Harcèlement : quand le pouvoir corrompt

La violence à caractère sexuel, ce n’est pas une histoire de désir trop ardent ou de pulsions sexuelles dépravées. C’est d’abord une affaire de pouvoir.

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Photo : Grady Resse/Getty Images

Depuis le début de « l’affaire Ghomeshi », ce ne sont pas des histoires de pervers à la libido détraquée que nous avons entendues. La violence à caractère sexuel, c’est toujours une affaire de pouvoir. C’est écraser l’autre en prenant pour arme la sexualité plutôt que le gourdin.

Rien qu’au cours des deux dernières années, des allégations de cette nature ont éclaboussé l’armée canadienne. La GRC. Les cuisines des grands restaurants de Toronto. Le Département de philo de l’Université du Colorado, la Faculté de médecine de Yale. L’Université de Princeton , Columbia, l’UQAM. L’industrie techno de la Silicon Valley. Celle de la construction au Québec. Wall Street. La colline du Parlement, à Ottawa.

Ce n’est pas un hasard si les violences sexuelles empoisonnent certains milieux plus que d’autres. Ce que ces lieux ont en commun, c’est le déséquilibre entre les sexes.

Des recherches (pdf) en sociologie et en psychologie l’ont établi : le harcèlement sexuel est plus répandu dans les secteurs à prédominance masculine, où il subsiste une hiérarchie nette entre les genres. Ils sont profs, elles sont doctorantes. Ils sont députés et chefs de cabinet, elles sont adjointes ou stagiaires. Ils sont animateurs-vedettes, elles débutent dans le métier. Ils ont toujours travaillé entre hommes sur le chantier / en zone de guerre / sur le parquet, elles sont les nouvelles venues qui essaient de s’y tailler une place. Des contextes où, en somme, pour avoir du pouvoir, du prestige, de l’argent, mieux vaut être un homme qu’une femme.

Ainsi, pour protéger son statut dans ces organisations (lorsque celui-ci est menacé par l’entrée des femmes dans la profession ou encore par la compétition ou l’insécurité d’emploi), mieux vaut se ranger du côté des puissants. S’accrocher à sa masculinité, se distancier des femmes, les diminuer, les humilier, les dominer. Parce qu’il les relègue à un rôle d’objets ou de subordonnées, parce qu’il leur refuse le statut de collègues égales et respectables, le harcèlement sexuel est une manière pernicieuse de remettre les femmes à leur place. (Et ça fonctionne, puisque nombre de victimes, selon les recherches, voient leur rendement décliner, se confinent dans des postes moins prestigieux ou finissent par quitter leur travail, laissant le boys’ club intact derrière elles.)

Difficile de tester ces hypothèses en laboratoire sans exposer des volontaires à un traumatisme potentiel. Mais une équipe de l’Université de Padoue, en Italie, s’en est approchée en étudiant un comportement plus bénin : l’envoi de matériel pornographique à une interlocutrice. Lors d’une expérience (pdf) relatée en 2003 dans le Journal of Personality and Social Psychology, des jeunes hommes ont été invités à clavarder avec une partenaire fictive. La moitié d’entre eux ont échangé avec une militante féministe qui disait vouloir faire carrière dans le domaine bancaire et n’avoir pas peur de concurrencer les hommes. L’autre moitié a interagi avec une femme aux aspirations plus traditionnelles. Les participants pouvaient ensuite répondre en choisissant parmi une variété d’images.

Les hommes qui avaient eu une correspondante non conformiste étaient plus prompts à lui envoyer des images pornos dégradantes — particulièrement s’ils étaient de ceux qui tiennent fortement à leur identité de « mâle » — et disaient ensuite en avoir retiré un sentiment accru de leur masculinité. La présence de cette ambitieuse avait mis en péril leur virilité ; ils l’ont rétablie en rabaissant sexuellement la rivale.

Quand on analyse le harcèlement sexuel sous l’angle des relations de pouvoir et qu’on laisse de côté la dimension du désir, on comprend mieux pourquoi ce ne sont pas toujours celles — et ceux — qu’on pense qui le subissent. Ce ne sont pas forcément les femmes douces et soumises, par exemple, ni celles qui correspondent à l’idéal de beauté féminin. Les travaux (pdf) de Jennifer Berdahl, psychologue des organisations à l’Université de Colombie–Britannique, montrent qu’au contraire, dans les milieux dominés par les hommes, ce sont les femmes au tempérament « masculin » qui sont les plus visées. (Dans les usines de fabrication qu’elle a étudiées, les travailleuses affirmées, dominatrices et indépendantes reçoivent deux fois plus de commentaires sexistes, d’avances non désirées et de pressions sexuelles que les autres.) De même, les hommes « efféminés » (pdf) — qui dérogent à l’identité du « vrai gars » par leur personnalité, leur habillement ou leur implication auprès de leurs enfants, par exemple — endurent plus souvent des insultes attaquant leur virilité ou des gestes humiliants, comme des sodomies simulées.

Pourquoi ? Parce qu’il faut les faire rentrer dans le rang. Ces êtres androgynes brouillent les frontières entre les sexes, dont la hiérarchie a besoin pour se maintenir et sur lesquelles reposent les privilèges des plus forts.

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Après le torrent de confidences sous le mot-clic #AgressionNonDénoncée, j’espère un autre raz-de-marée. Une vague qui viendrait de ceux qui ont écouté, compati, tressailli de dégoût devant ces témoignages, et qui transformerait l’indignation en action. #JeNeToléreraiPlus le collègue trop collant dans les partys de bureau. #JeNeToléreraiPlus les blagues machistes chaque fois qu’une collègue prend la parole en réunion. #JeNeToléreraiPlus les commentaires désobligeants sur l’apparence des femmes ou la virilité des hommes. #JeNeToléreraiPlus les mains baladeuses.

Tout ça compte. Nombre d’études confirment que les différents types de harcèlement sexuel — de la remarque sexiste aux rapports sexuels forcés en passant par les avances importunes et les attouchements — sont indissociables les uns des autres. Lorsqu’une forme est présente dans un milieu, les autres ont tendance à y survenir aussi. Car elles poussent dans le même sol toxique. Nettoyons-le.

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3 commentaires
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Madame Noémi, bonjour et mercis. D’emblée, je vous avoue que votre «papier» je n’ai lu. J’ai suffiisamment écrit sur les façons dont j’avais vécu ma vie sexuelle que je m’abstiens de lire ces descriptions où dame dignité s’est, à ce point, faite écorchée, lacérée, bafouée, écrasée, humiliée. C’est plutôt à lire «…pourquoi le pouvoir corrompt?» que j’a pensé pertinent de vous «jaser» en y allant de mes propres expériences du pouvoir. Pour ce faire, je cite monsieur Henry Kissinger: «Il n’y a pas de plus grand aphrodisiaque que le pouvoir» Le pouvoir en soi est propre, il est clair, net précis, transparent, porteur de beauté(s). C’est l’Homme qui le corrompt tout comme ce même Homme est capable de détruire la beauté. Ce même Homme capable, à la fois, de Beau et de Laid, de comportements pervers et de…? (en vain, j’ai cherché le juste antonyme à «pervers»)…j’y tente ….«et de comportements dignes…C’est sans prétention que j’écris que «le pouvoir ne corrompt pas» Je puis vous confirmer qu’au(x) pouvoir(s) j’ai goûté et tordu je suis devenu. Je corrige. Des comportements tordus j’ai eus et ce n’est pas de la faute du pouvoir mais de moi. Je m’arrête ici en vous remerciant de m’avoir invité à une autre introspection de ce que je puis faire….de corrompu. Mes respects. Gaston Bourdages – «Pousseux de crayon sur la page blanche» Pour certaines gens: écrivain en attente de verdicts de maisons d’édition pour un 4e ouvrage littéraire baptisé «Les bonheurs de la corruption» Un Essai, petit format. Contenus ;a la fois ludiques et déstabilisants pour des gens portés à la corruption du pouvoir.

Le pouvoir peut prendre bien des formes. Lorsque je vivais au Mexique, je me souviens avoir remarqué que chaque fois qu’une femme puissante–une politicienne par exemple–était interviewée à la télévision, ses réponses étaient souvent coupées en plein milieu d’une phrase, ou alors on la montrait en train de chercher quelque chose dans son sac à main (alors qu’elle se croyait hors-caméra, sans doute), ou bien on lui posait les mêmes questions idiotes ou machistes qu’ici.

Je ne crois pas que le pouvoir ait grand chose à voir la-dedans. Pour y avoir goûté, l’avoir exercé et avoir côtoyé nombre de collègues en position de pouvoir (plus haut que moi et plus bas) je suis convaincu que les comportements rabaissants dépendent beaucoup plus de la personne que du pouvoir qu’elle exerce. C’est une question d’éducation, de personnalité, de caractère, de modèles qu’on a eus, de culture, de connaissance de soi et de la race humaine, etc. et ça n’a rien à voir avec le sexe, car j’ai vu des femmes et des hommes en position de pouvoir en abuser et d’autres pas. Cela dépendait uniquement d’eux. Tout-à-fait d’accord avec Gaston Bourdages, mais je dirais que le pouvoir ne corrompt pas, nécessairement… mais il peut favoriser celui ou celle qui est déjà « corrompu »! Nuance.