Histoires d’horreur

Il est normal que des gens souhaitent « annuler » des œuvres jugées racistes, mais qui est l’arbitre moral pour décider que bannir un Tintin est plus acceptable que de bannir Maus ?

Photo : Daphné Caron pour L’actualité

Les romans et autres fictions littéraires sont des objets dangereux.

Ils s’emparent de notre imaginaire. Ils nous leurrent. Ils emploient le récit pour mieux nous placer devant qui nous sommes. Ils ravissent toute notre attention pour ensuite nous rendre au quotidien, chargés d’idées nouvelles, comme le ferait une drogue hallucinogène dont l’effet s’estompe, mais qui laisserait imprimées en nous des images rémanentes.

Je viens de lire Sidérations, de Richard Powers (après avoir dévoré L’arbre-monde, pour lequel il avait récolté le Pulitzer), et tout au long de ce roman parfaitement mené, j’ai eu l’impression de traverser une sorte de scintillant couloir d’angoisse. J’en ai émergé avec des étoiles dans les yeux, la poitrine serrée, émerveillé par la justesse de sa proposition, terrifié par l’avenir proche qu’elle suppose. Tout ça en même temps. Je ne savais pas si j’étais reconnaissant ou si j’en voulais à l’auteur.

Je comprends donc qu’on veuille bannir les livres. Ou les brûler. Si on souhaite préserver les gens — et en particulier les jeunes — de la souffrance, mais plus encore, éviter qu’ils se questionnent sur leur culture, leur passé, leur entourage, leur avenir, mieux vaut effectivement écarter toute forme de littérature. Celle-ci constitue un moyen trop efficace d’implanter des idées dans nos têtes.

J’ai l’air de déconner ? Même pas. Ce que j’expose ici relève simplement de la mécanique qui nous amène à préférer l’ignorance à des vérités complexes nécessitant du jugement, du recul, ou alors de l’éducation et de l’accompagnement afin d’être convenablement digérées.

Après la saga de l’épuration des bibliothèques d’un conseil scolaire catholique de l’Ontario, ce sont divers États et établissements des États-Unis qui s’adonnent au même genre de nettoyage livresque. Cette fois, pas de délire de la gauche bien-pensante en vue d’« enterrer les cendres du racisme ». C’est le passé coupable qu’on tente surtout de faire oublier. L’esclavagisme, par exemple. Mieux encore, une commission scolaire du Tennessee vient de mettre Maus, le génial roman graphique d’Art Spiegelman, hors d’état de nuire. Il ne fera plus partie du programme d’études des ados de 14 ans à qui on voulait apprendre les horreurs de la Shoah. Le propos serait trop… violent.

Ce qui est sidérant, c’est que, le plus souvent, ce révisionnisme par la voie des livres se déroule dans des écoles. Soit le lieu par excellence pour mettre en contexte ces histoires, pour accompagner les enfants et les adolescents dans ces récits parfois troublants.

Dans une excellente lettre au New York Times, l’auteur Viet Thanh Nguyen (lauréat d’un Pulitzer, lui aussi) explique comment il a transmis sa passion pour Tintin à son fils tout en lui signalant les atrocités colonialistes d’Hergé. (Et oui, il aurait pu également souligner l’absence de tout personnage féminin autre qu’une chanteuse d’opéra hystérique.)

L’auteur raconte aussi comment un roman qu’il avait mal compris, plus jeune, à propos de la guerre du Vietnam, l’avait traumatisé. Jusqu’à ce qu’il le relise, des années plus tard, pour mieux saisir que son auteur dénonçait le racisme et l’horreur qu’il racontait. Pas l’inverse.

Dans les deux cas, il expose comment le problème en est un d’éducation. Il faut donner des outils pour envisager le monde, l’embrasser dans toute sa beauté, son horreur, ainsi que les mille nuances de gris qui les séparent.

Je peux comprendre que les gens qui souhaitent « annuler » des œuvres jugées racistes pour éviter que des personnes racisées puissent être heurtées se sentent investis d’une mission noble. Sur le fond, contrairement aux révisionnistes qui tentent de faire oublier les horreurs commises par leurs ancêtres, ils ont probablement raison.

Mais il n’existe pas d’arbitre moral pour décider que bannir un Tintin est plus acceptable que de bannir Maus.

Et c’est lorsque le même stratagème d’effacement est employé par un autre camp que toute son absurdité apparaît.

L’idée de préserver quiconque d’un choc parce qu’il s’identifierait à la victime ou au bourreau d’une œuvre de fiction est une voie rapide, paresseuse et dangereuse. Elle est cependant éclairante.

Voyez : des parents sont terrorisés à l’idée que leurs enfants soient exposés à des idées ou des faits dérangeants, d’où leurs tentatives de javelliser les bibliothèques et le cursus scolaire.

Ce désir de faire disparaître le malaise témoigne d’une incapacité à vivre avec celui-ci.

Il dit aussi la manière que nous avons de percevoir le monde en dehors de l’autorité que nous exerçons comme parents. Un monde rempli de périls. Un monde où ces enfants cesseront surtout de nous appartenir pour penser, vivre, avoir peur. Sans nous.

Les romans sont des univers qui échappent au contrôle des parents. Ils préfigurent un avenir effrayant, parce qu’inconnu.

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