Heureux enfants du Dr Julien

Pour soigner ses petits protégés, il a travaillé à abattre les murs qui divisent les services. Voilà que la pédiatrie sociale du Dr Gilles Julien fait des petits : cinq nouvelles cliniques ouvrent leurs portes. Qui leur donnera les moyens de leurs ambitions ?

Photo : Mathieu Rivard

On l’a longtemps surnommé « le docteur Bohème ». Plus aujour­d’hui. Les centres de pédiatrie sociale que le Dr Gilles Julien a mis sur pied sont devenus des références dont on s’inspire partout au pays. Sa première clinique, installée dans le quartier Hochelaga, puis sa deuxième, dans Côte-des-Neiges, viennent en aide aux enfants en difficulté, empêtrés dans la pauvreté, les problèmes de décrochage scolaire, de délinquance ou d’exclusion.

Au centre Assistance d’enfants en difficulté (AED, dans Hochelaga) et au Centre de services préventifs à l’enfance (CSPE, dans Côte-des-Neiges), ces enfants sont chez eux. Ils viennent faire leurs devoirs, jouer de la musique ou se détendre dans la cour. Leurs parents et amis sont les bienvenus.

C’est dans cette ambiance familiale qu’ils reçoivent soins et services, que ce soit en orthophonie ou en ergothérapie. L’équipe s’assure de mobiliser tous les acteurs qui peuvent apporter une contribution au bien-être de l’enfant ou soutenir sa famille. Les intervenants des cliniques frappent aux portes de l’école, de la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ), du centre local de services communautaires (CLSC), à celle du voisin, même. Car pour le Dr Julien, la responsabilité des enfants appartient à tout le monde. Et il est de notre devoir de veiller sur ceux dont les familles n’arrivent pas à s’occuper à cause de la pauvreté ou de la maladie.

Il est difficile d’évaluer le nombre d’enfants qui ont bénéficié des services des centres de pédiatrie sociale, puisqu’on ne dispose pas des données des premières années. On sait cependant qu’en 2008 uniquement plus de 2 000 enfants en ont profité. Les répercussions peuvent être nombreuses tout au long de la trajectoire des enfants, autant sur le plan social que scolaire, familial et affectif.

Inspirée par le DJulien, une nouvelle génération de médecins et autres professionnels de la pédiatrie sociale suit ses traces. Cinq nouvelles cliniques ouvrent leurs portes ces jours-ci, à Gatineau, Saint-Jean-sur-Richelieu, Trois-Rivières et aussi Montréal, dans les quartiers Montréal-Nord et Centre-Sud. Le père de la pédiatrie sociale fait volontiers connaître à ses émules les ingrédients de sa recette : la patience, l’écoute, les liens avec la collectivité. Mais aussi l’entêtement, le flair politique, les heures à ne pas compter. Car les cliniques du Dr Julien ne carburent pas qu’à l’amour des enfants. Pour survivre, il faut retrousser ses manches afin de dénicher des fonds et accepter de se battre contre une machine étatique pas toujours prête à collaborer.

Pour assurer le bien-être d’un enfant, vous prenez le temps de mobiliser tout son entourage. Concrètement, comment ça s’opère ?

– Les enfants nous sont recommandés par les écoles, les hôpitaux, les CLSC, la DPJ, parce que quelque chose ne tourne pas rond. On s’assoit avec eux et tous ceux qui jouent un rôle important dans leur vie : les parents, des amis de la famille, un professeur, une travailleuse sociale de la DPJ… Ensemble, on évalue les besoins de l’enfant, autant sur le plan de la santé que sur le plan social ou même juridique. Ça ne sert à rien de donner des antibiotiques à répétition à un petit si ce sont des moisissures dans son logement qui créent ses infections. Ensemble, on adopte un plan d’action, puis on active les services de toutes sortes. 

Vous vous êtes beaucoup battu contre la machine étatique et ses systèmes fragmentés. Contre la DPJ, surtout. Vous êtes-vous apprivoisés mutuellement avec les années ?

– Chacun a l’habitude de travailler en silo, sans se soucier de l’ensemble des besoins de l’enfant. Au début, quand j’essayais de monter des partenariats avec le système scolaire, le système hospitalier ou les CLSC, j’étais mal reçu. La réaction des gros systèmes est toujours de se mettre sur la défensive, plutôt que de tenter de bâtir quelque chose de nouveau et d’innovateur. Les choses se sont améliorées avec le temps, grâce à l’attention que j’ai reçue des médias. 

Quel genre de relation entretenez-vous avec la DPJ aujourd’hui ?

– C’est compliqué. On a des visions complètement différentes. La pédiatrie sociale cherche à mobiliser le milieu, à aider la famille à se prendre en main. La DPJ agit plutôt en autorité, en sortant les enfants de leur milieu. C’est peut-être indiqué dans les cas de violence, mais dans les cas de négligence, ça n’a pas fait ses preuves. On n’améliore pas les conditions de vie des enfants et des familles de cette façon.

Certains intervenants de la DPJ aiment notre approche et veulent collaborer. Je dirais que c’est environ 50 % d’entre eux. C’est un gain énorme par rapport aux premières années ! Mais on se heurte encore à des individus qui se demandent ce qu’on fait dans le décor et qui ne veulent pas partager leur pouvoir. 

Les jeunes professionnels de la santé qui arrivent sur le marché du travail sont-ils plus ouverts à la vision de la pédiatrie sociale ?

– Sûrement. Nous avons mis sur pied un réseau de formation interdisciplinaire qui connaît énormément de succès. On offre des stages à des étudiants en travail social, en psychologie, en ergothérapie, en éducation.

Les facultés de médecine de l’Université de Montréal et de McGill travaillent aussi avec nous. Tous les résidents en pédiatrie doivent maintenant faire un stage en pédiatrie sociale. On vient juste de s’entendre avec le Département de médecine familiale de l’Université de Montréal, qui va également nous envoyer des stagiaires. Je peux compter sur une relève exceptionnelle. C’est d’ailleurs grâce à elle que cinq nouvelles cliniques ouvrent aujourd’hui. 

Ces nouvelles cliniques bénéficieront pour leur démarrage d’un coup de pouce de la Fondation Lucie et André Chagnon, mais devront ensuite être autonomes financièrement. Où iront-elles chercher leurs fonds ?

– Environ 50 % du budget viendra de la collectivité, que ce soit des gens d’affaires qui organisent des soupers spaghettis ou des particuliers qui font un don. Ça fait partie du principe même de la pédiatrie sociale : l’engagement de la collectivité envers le bien-être des enfants. La nouvelle clinique de Gatineau, par exemple, s’est vu offrir tout son équipement et la réparation de ses locaux par des gens qui ont donné du temps et de l’argent. 

Et les autres 50 % ?

– Il y a plusieurs hypothèses, on y travaille encore. Une partie devrait venir de prêts de service : des professionnels payés par les centres de santé et de services sociaux (CSSS) ou même par la DPJ. C’est normal, on fait une partie du travail du réseau. Celle qu’il ne peut pas assumer. Alors on doit profiter d’une partie des ressources.

Les coordonnatrices de mes cliniques d’Hochelaga et de Côte-des-Neiges sont toutes les deux des travailleuses sociales payées par un CLSC, mais gérées par nous. À Côte-des-Neiges, on a aussi deux orthophonistes qui viennent de l’école et qui travaillent à temps partiel à notre clinique, en étant payées par le ministère de l’Éducation. Elles peuvent commencer à travailler avec les enfants avant leur entrée à l’école. Tout le monde en sort gagnant.

Mais ce n’est pas toujours simple. Je ne vais pas prendre la travailleuse sociale du CLSC qui a le plus d’ancienneté si ce n’est pas la meilleure. Alors les syndicats nous mettent parfois des bâtons dans les roues.

Vous voulez également votre part des 400 millions de dollars promis par Québec et la Fondation Chagnon pour aider les enfants de moins de cinq ans en situation de pauvreté.

– Ça ne s’annonce pas facile. Les services offerts par les centres de pédiatrie sociale s’inscrivent parfaitement dans les objectifs du fonds : venir en aide aux enfants et mobiliser les collectivités.

Là où on ne s’entend pas avec les responsables de la Fondation Chagnon, c’est sur la façon de mobiliser la collectivité. Selon eux, la mobilisation doit venir d’un consensus large, obtenu auprès de tous les acteurs du milieu communautaire. Personnellement, je trouve ces tables de concertation assez peu efficaces. Elles peuvent même paralyser l’innovation. 

Ne va-t-il pas de soi que vous obtiendrez l’appui de la collectivité ?

– Pas nécessairement. Ça joue dur dans le milieu communautaire. Quand je me suis installé dans le quartier Hochelaga, il y a eu toute une levée de boucliers. Les groupes communautaires avaient l’impression que je venais marcher sur leurs platebandes, que j’allais leur faire concurrence. On disait que je faisais un trip de docteur, alors qu’eux faisaient du « vrai » travail communautaire. Je n’ai pas envie de jouer à ça. 

Avez-vous des alliés dans la classe politique, qui pourraient aider à ce que votre vision soit soutenue par l’État québécois ?

– Au niveau des autorités publiques, il y a actuelle­ment une réelle volonté de soutenir la pédiatrie sociale. Les ministères de la Santé, de l’Éducation, de la Famille, de la Justice et de la Solidarité sociale ont récemment accepté de se regrouper pour écouter nos demandes. Nous sommes en négociation. Je suis assez optimiste. 

Rêvez-vous du jour où les cliniques de pédiatrie sociale seront soutenues de façon durable par l’État ? Pourrait-on envisager un réseau analogue à celui des CLSC ?

– Surtout pas ! Ça dénaturerait complètement l’esprit de la pédiatrie sociale. C’est parce qu’il y a des gens qui viennent nous voir comme amis, pour ensei­gner la musique bénévolement ou pour nous donner un chèque à la guignolée qu’on arrive à faire ce qu’on fait.

Si le financement vient d’en haut tout le temps, les gens se désintéresseront. Le plus bel exemple, c’est celui de la DPJ. On a adopté la Loi sur la protection de la jeunesse, puis on a fondé cette entité qui est censée la faire appliquer. Ça ne marche pas ! On ne peut pas déléguer la responsabilité de nos enfants à un organisme.

Je pense qu’on a trop demandé à l’État. Il est endetté et épuisé. À mon sens, les partenariats public-privé sont la meilleure façon de concrétiser des projets. 

Les deux cliniques que vous dirigez dépendent largement de la Fondation Chagnon. Elle a déjà investi plus de sept millions de dollars dans votre œuvre. Que se passera-t-il le jour où elle se retirera ?

– Si la Fondation retire ses billes demain matin, j’ai des problèmes majeurs. Elle fournit environ 75 % du budget de la clinique de Côte-des-Neiges et 30 % de celui de la clinique d’Hochelaga.

André Chagnon me soutient depuis 10 ans et m’a dépanné durant les moments difficiles. La pédiatrie sociale, il y croit. Quand il ne sera plus là, ce sera une autre histoire. Mais je pense qu’il va préparer son départ et assurer la pérennité de notre financement. 

Vous organisez une guignolée chaque année, votre fondation vend des livres de photos de famille de célébrités, participe à des soirées pizzas dans les restaurants de Montréal… Quelle part de votre énergie est consacrée à la recherche de fonds ?

– Je dirais environ 20 %. Et ça me demande de plus en plus de temps. La semaine dernière, j’avais trois soirées réservées pour des cocktails. Des partenaires organisent des activités pour nous, c’est normal que j’y assiste. J’accorde aussi des entrevues, je donne des conférences. Ça fait connaître la cause. 

Des critiques disent que vous vous dispersez trop entre les apparitions médiatiques, la clinique, la collecte de fonds… Que si vous vous concentriez sur les tâches que vous seul pouvez faire, vous réussiriez mieux à assurer la relève. Souffrez-vous d’un déficit d’attention, comme certains de vos petits protégés ?

– Je ne souffre pas d’un déficit d’attention ; je suis hyperactif, c’est différent ! Mais je suis seulement hyperactif au bureau.

Certains disent que parce que je suis un bon docteur, je devrais faire juste de la clinique. J’ai presque succombé à cette tentation. Mais les relations avec le public, j’aime ça aussi. Si les gens veulent venir me voir, me serrer la main et me donner un chèque, je ne vois pas où est le problème. Ça prend cinq minutes et je peux les remercier directement.

La gestion de l’organisation, c’est ce qui est le plus difficile pour moi. Mais ça va de mieux en mieux. C’est mon entreprise, je l’ai montée et je sais où je veux aller. Je vais laisser le contrôle graduellement, mais pas tout de suite. Et jamais totalement. Je vais être là jusqu’à la fin, ou du moins tant que je serai capable.

____ 

Pour faire un don

Fondation pour la promotion de la pédiatrie sociale

4765, rue Sainte-Catherine Est

Montréal (Québec)  H1V 1Z5

Téléphone : 514 527-3777

[email protected]