Haïti : parlons franchement !

La reconstruction d’Haïti ne doit pas être laissée à l’État haïtien, qui a échoué à servir son peuple. Elle ne devrait pas non plus être confiée à l’ONU, dont les opérations de reconstruction, minées par une bureaucratie lourde et souvent insensible aux cultures locales, n’ont pas non plus été de grands succès. Alors, quoi ?

Des Québécois ont lancé l’idée d’un partenariat de reconstruction nouveau genre entre Haïti et quelques pays, comme le Brésil et le Canada, mieux perçus par la population que les Américains ou les Français, jadis maîtres du pays. « Pas sérieux », ont rétorqué des familiers de l’ONU. Mais qu’ont-ils de mieux à offrir ?

Tous ceux qui ont travaillé pour un organisme onusien savent que ses contrôles administratifs sont un frein terrible à l’action. L’ONU rêvée n’existe pas, même si Bill Clinton est un envoyé spécial de grand talent en ces temps d’urgence. Mais pour les 10 ou 15 ans que demandera la reconstruction, est-on condamné à reproduire les guéguerres de clocher de l’ONU ?

Le gouvernement haïtien est une coquille vide. Sa fonction publique sert d’aide sociale pour les amis et la famille de l’élite politique. Elle rend peu de services à la population, en dépit de sa bonne volonté.

Avant même le séisme du 12 janvier, 80 % à 85 % du budget du gouvernement haïtien était fourni par des pays étrangers. Plus de 20 % du PIB est constitué de transferts de fonds de la diaspora. Et le PIB par habitant a diminué de moitié depuis 1980 !

Au matin du 13 janvier, n’importe quelle petite ONG avait plus de moyens pour agir que n’en avait le président de la République !

Parlons franchement. Quand les cadavres s’entassent, quand on ampute à la scie sans anesthésie, quand des centaines de milliers de personnes ont faim, la fierté haïtienne, qui fait crier à la souveraineté outragée, est déplacée.

La reconstruction a besoin d’un leader en qui le peuple haïtien aura confiance et qui saura rallier des pouvoirs internationaux. Quelqu’un qui saura que décentraliser l’économie, construire des routes pour per­mettre aux paysans de vendre leurs produits en ville est plus urgent que de rebâtir le palais présidentiel. Il faut remettre à leur place les accapareurs de fonds et les beaux parleurs. Parlementaires et sénateurs haïtiens doivent cesser de se méfier de la diaspora. Elle ne veut rien leur arracher. Elle veut investir. Pas seulement faire la charité. Mais elle a besoin de mécanismes fiables. Et ce gouvernement n’en propose pas (voir « 16 solutions pour l’avenir », p. 22).

Aucun pays étranger ne veut s’emparer d’Haïti ! Qui voudrait d’une terre de misère sans ressources autres que son soleil et le sourire ravageur de ses habitants ? Si les Américains sont là, c’est qu’ils craignent que des milliers de réfugiés ne tentent de rallier la Floride par la mer. Haïti a besoin d’un nouveau modèle d’aide.

L’ONG québécoise Réseau Liberté – qui forme des journalistes à Haïti et dans une trentaine de pays depuis 10 ans – suggère une nouvelle formule.

Imaginons le Canada, le Brésil, la diaspora et un gouvernement haïtien élargi dirigeant ensemble la reconstruction du pays. L’ONU, les États-Unis et la France accepteraient de se faire discrets tout en maintenant le même niveau d’aide financière. À cette équipe, il faudrait un porte-étendard crédible et aimé du peuple haïtien. Pour­quoi pas Michaëlle Jean ? Elle est en bons termes avec Barack Obama et Nicolas Sarkozy, connaît la langue et la culture du pays. Et son mandat de gouverneure générale s’achève à Ottawa.

On s’y opposera en invoquant une règle tacite de l’ONU qui prévoit qu’un ressortissant d’un pays ne peut pas diriger une opération « chez lui », question d’éviter les conflits d’intérêts. Mais depuis 50 ans, cette règle n’a pas donné de si bons résultats. Les étrangers aussi font des erreurs, comme on a pu le voir dans les Balkans.

Haïti a besoin de creuser des égouts, de construire des routes et des bâtiments répondant aux normes antisismiques, de faire des choix cruels en matière de priorités. Plus de 70 % du pays n’a pas été touché par le séisme, il faut y créer de l’emploi. Michaëlle Jean n’est pas une logisticienne, c’est vrai. Il faudrait l’entourer de gens pragmatiques qui n’auraient qu’un objectif en tête : l’efficacité.

L’idée de Réseau Liberté est trop folle ? Au moins, elle a le mérite d’être plus porteuse d’espoir que la perspective de reproduire avec l’ONU les erreurs du passé.

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