Grossiers personnages

Découragé, David Desjardins avait prononcé son divorce d’avec la télé d’ici, lui préférant Netflix et ses excellentes séries américaines. Mais trois émissions décapantes l’y ont ramené.

Ill. © Alain Pilon
Ill. © Alain Pilon

Mon père parlait mal. Grand maître du sacre, il pouvait décliner le lexique eucharistique avec la virtuosité d’un Rambo Gauthier apprenant le débarquement de travailleurs « étrangers » sur sa Côte-Nord.

Un cours classique chez les Jésuites aidant, il pouvait tout aussi bien discourir avec éloquence de philosophie ou de musique classique. Et ce second volet de sa personnalité n’était pas moins vrai que le premier. Il était tout cela. Grossier et raffiné en même temps. Pas quelque chose entre les deux. Aussi, quand il s’essayait à la fadeur pour quel­que public coincé, on le sentait aussi mal à l’aise que les acteurs de la série Les jeunes loups (TVA) lorsqu’ils débi­tent leurs dialogues impossibles. Rien ne sonnait vrai.

Ce qui nous mène à notre sujet : la télé et sa fiction québécoise, qui, depuis longtemps, évoluent dans cet espace mitoyen, sans saveur. Le consensus culturel mou.

Découragé, j’avais prononcé mon divorce d’avec la télé d’ici, lui préférant Netflix et ses excellentes séries américaines. Puis, voilà trois émissions décapantes qui débarquent en même temps sur les principaux réseaux québécois et m’y ramènent. Une, ç’aurait été l’exception qui confirme la règle. Mais trois ? Il fallait forcément qu’il se passe quelque chose dans le monde de la télédiffusion.

Ces gars-là (comédie de situation avec Simon Olivier Fecteau et Sugar Sammy, sur V) aborde des sujets parfois puérils, mais aussi sociaux et politiques. Les protagonistes y feignent l’engueulade raciste pour traumatiser le personnel d’un café afin de partir sans payer. Un fédéraliste s’y éprend d’une indépendantiste et tente la conversion. « J’aime ces sujets qui font partie de nos vies, mais que la fiction essaie d’éviter », soutient Fecteau au bout du fil.

Je l’ai appelé. Lui, et Jean-François Rivard, coauteur (avec François Létourneau) et réalisateur de la drôle, macabre et superbement décalée Série noire (SRC), ainsi que Francis Leclerc, réalisateur des Beaux malaises (TVA), coécrite (avec François Avard) par un Martin Matte qui y joue son propre rôle, dans ce qu’il a de plus détestable. Je voulais comprendre le contexte de cet éveil salutaire des grands réseaux à une représentation du monde tel que je le connais.

Si je n’ai jamais entendu qui que ce soit parler comme dans L’auberge du chien noir (SRC), l’inélégance ordinaire mâtinée de références culturelles des deux acteurs principaux de Série noire semble avoir été repiquée d’une conversation avec mes amis. Quant aux vérités inavouables que déballe Martin Matte, elles jalonnent mes réflexions au quotidien. Les thèmes comme la vieillesse, la fidélité et la maladie mentale y sont abordés avec finesse, en même temps que la forme emprunte à la rugosité du réel. Gros mots inclus. « On n’a pas fait exprès pour que ça sacre ou pour faire revenir des mots comme “fourrer” aussi souvent, précise Rivard. On voulait juste que ça ressemble à la manière dont on parle. »

Francis Leclerc abonde et parle d’un changement de garde : « Du côté des diffuseurs, ce sont de plus en plus des gens de notre âge qui achètent les émissions. C’est notre génération, qui a plus ou moins la quarantaine, qui décide de ce qui passe. »

« Beaucoup de nos fidèles me disent que, d’habi­tude, ils ne regardent pas la télé », révèle Simon Olivier Fecteau. Rivard résume l’intention des trois émissions : « Je fais un show que j’ai envie de regarder. »

Voilà qui explique mon enthousiasme. Et galvanise ma conviction que l’avenir de la télé d’ici passe par la nécessité de fédérer une génération biberonnée au Web sans filtre. Il faut plus de vérité dans la fiction. Une vérité de ton. Des histoires qui dépeignent la vie comme nous la connaissons. Contrastée, belle, tragique, absurde, drôle. Et souvent vulgaire, aussi.

La grossièreté, c’est d’imposer un contenu outra­geu­­­­sement policé aux téléspectateurs, dont on a décidé à leur place qu’ils sont trop coincés pour suivre.

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Les artisans interviewés ici ont salué l’ouverture de leurs diffuseurs respectifs. Saluons celle de Télé-Québec, qui diffuse l’émission splendidement déjantée Les appendices. Ce groupe humoristique est lui aussi en train de sauver la télé d’elle-même.