Il a rêvé d’être führer

Il admirait Hitler et Mussolini. Il était fasciste, antisémite, antinationaliste. Et il est passé près de devenir député fédéral ! Un ouvrage raconte l’histoire peu connue d’Adrien Arcand.

Adrien Arcand : Il a rêvé d’être führer
Photo : Lux Éditeur

« Dans les années 1930, Adrien Arcand (1899-1967) incarne plus que quiconque la figure d’un führer canadien, comme on le surnomme à l’époque. Assez curieusement, son histoire demeure très peu connue à ce jour.

En Amérique, depuis la pointe du Brésil jusqu’au Canada, on trouve de nombreux mouvements profascistes à cette époque. Au pays des érables, Arcand est sans conteste la figure majeure de la droite extrême. Examiner de près sa vie permet de voir en condensé une époque terrible où l’humanité apparaît capable de s’infliger les pires blessures.

Mais avant de se rallier aux idées fascistes, Adrien Arcand, journaliste, a été le premier président du syndicat du quotidien La Presse. Il sera congédié pour ses activités syndicales, mais nouera tout de même des liens d’amitié avec le millionnaire Eugène Berthiaume, fils du fondateur du journal de la rue Saint-Jacques.

Arcand lancera des journaux satiriques, dont Le Goglu, et s’aventurera assez rapidement du côté de l’extrémisme raciste et antisémite. À leurs débuts, ses publications sont financées par le Parti conservateur de Richard Bedford Bennett, qui, une fois élu premier ministre du Canada, en 1930, ne s’occupera plus guère d’Arcand. Mais le journaliste ne démordra plus de ses idées antisémites, antiparlementaires et antidémocrates. Tandis qu’il attise la haine au nom d’un régime totalitaire qu’il appelle de tous ses vœux, l’imprimerie où sont produits ses journaux est la proie des flammes de façon répétée. Des empoignades éclatent entre opposants, des coups de poing sont échangés.

Inspiré par le régime nazi de Berlin, Arcand n’en défend pas moins Londres comme la capitale d’un empire auquel il se voue corps et âme en raison de son amour de la Couronne anglaise. Il est fasciné par l’Empire britannique, qui compte alors près de 60 pays et le quart de la population mondiale. Les mouvements fascistes anglais et leurs penseurs correspondent régulièrement avec lui, et il entretient des liens avec leurs principaux chefs : sir Oswald Mosley, lord Sydenham, sir Barry Domville, Arnold Leese et Henry Hamilton Beamish.

À la fin de 1933, alors que Hitler est déjà au pouvoir en Allemagne, Arcand fonde à Montréal un parti ouvertement nazi. L’assemblée d’inauguration du Parti national social chrétien a lieu dans la grande salle du Monument-National, boulevard Saint-Laurent. Les assemblées se multiplient, même si l’Église, après avoir discrètement soutenu Arcand, le condamne désormais. Des ateliers de cou­ture confectionnent des chemises bleues, symbole du mouvement. Les hommes qui portent cet uniforme s’affichent dans les rues, arborant sans gêne sur leurs manches cette araignée gorgée de sang que l’on nomme la croix gammée.

D’autres mouvements inspirés d’une rage similaire à l’égard de la démocratie voient le jour à la même époque. Anaclet Chalifoux dirige ses chemises brunes ; Paul Bouchard, du journal La Nation, crée des groupuscules sur le modèle des Faisceaux de Mussolini ; les Jeunesses patriotes de Walter O’Leary et de son frère Dostaler rêvent au Duce, que les Italo-Canadiens défendent. Pourtant, ces groupes ne s’enten­dent pas, même si des tentatives de rapprochement sont engagées. Mais chacun y trouve son compte. Par exemple, Jean-Paul Riopelle sera tenté par les chemises bleues d’Arcand avant de bifurquer plus à gauche ; Michel Chartrand agira comme secrétaire des Jeunesses patriotes ; et Jean Marchand, futur ministre du gouvernement de Pierre Elliott Trudeau, discute avec le groupe de La Nation de la possibilité de s’emparer des armes de la citadelle de Québec pour mener à bien une révolution fasciste.

Adrien Arcand se distingue par son ambition de fédérateur. En 1938, il regroupe sous son autorité, au sein du Parti de l’unité nationale, qu’il a cofondé, des groupuscules disséminés d’un océan à l’autre. Connu et apprécié dans l’univers fasciste international, il prend la parole comme invité spécial lors d’un grand ras­semblement de fascistes à l’hippodrome de New York.

Devant l’avancée de ces radicaux au Canada, l’écrivain français Louis-Ferdinand Céline s’enthousiasme et fait spécialement la traversée de l’Atlantique pour venir rencontrer Arcand. L’écrivain, célèbre pour ses écrits furieusement antisémites et favorables au nazisme, se félicite de se retrouver au milieu d’un parterre de jeunes extrémistes du Nouveau Monde. Aux hommes arborant la croix gammée réunis à Montréal, il déclare : « Vous êtes le seul espoir, avec votre chef, qui m’a tant impressionné, et avec vos cadres, dont on ne pourrait trouver les équivalents en France en ce moment. »

Une analyse des documents de l’époque permet de conclure avec prudence que les chemises bleues d’Arcand comptent alors au moins 2 000 membres en règle, sans tenir compte des partisans qui assistent aux assemblées hebdomadaires dans divers secteurs de Montréal et en région, notamment à Saint-Hyacinthe.

Mais la guerre gronde. Les troupes de Hitler déferlent sur l’Europe. On se méfie plus que jamais d’Adrien Arcand et de ceux qui défendent des idées semblables aux siennes. Tandis que des fascistes canadiens s’enfuient en Amérique du Sud pour échapper à la police d’État, qui les traque, Arcand est emprisonné sans offrir la moindre résistance. En 1945, lorsqu’il sort du camp d’internement de Petawawa avec ses partisans, il repart de plus belle, soutenu par différentes figures liées à l’Union nationale de Maurice Duplessis et par des députés conservateurs fédéraux. Il sera candidat à deux élections fédérales, obtenant plusieurs milliers de votes.

Adrien Arcand sera même défendu dans l’après-guerre par un jeune juriste du nom de Pierre Elliott Trudeau, qui trouve abusif l’emploi que l’on a fait à son égard de la Loi sur les mesures de guerre.

De nombreux extrémistes du monde entier s’abreuveront à la parole d’Adrien Arcand jusqu’à sa mort, en 1967. Il reçoit chez lui une kyrielle de réactionnaires, venus parfois de bien loin pour le rencontrer. Il ouvre notamment la voie aux falsificateurs de l’histoire qui nient l’existence même des chambres à gaz, et c’est lui qui a inspiré le négationniste Ernst Zundel, emprisonné jusqu’à tout récemment en Allemagne après avoir été expulsé du Canada pour ses discours haineux. »

 

Historien et politologue, Jean-François Nadeau poursuit, avec la parution d’Adrien Arcand, führer canadien (Lux Éditeur), une enquête sur l’extrême droite au Québec, qu’il a amorcée avec la publication de Robert Rumilly, l’homme de Duplessis.