.»

Dans notre «bouillie culturelle», il y a tout ce qu’il faut pour nourrir les vanités et les délires de grandeur, poursuit-il. La recette ? Une éducation tournée vers l’enfant et axée sur l’estime de soi. L’accès facile au crédit, qui permet d’avoir l’air plus friqué qu’on ne l’est. L’explosion de la téléréalité, avec sa promesse de célébrité instantanée pour quiconque veut bien se donner en spectacle. La montée des réseaux sociaux à la Facebook, plateformes d’autopromotion par excellence.

Les bureaux de Mirego, une boîte de conception d’applications mobiles de Québec, font penser à une résidence étudiante avec les tables de ping-pong et de baby-foot, la cuisine centrale, les jujubes à volonté. Sur un mur, on a peint les valeurs de l’entreprise : «Être passionnés et authentiques», «Toujours viser à nous surpasser», «S’amuser et ne pas prendre la vie trop au sérieux». Tout a été conçu pour que les employés, dont la moyenne d’âge dépasse à peine 30 ans, se sentent libres d’être eux-mêmes, précise le président, Albert Dang-Vu, 35 ans, parce que «plus t’es naturel, plus t’es heureux, plus t’es performant».

À les écouter parler de leur passion pour leur métier, on dirait qu’il n’y a plus de frontière entre leurs vies personnelle et professionnelle. «Pour notre génération, le travail n’est pas séparé à 100 % de ton autre vie. On a comme « catché » que tu passes la majorité de ta vie au travail. Alors, c’est important de trouver une job où tu vas pouvoir mélanger tout ça», explique Simon-Pierre Légaré, designer d’animation de 23 ans, installé avec quatre collègues dans le salon meublé de poufs orange et de consoles de jeux vidéo. «Quel-qu’un qui regarde sa montre en attendant 5 h, c’est propre aux autres générations.»

Facile à dire du haut de sa vingtaine insouciante, quand on n’a ni bouches à nourrir, ni parents malades, ni emprunt hypothécaire… Mais des chercheurs confirment que les jeunes n’attendent pas les mêmes choses d’une carrière que leurs aînés. L’épanouissement personnel est leur mot magique, selon Mircea Vultur, sociologue à l’INRS, à Québec, qui a sondé en 2007 un millier de Québécois sur ce sujet. Pour le tiers des 18-30 ans, bosser, ça sert en premier lieu à se réaliser, ensuite à payer les factures. Au moment de choisir un boulot, les deux tiers cherchent une tâche stimulante, une ambiance agréable, des défis, de l’autonomie ; l’argent et la sécurité d’emploi sont leurs dernières préoccupations. «Je réussis à placer des étudiants dans la fonction publique, où ils ont la sécurité et un bon salaire. Après six mois, ils partent. C’est trop « plate »», souligne le chercheur, coauteur de La signification du travail : Nouveau modèle productif et ethos du travail au Québec. (Bien sûr, s’épanouir est un luxe qui n’est pas donné à tous. Ceux qui se situent plus bas dans l’échelle socioprofessionnelle ont encore tendance à voir leur travail comme un gagne-pain.)

On les dit volages, butinant d’un contrat à l’autre au gré de leur fan-taisie. Ils seraient en fait parfaitement adaptés aux turbulences d’un contexte économi-que insta-ble, où des pays menacent de s’écrouler, où l’on prédit la fonte des caisses de retraite et la ruine de l’État-providence, où plus rien n’est garanti. «On est dans un système productif qui valorise ce qui change et ceux qui chan-gent, dit Mircea Vultur. Quand ils sont embauchés, ils veulent tout, tout de suite, parce qu’ils n’ont pas un horizon à long terme pour faire carrière. Ils sont dans une logique de transaction. « Qu’est-ce que j’ai à gagner là-dedans ? »» Alors, devrait-on la surnommer génération P, pour précaire ? «À leurs yeux, quitter un emploi, faire des expériences diversifiées, ce n’est pas de la pré-carité, corrige le sociologue. C’est une sorte de liberté.» Les jeunes, en somme, sont devenus des «entrepreneurs d’eux-mêmes».

Il y a un lourd prix à payer pour une telle obsession du moi. Cette génération qui s’est fait dire qu’elle pouvait devenir tout ce qu’elle rêvait d’être bat des records d’anxiété et de dépression. Car il ne suffit pas de se découvrir et de s’aimer soi-même au siècle de Lady Gaga : il faut aussi se réussir. «Être quelqu’un avec un grand « Q » : c’est ça, le culte de la performance, explique le socioanthropologue Jocelyn Lachance. Aujourd’hui, les jeunes sont laissés à eux-mêmes. Les parents leur disent : « Fais ce que tu veux, mais réussis. Ne gaspille pas ton temps. » Ça crée une pression énorme, et ils réagissent souvent en étirant leur période de questionnement et leur adolescence. On leur offre tellement de modèles, de possibilités, que ça devient difficile de se projeter dans l’avenir.»

Leur époque est celle de l’éphé-mère, du zappage compulsif, du jetable, où les gadgets technos sont désuets aussitôt achetés, où les modes aussitôt lancées se périment, où le couple est perçu comme voué à la rupture. «Quand je leur pose des questions sur le mariage, la plupart me parlent du divorce. Pas seulement ceux qui en ont vécu un à la maison, poursuit Jocelyn Lachance. Une fille de 18 ans à qui je demandais si elle espérait faire sa vie avec son copain m’a répondu : « Tu vas me trouver conne, mais oui. J’aimerais ça, mais je ne suis pas sotte, je sais qu’une relation, ça se finit. »»

Lorsqu’on gratte le vernis d’assurance de cette jeunesse, on se rend compte qu’elle est mal équipée pour faire face à l’adversité, s’inquiètent certains observateurs. On a dopé son amour-propre à grand renfort de compliments et de trophées : «On avait un badge juste pour se présenter en classe, dit Louis-André Labadie, 23 ans, designer à Mirego. Ça peut donner l’idée qu’aussitôt que je fais quelque chose, je devrais avoir quelque chose en retour.»

Sans oublier que ce sont les rejetons de la réforme de l’éducation, avec sa pédagogie centrée sur l’enfant et ses «compétences transversales» : dans leurs bulletins, à côté des résultats de maths et de français, il y avait des notes pour la «pensée créatrice» et «l’actualisation du potentiel». Pas pour la persévérance.

Ces élèves-là, quand ils se retrouvent dans la classe de sciences po de Karine Prémont, au collège André-Grasset, à Montréal, la parole décomplexée, ils formulent des opinions en autant de temps qu’il en faut pour cliquer «J’aime» sur Facebook. C’est la génération «Moi, je pense que…» «Je les trouve plus informés, plus curieux qu’avant. Mais pour eux, une opinion en vaut une autre, que ce soit la mienne ou la leur, explique-t-elle. On leur a enseigné à voir les deux côtés de la médaille, et ils sont impressionnants pour leur âge. Le problème, c’est qu’ils restent dans l’anecdotique et n’apprennent pas de méthodes rigoureuses d’argumentation.» C’est plus d’ouvrage (et parfois décourageant), ajoute-t-elle, de préparer pour les études supérieures ces grands bavards qui rechignent à lire ou à écrire trois pages…

Enseignants comme patrons s’entendent : cette cohorte à l’égo sensible exige beaucoup plus d’énergie et d’enca-drement que les précédentes. Mais quand on sait s’y prendre, elle en redonne bien davantage – en engagement et en créativité, notamment. Julie Fréchette, qui a été chargée d’atti-rer et de garder les infirmières à l’Hôpital général juif, en témoigne : ça peut être accablant de devoir justifier ses façons de faire à des recrues qui n’ont que le mot «pourquoi ?» à la bouche et qui se braquent si on leur serre la vis. «Il ne faut pas le prendre comme un affront, mais comme du temps investi. Si elles comprennent, elles vont être des championnes pour des projets qu’on voudra mettre en place sur les étages. Et ça va leur faire plaisir de rester au-delà de leurs heures de travail.» On les invite notamment à siéger à des «comités d’amélioration continue», et leurs idées transforment déjà la pratique. C’est à l’initiative des débutantes que des infirmières ont fait l’expé-rience de se servir des iPod Touch au chevet des patients – pour consulter des vidéos illustrant comment exécuter une procédure, par exemple, ou pour prendre des photos d’une plaie afin d’en faire rapport au médecin – et qu’elles pourraient bientôt utiliser Skype pour communiquer avec les parents d’un bébé malade.

Placer quelqu’un sur un trône pour les diriger, très peu pour les enfants du siècle 2.0. D’autres avant eux ont rêvé d’une société autogérée qui évolue en marge des hiérarchies traditionnelles. Mais les jeunes disposent aujour-d’hui de moyens mille fois plus puissants que les hippies des années 1970.

Par l’intermédiaire des Twitter et Facebook de ce monde, ils peuvent se concerter par milliers, instantanément, sans leader pour donner le mot d’ordre. À preuve : les marcheurs nocturnes qui ont tenu Montréal en haleine, au printemps 2012, n’étaient menés par personne en particulier et par tout le monde en même temps. Un pied dans le réel, un pied dans le virtuel, ils se suivaient les uns les autres grâce au flot étourdissant de «tweets», de «retweets» et de «statuts» qui déboulaient sur leur portable.

«Les réseaux sociaux permettent à une grande masse de personnes de s’auto-organiser, indépendamment des grands partis, des grandes associations, des médias», explique Monique Dagnaud, sociologue au CNRS, à Paris, et auteure de Génération Y : Les jeunes et les réseaux sociaux, de la dérision à la subversion. «Ce mode de communication introduit une rupture anthropologique dans la société», poursuit la chercheuse, qui s’est intéressée au mouvement des Indignés, en Europe, et à Occupy Wall Street, aux États-Unis. «L’individu est en permanence en mesure de se coordonner avec d’autres. Ça lui donne une puissance qu’il n’avait pas auparavant.»

Avec une telle capacité d’influence, une telle rapidité de réaction, pas étonnant que la démocratie traditionnelle perde du lustre auprès des jeunes. C’est de plus en plus difficile de les convaincre d’épouser en bloc une idéologie, un parti, un syndicat, constate Sandra Rodriguez, doctorante en sociologie à l’Université de Montréal et spécialiste de l’engagement à l’ère du numérique. Ils préfèrent choisir à la carte les valeurs qui leur con-viennent, au moment qui les arrange. «J’ai interviewé des jumeaux qui étaient membres de trois partis politiques, relate-t-elle. Ils me disaient : « Aucun n’écoute notre point de vue, mais si on est membres des ailes jeunesse des trois, on va faire avancer nos intérêts. »»

Il n’y aura pas de retour en arrière. Cette cohorte indocile ne sera pas la spectatrice muette des décisions que les «vieux» voudront prendre «pour son bien», prédisent certains penseurs. Reste à voir à quoi ces jeunes emploieront ce rapport de force. À devenir quelqu’un avec un grand «Q» ? À s’épanouir individuellement ? À s’enrichir à court terme ? À se mettre en réseau, au service d’un monde meilleur ? Se conjuguera-t-elle au «je» ou au «nous», la génération «égo» ?

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91 % fréquentent les médias sociaux,

89 % regardent des vidéos sur Internet et

83 % possèdent un téléphone mobile.

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