Génération pognon

Trois cégépiens sur quatre travaillent tout en étudiant. Du jamais-vu. Y sacrifions-nous une génération ? Oui, dit le sociologue québécois Jacques Roy dans un essai détonnant à paraître cet automne.

C’est une évolution radicale qui est passée presque inaperçue. Depuis le milieu des années 1970, le nombre de cégépiens qui travaillent tout en étudiant à plein temps a quadruplé (il a grimpé de 17 % à 72 %), et ceux-ci accordent désormais plus de temps à leur emploi (17 heures par semaine en moyenne) qu’à l’étude à la maison (12 heures). Au total, les jeunes boulonnent donc aujourd’hui 50 heures par semaine. Et dorment de moins en moins. Cet emploi du temps surchargé préoccupe le sociologue Jacques Roy. Lui-même professeur au cégep de Sainte-Foy, à Québec, il analyse depuis 2001 l’influence des facteurs sociaux sur la réussite scolaire des cégépiens — de leurs systèmes de valeurs à la qualité des liens avec leurs parents en passant par leurs conditions socioéconomiques. Auteur principal (avec Josée Bouchard et Marie-Anne Turcotte) d’une vaste étude sur la conciliation travail-études au collégial, déposée en juin au ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport, Jacques Roy publiera également cet automne un essai sur le sujet, intitulé Entre la classe et les Mcjobs : Portrait d’une génération de cégépiens (Presses de l’Université Laval).

Selon le sociologue, une réflexion collective doit s’engager d’urgence — tant du côté du réseau collégial que des parents, des employeurs et des cégépiens eux-mêmes — pour revenir à un meilleur équilibre. La société québécoise est en totale contradiction, souligne Jacques Roy. « Alors qu’elle mise sur la réussite scolaire du plus grand nombre, elle fait preuve d’un grand laxisme en ce qui concerne le travail rémunéré des étudiants. Celui-ci peut pourtant compromettre la réussite scolaire. »

Pour améliorer la situation, le sociologue propose plusieurs pistes de solutions. Les parents doivent soutenir davantage leurs jeunes — à la fois financièrement et moralement. Les entreprises doivent mettre la pédale douce en ce qui a trait aux heures de travail qu’elles demandent aux étudiants. Et par-dessus tout, le réseau de l’éducation doit faire contrepoids au discours ambiant, axé sur la consommation. « Quand les cégeps permettent aux étudiants d’adapter leur horaire de cours en fonction des besoins de leur employeur, ça revient à leur dire que l’économie marchande prime le savoir. Au contraire, il faut répéter aux cégépiens que leur première job, c’est d’étudier ! »

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Les cégépiens sont devenus accros du boulot ; faut-il s’en inquiéter ?

— En soi, le travail rémunéré n’est pas un ennemi de la réussite scolaire. À faible dose, il peut même être un facteur d’engagement envers les études et permettre aux étudiants d’acquérir des aptitudes complémentaires à ce qu’ils apprennent au cégep. Mais à partir de 20 à 25 heures de travail par semaine, ceux-ci risquent de devenir fatigués, démotivés et de ne plus pouvoir faire face à leurs obligations scolaires.

Actuellement, les cégépiens travaillent en moyenne 17 heures par semaine, alors qu’ils n’en consacrent que 12 à l’étude à la maison. En ajoutant les cours, cela donne des semaines de 50 heures. Résultat : ils courent comme des poules sans tête et ne dorment plus que 7 heures et 15 minutes par nuit, au lieu de 8 heures, comme il y a 20 ans. Alors que la plupart des Québécois croient les cégépiens paresseux, on a plutôt affaire à des workaholics.

Comment cela joue-t-il sur leur santé et leur rendement scolaire ?

— Même si la majorité des cégépiens se disent bien dans leur peau et contents de travailler, le stress fait partie intégrante de leur quotidien. Ils sont continuellement pressés par le temps, parce qu’ils ont du mal à concilier le travail et les études.Le risque de décrochage dans ces conditions peut concerner environ un étudiant sur dix.

Plus globalement, cela représente-t-il des risques pour la société québécoise ?

— Oui, parce qu’on est en totale contradiction avec nos aspirations collectives en faveur de la réussite scolaire. La plus belle illustration en est la période des fêtes de fin d’année. Pendant les deux premières semaines de décembre, les magasins recrutent massivement des étudiants et demandent à ceux qu’ils emploient déjà de faire du « 9 à 9 », payé à taux majoré de moitié. Alors que ceux-ci sont dans une période cruciale d’examens et de remise de travaux. Si on voulait éliminer les étudiants qui sont déjà à risque, on ne trouverait pas de meilleure solution !

C’est le triomphe de la société de consommation sur celle du savoir.

Pourquoi les jeunes d’ici travaillent-ils autant ?

— Parce qu’ils désirent être autonomes financièrement… et ne pas avoir à discutailler avec leurs parents lorsqu’ils veulent s’acheter quelque chose. Par ailleurs, les cégépiens adhèrent à l’idéologie productiviste nord-américaine sans la contester. Dans ce domaine, ils ne sont distincts ni des autres Canadiens ni des Américains. Et puis, ces emplois, ils les apprécient. Beaucoup estiment même que leur boulot contribue à leur développement personnel — sens des responsabilités, communication avec le public, organisation… — tout en leur procurant un lieu de socialisation en dehors du cégep.

La multiplication des emplois atypiques favorise également l’embauche des étudiants, la majorité d’entre eux occupant un petit boulot à temps partiel, sans protection syndicale, au salaire minimum, dans le secteur des ventes et de la restauration. Des « Mcjobs » !

Les cégépiens souhaitent être autonomes ; pourtant, les « Tanguy » sont plus nombreux qu’il y a 30 ans…

— Il est vrai que la majorité d’entre eux (70 %) habitent chez leurs parents. Mais pour ceux qui vivent en appartement, il s’agit le plus souvent de survie. Un cégépien sur cinq travaille pour des raisons de subsistance. Dans leur cas, les prêts et bourses ne peuvent pas répondre à certains besoins de base, en particulier pour ceux qui viennent des régions. D’autant que l’aide financière du ministère de l’Éducation est réduite en fonction des revenus tirés du travail — une pénalité que beaucoup d’étudiants trouvent injuste.

Quant aux autres, c’est surtout pour s’offrir un certain luxe — cellulaire, voyages, voiture… ?

— Deux mythes faussent la réalité. Ce n’est pas vrai que les étudiants sont au bout du rouleau sur le plan financier — même si les associations étudiantes jouent parfois la carte du misérabilisme. Mais c’est tout aussi faux de dire qu’ils sont « gras dur » au point d’avoir tous une voiture. La réalité se trouve entre les deux. Les cégépiens veulent participer à la société de consommation, et travaillent pour augmenter leur confort et leur qualité de vie pendant leur parcours scolaire. Mais ils ont des moyens limités. Leur endettement ne cesse d’ailleurs de progresser.

Les garçons, plus à risque en ce qui concerne le décrochage, pâtissent-ils plus que les filles du fait de travailler ?

— Ils ont tendance à être plus téméraires : ils sont plus nombreux à travailler 25 heures et plus par semaine et à accepter de le faire de nuit — deux facteurs contre-indiqués pour la réussite scolaire. Leur motivation aussi n’est pas toujours la même. Les filles vont davantage sur le marché du travail pour acquérir de l’expérience et développer leur sens des responsabilités. Chez les garçons, l’accès à la consommation et au divertissement est une source de motivation plus importante.

Que faire pour ramener les uns et les autres à une vie plus équilibrée ?

— D’abord, il faut que les cégeps se réveillent ! Chacun, dans son milieu respectif, devrait sensibiliser les employeurs à l’importance de la réussite scolaire des étudiants qu’ils embauchent. Et négocier des ententes avec eux pour établir des conditions minimales de travail — par exemple décider qu’aucun étudiant ne fera plus de 15 heures par semaine. Parce que les jeunes ne sont pas assez forts pour dire non à l’employeur qui leur demande de travailler plus. De telles initiatives commencent à apparaître dans certaines régions, mais ça demeure très timide. Il ne faut cependant pas sous-estimer les difficultés : les employeurs des étudiants sont dispersés dans de petites structures, ce qui rend la concertation plus difficile. Par ailleurs, le potentiel de collaboration entre les employeurs et les cégeps peut varier selon les milieux : la réalité est très différente selon qu’on soit à Chicoutimi ou à Montréal.

Les cégeps devraient également se demander s’il est judicieux de permettre aux étudiants d’adapter leur horaire de cours en fonction des besoins de leur employeur. Accepter ça revient à dire aux étudiants que l’économie marchande prime le savoir. Alors qu’au contraire il faut leur répéter que leur première job, c’est d’étudier ! Si les établissements d’enseignement ne tiennent pas ce discours, qui le fera ?

L’État devrait-il également intervenir ?

— L’État devrait établir les règles du jeu pour civiliser cette jungle-là. Quitte à imposer des amendes aux employeurs récalcitrants. Il faudrait également encourager les entreprises à imaginer des moyens pour favoriser la conciliation travail-études. Certains commencent à s’attaquer au problème — comme la chaîne de magasins Rona (voir l’encadré) —, mais c’est encore rare.

Et les parents dans tout ça ?

— Nos travaux montrent que leur soutien moral et financier a une incidence réelle sur la persévérance et la réussite des étudiants. Mais la plupart des parents de cégépiens l’ignorent ! Ils s’imaginent que ça se fait tout seul, qu’ils n’ont plus à intervenir. Chaque jour, pourtant, au Québec, des étudiants ratent leurs cours parce qu’ils travaillent trop et gèrent mal leur emploi du temps ; ils consacrent plus d’heures au travail qu’aux études. J’en vois régulièrement qui arrivent en classe épuisés, démotivés, parce qu’ils sont dans une perpétuelle course contre la montre. Et rédigent leurs travaux durant la nuit, faute de temps. Pourquoi leurs parents n’interviennent-ils pas ? Ils devraient être plus attentifs aux signes de fatigue, de lassitude, de dépression chez leurs jeunes. Ça nous aiderait énormément !

Il faut revenir à un équilibre et à un certain encadrement pour que le temps consacré aux études soit plus important. Sans tomber dans l’excès inverse — comme en France, par exemple, où les étudiants se sentent étouffés par leurs parents —, les Québécois devraient soutenir davantage leurs enfants. Trop souvent, ils ont peu de contacts avec eux ou considèrent que les jeunes doivent se débrouiller comme jadis ils l’ont fait eux-mêmes… Alors que plus de solidarité intergénérationnelle serait la bienvenue !

Le réseau collégial a également un rôle à jouer pour interpeller les parents. À quelques exceptions près, les cégeps n’ont pas vraiment réfléchi à la manière de leur faire mettre la main à la pâte. Ils se privent ainsi d’une force extraordinaire.

Nombres d’heures travaillées par semaine par les cégépiens
Nombre d’heures  % des étudiants
N’occupent pas d’emploi
29,6 %
De 1 à 4 heures
1,9  %
De 5 à 9 heures
9,7 %
De 10 à 14 heures
14,3 %
De 15 à 19 heures
18,0 %
De 20 à 24 heures
15,3 %
25 heures et plus
11,2 %
Total
100  %

Les cégépiens au boulot : les chiffres

Parmi les étudiants qui occupent un emploi pendant leurs études :

• les trois quarts (77 %) considèrent que leurs études sont plus importantes que leur emploi ;

• très peu (2 %) ont manqué « souvent » des cours pour un motif lié à l’emploi, 16 % « rarement » et 82,1 % « jamais » ;

• pour gérer leur temps, 7 étudiants sur 10 (72 %) se servent régulièrement d’un agenda, et 54 % font une planification hebdomadaire ;

• la moitié (49,9 %) d’entre eux se sentent débordés en permanence ;

• les deux tiers (68,9 %) trouvent malgré tout du temps pour des activités de détente ;

• la moitié des cégépiens repoussent les tâches à faire jusqu’à la dernière minute, mais 75 % n’accusent pas de retard.

Source : Entre la classe et les Mcjobs : Portrait d’une génération de cégépiens (Presses de l’Université Laval).

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