Histoire de classes

Dans le souci de gommer nos origines modestes, nous oublions nos racines communes qui devraient pourtant nous amener à livrer des combats collectifs. Ainsi, les classes sociales fissurent toujours nos sociétés, affirme Marie-France Bazzo.

Photo : Daphné Caron

Pour une entrevue récente, j’ai eu à me remémorer le moment où, il y a quelques années, ma mère a choisi sa résidence pour personnes âgées. Son alzheimer progressant, elle ne pouvait plus demeurer dans son petit bungalow. Grâce à la vente de celui-ci, situé dans un quartier en plein embourgeoisement, elle allait disposer d’une somme lui assurant une fin de vie confortable.

J’ai commencé par lui faire visiter une résidence de luxe, avec piscine design, hall ostentatoire, bibliothèque garnie, retraités flamboyants. Malaise tangible de ma mère. « Je ne serais pas à ma place », a-t-elle lâché dans l’auto. J’ai compris ce qu’elle voulait dire. Nous avons donc opté ensuite pour des résidences moins fastueuses, malgré leur titre ronflant de « Manoir ». Correctes, offrant tous les services, mais plus beiges, plus… raisonnables. Les attentes ont été réduites, et le positionnement social aussi. Car c’est de cela qu’il s’agit. Dans la résidence banale qu’elle s’est choisie, ma mère se considère comme à sa place. À son rang. Sa mémoire a beau être partiellement éteinte, elle se souvient de sa position sociale exacte.

Je suis issue d’une classe sociale très modeste, quelque part dans la cave de la classe moyenne inférieure. Mon père était débardeur à l’époque où ce métier était encore exténuant et très mal rémunéré. Je me rappelle que mes premières payes à Radio-Canada étaient équivalentes à ses dernières. S’il avait été débardeur aujourd’hui, il aurait exercé son métier dans des circonstances complètement autres et gagné plus de 100 000 dollars par année. Les efforts de son syndicat lui auraient permis de ne plus appartenir à la même classe sociale. Lui, l’humble immigrant, se sera battu silencieusement pour les générations suivantes. Pour que ses filles puissent s’émanciper.

Mes racines sont les mêmes que les siennes, bien que j’appartienne désormais à l’élite. L’ascenseur social a fonctionné pour moi, grâce au système d’éducation et à la volonté de mes parents. Je suis une transfuge de classe, qui a longtemps eu honte de ses origines sociales. Aujourd’hui, c’est de la manière dont je jugeais mon père, son travail éreintant, son français laborieux, que j’ai honte.

Les classes sociales existent. Elles déterminent le parcours des gens, y compris celui des rares personnes qui s’affranchissent de leur classe d’origine. C’est un lien fort, inaltérable, qui même enfoui vous pétera un jour à la figure.

Les emplois perdus pendant la pandémie, les mouvements de contestation qui apparaissent un peu partout, ces déclassés qui grognent, manifestent, protestent confusément nous disent que les classes sociales, et surtout les plus mal prises, n’ont pas disparu. Elles sont là, comme certaines des injustices les plus odieuses. Les fractures se creusent entre les plus pauvres et les plus riches, et fissurent les sociétés. Nier l’existence des classes, c’est affirmer que, dorénavant, les luttes qui comptent se jouent en silo. Nous sommes aveuglés par ces appartenances parcellaires, et faisons l’économie de combats essentiels pour le bien du plus grand nombre. Comment en sommes-nous venus, en l’espace d’une seule génération, à ranger la conscience de classe et à oublier d’où nous venons, à ne plus voir les injustices qu’à travers le prisme identitaire ?

Le Canada se dirige vers des élections fédérales. Justin Trudeau reprendra son refrain préféré : « Il faut soutenir, euh, la classe moyenne ! » La classe moyenne, fourre-tout conceptuel qui, au fil des ans et des mandats trudeauesques, s’est élargi au point d’englober tous les Canadiens, à l’exception des insolemment riches et des très, très pauvres.

La classe moyenne est vague, extensible à l’infini. Elle donne l’impression qu’on se préoccupe des gens, que son pouvoir d’achat est pris en compte, que ses aspirations importent, alors qu’on continue à gouverner de manière électoraliste ou en fonction des groupes d’intérêt désolidarisés de ladite classe moyenne. Ce mantra est ironique dans la bouche d’un premier ministre qui, avec la promotion des droits des minorités et du multiculturalisme, a contribué à faire éclater la notion de classe pour privilégier celle des droits individuels.

Les classes sociales ont été rayées de l’espace civique, absorbées par une omnipotente classe moyenne, conclut-on facilement. Mais le réel a la couenne dure. Les marges appauvries et les surclassés arrogants le prouvent depuis des années : les classes sociales existent, malgré le discours lénifiant à la mode.

Oui, nous semblons atteints d’un commode alzheimer collectif. Nous oublions nos racines communes encombrantes, qui nous obligeraient à partager des prises de conscience et à mener ensemble des combats. Nous sommes si bien, en silos identitaires. Pourtant, notre maudite classe d’origine revient nous hanter, jusque dans nos choix intimes. C’est qu’elle est importante, même aujourd’hui. Elle est notre mémoire collective et individuelle.

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Madame Bazzo met des mots sur ce que je pense depuis longtemps. Un passé commun à bien des gens mais une situation encore actuelle: il y a encore des personnes qui gagnent leur vie à la sueur de leur front; il y a encore des gens qui sont grandement exploités au travail.

Le ne faut pas compter sur la gauche identitaire pour parler de la lutte des classes. À QS on préfère parler de racisme systémique et du droit des minorités et toute forme de discrimination sauf de la pauvreté.

Vous n’avez manifestement jamais lu le chapitre 5 du programme politique de Québec Solidaire, chapitre qui parle entièrement de la lutte contre la pauvreté.

Merci Madame Bazzo pour cet intelligent rappel à notre aveuglement. Il est rarissime de lire dans nos médias ces années-ci un tel discours, encore moins sur les médias sociaux où l’individualisme et le communautarisme prennent tout l’espace. Il ne faut pas compter sur le monde financier incluant les caisses populaires Desjardins devenues une banque collective et non plus une coopérative d’épargne pour promouvoir l’égalité et l’équité sociale et financière. Nos institutions traditionnelles qui faisaient la promotion de la solidarité collective et de la promotion de la richesse et de l’humanité, nos syndicats, certains partis politiques dit de gauche sont devenus des institutions au profil bas qui semblent avoir perdu leur rôle de défenseur et de promoteur de la richesse équitable au sein de la société.

»Pourtant, notre maudite classe d’origine revient nous hanter, jusque dans nos choix intimes. »
Le problème c’est quand notre classe sociale nous EMPÊCHE de faire des choix pas quand elle ne fait qu’ influencer nos propres choix.
Ce n’est pas la classe sociale de la mère de mme Bazzo qui l’a empêché de demeurer dans une résidence luxueuse mais son propre choix.

Pour Karl Marx et son alter ego Friedrich Engels qui rappelons-le était un industriel fortuné ; l’histoire de toutes sociétés incluant celle dans laquelle nous vivons, c’est l’histoire de la lutte des classes. C’est cette lutte qui détermine ce que nous sommes puis ce vers quoi nous allons.

Comme le montre parfaitement Marie-France Bazzo, l’astuce des politiciens actuels depuis maintenant une bonne vingtaine d’années (peut-être un peu plus), qui consiste à vouloir à tout le moins estomper cette réalité ou pour autant que faire se peut la récuser. En rejetant le concept même de classes. En mettant le fardeau de la preuve sur les épaules de celles et ceux qui considèrent que cette formule est toujours bien réelle.

Là où le bât blesse, c’est précisément que le concept de lutte des classes n’a pas été inventé par Karl Marx, ni véhiculé par les communistes, lorsque plutôt ce sont des libéraux français qui l’inventèrent, lesquels soutenaient la doctrine libérale de Jean-Baptiste Say (1767-1832) qui a œuvré comme industriel et économiste. Doctrine basée sur le protectionnisme et la régulation. La lutte des classes établissant simplement l’antagonisme qui existe entre ceux qui produisent de la richesse et ceux qui la consomment.

Or cet antagonisme qu’il soit d’obédience libérale ou porté par la création d’une société libre, ce qui veut dire une société sans classe, cette forme d’iniquité n’a toujours pas été réglée. Sous prétexte de vouloir détruire l’idéologie communiste, le libéralisme en est venu à renier son propre système.

En même temps la lutte des classes réapparait sous diverses formes : inégalités climatiques, inégalités sociales, phénomènes migratoires incontrôlables, peur de l’immigration notamment au Québec ou encore crise pandémique et crise du logement. Autant de signaux qui devraient pousser les politiciens à adopter les mesures qui permettent de rendre plus harmonieux l’ensemble des enjeux sociaux.

Analyse intéressante et souvent négligée
Elle aurait pu aller plus loin en espérant …