Haute performance

«Je suis dingue de sport. Fou d’en faire, tous les jours. Qu’il pleuve, qu’il neige, qu’il vente. C’est une maladie. C’est aussi un refuge», dit David Desjardins.

Illustration : Alain Pilon
Illustration : Alain Pilon

Je suis dingue de sport. Fou d’en faire, tous les jours. Qu’il pleuve, qu’il neige, qu’il vente. C’est une maladie.

C’est aussi un refuge.

Une maladie, parce que je ne peux réellement plus m’en passer. Une journaliste qui avait entendu dire que je m’entraînais tous les jours tel un forcené m’a interviewé l’an dernier à ce sujet ; j’ai appris en lisant son article que je souffre de bigorexie. Un trouble obsessionnel de la mise en forme.

Une pathologie qui n’a rien à voir avec l’hygiène. Même si j’ai cessé de fumer et que je mange mieux qu’un nutritionniste, je me fiche pas mal de ma santé. Je le fais pour être plus fort, plus rapide, plus efficace, plus léger.

Je me garde en bonne santé pour être meilleur dans le sport, finalement. Et chaque fois qu’une activité devient plus facile, je tente d’aller plus vite. Parce que je veux me perdre dans l’effort, tout oublier. Que mon corps devienne l’étalon de la souffrance que je peux tolérer. Que ma tête passe en mode survie et devienne incapable de fabriquer de jolies phrases qui témoignent de la finesse de mon esprit. D’où cette idée de refuge. Je me sauve de moi-même.

Et puis le travail intellectuel que je fais est subjectif. Vous lisez ce texte, que moi j’aime bien, et vous le trouvez peut-être ennuyeux. C’est votre droit. Mais mes performances sportives sont des données inattaquables. Et c’est en cela qu’elles me plaisent. Mon temps sous les 40 minutes au 10 kilomètres de course à pied est absolu. Le sprint remporté lors d’une course à vélo est indéniable. Les milliers de kilomètres franchis de toutes les manières ainsi que le dénivelé grimpé et dégringolé ne peuvent souffrir aucune critique. Sinon celles de ma blonde, qui répète qu’aux dernières nouvelles je n’ai signé aucun contrat en tant que sportif professionnel.

Dans cette activité où le cerveau devient un simple outil de gestion des fonctions reptiliennes, l’intellect passe en mode veille, disais-je. Sauf pour l’égo, qui parvient à se faufiler.

C’est lui qui me fait compiler mes données, répertoriées dans un appareil muni d’un GPS et qui mesure les distances, la vitesse, les fréquences cardiaques. C’est mon égo aussi qui me fait partager ces chiffres avec mes amis sur Strava, un réseau social pour coureurs et cyclistes, qui y publient leurs performances, avec la possibilité de créer des parcours où tous les utilisateurs rivalisent pour obtenir le meilleur temps.

Il y a sans doute beaucoup de cet orgueil dans la popularité des compétitions pour amateurs que sont les triathlons, marathons, épreuves cyclosportives et autres machins du genre. Le goût d’affronter son prochain en dehors du bureau, de défier ses limites et celles des autres. Ici, il n’y a qu’une vérité, celle des frontières du corps.

Au Marathon des Deux Rives, qui relie Lévis à Québec, les inscriptions ont augmenté de 25 % en 2013 : ils étaient 13 000 à prendre le départ. À Montréal, 2 400 personnes participaient au marathon en 2003 ; 10 ans plus tard, elles étaient 32 000. La popularité des triathlons explose. Les Gran Fondo et épreuves cyclosportives se multiplient. Le Pentathlon des neiges, à Québec, s’étale désormais sur plusieurs jours et comptait 4 800 participants l’an dernier. Des régiments de volontaires s’alignent au départ de courses « spartiates » où ils devront ramper dans la boue.

Drapés dans le prétexte de la mise en forme, nous sommes des milliers à jouer aux athlètes. Le sport n’est plus qu’une activité, c’est une identité. Et pour beaucoup, une obsession galvanisée par les réseaux sociaux, où l’on peut multiplier les accolades virtuelles et les encouragements.

L’admiration que l’on a pour ceux qui ne reculent pas devant la météo abominable ou des agendas obèses pour faire du sport parvient à effacer son versant plus sombre. La vanité est soluble dans la vertu du sportif.

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Quelques malheureux se sont tués en tentant de battre des records sur Strava. La famille de l’un d’eux a poursuivi l’entreprise, mais a été déboutée. Le magazine Bicycling détaille la folie qui entoure cette application sportive.