Haïti : devrait-on payer les orthopédistes ?

Le moins que l’on puisse dire, c’est que le Dr Jacques Desnoyers, président de l’Association d’orthopédie du Québec (AOQ), a lancé tout un pavé dans la mare avant de partir pour Haïti. Les orthopédistes qui vont porter secours à la population haïtienne doivent-ils être payés par le Québec ?

photo :Cplc David Hardwick

Aide tarifée

Quelques jours avant de partir pour Saint-Marc, une petite ville au nord de Port-au-Prince, le Dr Jacques Desnoyers a envoyé une lettre au ministre de la Santé et des Services sociaux, le Dr Yves Bolduc, dans laquelle il lui demande de « permettre que les médecins spécialistes qui œuvreront à Haïti puissent recevoir le per diem, et ceci, même les samedis et les dimanches », soit 704 $ par jour nous a-t-on précisé à l’AOQ.

Une requête pour le moins surprenante, selon le Dr Benoît Émond, chirurgien à Sainte-Agathe-des-Monts, qui a participé à trois missions au Congo, en Centre-Afrique et en Irak pour Médecins sans frontières. « J’aurais été un peu gêné de faire une telle demande. Tu pars aider des gens qui sont complètement démunis. Tu le fais par bonne volonté. Bien sûr, il y a des répercussions sur tes patients, ta pratique, mais de là à dire qu’il ne faut pas qu’il y ait des répercussions sur le portefeuille, c’est une autre histoire. »

Un dédommagement ?

La demande a beau avoir été faite «bien candidement », nous dit le Dr Louis Bellemare, vice-président de l’AOQ, il y a tout de même une question de portefeuille. « Les orthopédistes, contrairement à bien d’autres spécialistes, ont souvent des bureaux privés qui continuent à tourner avec des secrétaires à payer. Alors, on demande au gouvernement si on ne peut pas avoir un incitatif », explique t-il. Il avoue par ailleurs que le Dr Desnoyers a envoyé sa lettre en se demandant aussi si cette forme de dédommagement ne permettrait pas à certains de ses collègues de rester plus longtemps en Haïti.

Depuis plusieurs années, la fondation de l’AOQ aide à l’enseignement en Haïti et a beaucoup de contacts dans ce pays. C’est donc tout naturellement que plusieurs de ses membres ont décidé de s’y rendre par leurs propres moyens pour aller aider leurs amis. « Rien ne s’est fait officiellement et dès qu’ils ont pu s’organiser, ils sont partis », souligne le Dr Bellemare.

Le débat est lancé

Une onde de choc a pourtant bien été déclenchée. Québec confirme la réception de la lettre du Dr Desnoyer et prépare pour l’instant sa réponse. Dans le quotidien La Presse, le président de la fédération des médecins spécialistes du Québec, le Dr Gaétan Barrette, s’interroge à titre personnel. « Les pompiers et les policiers qu’on a envoyés là-bas pour donner un coup de main en Haïti continuent d’être rétribués; pourquoi devrait-il en être autrement pour les médecins ? »

« Les orthopédistes réclament des montants importants, s’insurge le Dr Émond. En mission, je reçois habituellement 1000 $ à 1200 $ par mois, en plus d’une espèce d’indemnité quotidienne, 2 $ ou 3 $, pour m’acheter un paquet de gomme au marché local si je veux », rigole-t-il.

« Si tu n’es pas capable de faire une action humanitaire en faisant un peu de bénévolat, tu n’as qu’à devenir pompier ou policier », dit le Dr Yves Lamontagne du Collège des médecins du Québec. Plus sérieusement, il trouve dommage que malgré que l’on fasse son possible pour donner « une image humaniste de la profession », on lise dans le journal à l’occasion d’une catastrophe épouvantable que des médecins, « qui ne sont pas les plus démunis de la société réclament 800 $ par jour pour aller aider ».

On recrute !

Le directeur général de Médecins du Monde, André Bertrand, souligne pour sa part qu’il est « important de se baser sur l’engagement volontaire des personnes ». De toute façon, ajoute-t-il, « mon organisation n’a pas les moyens de payer des gens au tarif courant du Ministère ». Outre les bas salaires payés à ceux qu’ils envoient en mission, Médecins du Monde et Médecins sans frontières se chargent de les loger et de les nourrir en plus de défrayer leurs déplacements, leurs assurances et leurs vaccins. Comme le rappelle l’attaché de presse de Médecins sans frontières, Gregory Vandendaelen, « 85 % des gens qui travaillent pour nous sont recrutés localement ».

Pendant qu’à Montréal, on réfléchit à l’engagement bénévole et à son prix, s’il en a un, en Haïti, des médecins, des chirurgiens, des orthopédistes, des infirmières, des anesthésistes, etc. se battent contre la montre pour sauver des gens, des bras, des jambes…

Médecins du Monde et Médecins sans frontières ont toujours besoin de dons et de volontaires.