Il a vaincu la terreur

Maher Arar a survécu au cachot souterrain où des fonctionnaires d’Ottawa et de Washington l’avaient envoyé sans preuves. Grâce à lui, les Canadiens savent aujourd’hui que leur gouvernement ne protège pas également les droits des citoyens.

Ce Québécois de l’année est un ex-Montréalais trilingue, un musulman sunnite, pieux et barbu, un ingénieur en télécommunications au chômage, vivant maintenant à Kamloops, en Colombie-Britannique, et qui ne veut plus rien savoir. II a refusé d’accorder une entrevue à L’actualité cet hiver, en faisant dire par son avocat qu’il a déjà assez donné de lui-même en tentant de reconquérir les pans de sa vie qu’on lui avait volés.

On le comprend. Ce citoyen canadien d’origine syrienne de 36 ans, maintenant officiellement déclaré au-dessus de tout soupçon, a vu son existence basculer dans un mauvais roman d’espionnage il y a plus de quatre ans: un cauchemar en trois dimensions qui lui a coûté son boulot, ses économies, une partie de sa santé physique et mentale, la plupart de ses illusions, de même qu’une partie de son nom: Maher Arar est disparu derrière «l’affaire Arar», sordide et inquiétant dérapage policier, politique et diplomatique d’envergure internationale. Dans ces mésaventures de Maher Arar, les puissances de l’axe du bien, et leurs polices secrètes, apparaissent tout aussi fourbes, cyniques et totalitaires que les tyrannies de l’axe du mal, qu’elles combattent au nom de la liberté et de la démocratie.

Ceux qui le connaissent disent que Maher Arar est un homme discret, qui n’avait aucun intérêt pour la chose publique ni aucun désir de devenir célèbre ou influent: c’est un ingénieur, un petit entrepreneur, un membre d’une minorité visible, un workaholic, un père de famille qui se tient à carreau. En septembre 2002, il laisse sa femme, Monia, et leurs deux enfants en vacances avec la belle-famille, en Tunisie, pour retourner au boulot. Afin de profiter de son programme de milles aériens, il passe par la Suisse, puis par New York. Il attend l’avion pour Montréal quand il est arrêté et interrogé par des policiers américains. Ils le menottent, l’amènent en prison. L’interrogent sans ménagement. Pas d’avocat. Dix jours plus tard, il est embarqué à bord d’un jet privé et, menotté, il est expédié en Syrie, via Rome et Amman. Pendant tout ce temps, Maher Arar semble être le seul à ignorer pourquoi il est dans ce merdier.

En Syrie, il est battu, torturé, humilié, brisé. Il confesse être un complice d’Oussama Ben Laden, avoir suivi un entraînement clandestin en Afghanistan, n’importe quoi. Des diplomates canadiens qui le visitent en prison ne remarquent pas qu’il est mal en point. Il passe près d’un an en isolement dans un cachot souterrain aux dimensions d’une tombe. Puis, il est relâché et revient à Ottawa, où vit sa famille à l’époque.

Dès lors, Maher Arar devient, à 33 ans, un personnage public, connu et influent. Il vient de vivre le cauchemar de sa vie, il livrera la bataille de sa vie. Il obligera les Canadiens (et les autres Occidentaux) à revoir certaines des certitudes nées des attentats terroristes du 11 septembre 2001 — la vision du monde esquissée par la Maison-Blanche de George W. Bush. Une vision manichéenne, dans laquelle nous — les démocraties occidentales et chrétiennes — sommes les bons et eux — les tyrans islamistes — sont les méchants.

«Vu l’état dans lequel il était à son retour, Maher aurait bien pu faire ce que la majorité d’entre nous aurait fait: s’écraser, se taire, panser ses plaies, dit Lorne Waldman, un de ses avocats. Mais il ne l’a pas fait.»

Arar choisit plutôt de raconter ses déboires par le menu, lors d’une conférence de presse qui eut l’effet d’une bombe à Ottawa, en novembre 2003. C’est là qu’on apprit cette pratique des services secrets américains d’expédier les suspects de terrorisme vers un tiers pays, où il est plus facile de les interroger en secret, sous la torture, et sans procès.

On apprendra aussi, beaucoup plus tard, que le nom de Maher Arar est apparu sur une liste de suspects de la GRC de manière totalement fortuite: il a été vu en compagnie de gens que la GRC surveillait déjà à Ottawa — et qui furent eux aussi emprisonnés en Syrie, torturés, puis innocentés. Il sera finalement établi que la GRC n’avait aucune raison sérieuse de ficher Maher Arar comme suspect de terrorisme. Mais elle le fit, et transmit son nom aux services secrets américains, qui épinglèrent Arar à New York et lui firent son affaire sans autre formalité.

«J’ai trois objectifs, dit Maher Arar en 2003. Laver mon nom, comprendre ce qui m’est arrivé, et assurer que jamais plus cela n’arrivera à des Canadiens à l’avenir.» Alors même qu’il menait une campagne d’opinion pour réclamer la tenue d’une enquête publique, des sources anonymes au sein des services secrets multipliaient les déclarations aux grands quotidiens du pays, accusant Arar de complicités terroristes — dans l’espoir de faire dérailler sa campagne.

Mais il l’obtint, sa commission d’enquête, et le 18 septembre 2006, le juge Dennis O’Connor remit un rapport clamant l’innocence d’Arar et soulignant plusieurs manquements professionnels graves de la police canadienne. Le juge recommanda aussi au gouvernement de dédommager Arar de ses peines et de ses frais.

Arar a intenté des poursuites contre les gouvernements américain et syrien, qui furent annulées en raison de détails de procédure. Il poursuit aussi diverses instances canadiennes, pour un total de 400 millions de dollars. Les parties étaient en négociation cet hiver, ce qui explique peut-être la réticence d’Arar à accorder des entrevues.

Maher Arar a immigré de Syrie avec ses parents à 17 ans; ils se sont installés à Montréal, où ils avaient déjà de la famille. Il a obtenu des diplômes de l’Institut national de la recherche scientifique et de l’Université McGill, où il a rencontré son épouse, Monia Mazigh, docteure en économie, qui enseigne maintenant à Kamloops. Ils ont deux enfants. Chômeur et meurtri, Arar est retourné aux études. Il essaie, avec difficulté, de tourner la page, de retrouver une vie normale. Il souffre de symptômes post-traumatiques, fait des cauchemars, a maintenant une peur bleue de l’avion, qui se transforme en panique si l’appareil semble survoler le territoire américain.

Et la réputation du Canada — bastion des droits de la personne — en a pris pour son rhume avec les révélations de l’enquête. L’épreuve de Maher Arar n’est pas seulement le résultat d’un travail policier mal exécuté, dit Peter Leuprecht, directeur de l’Institut d’études internationales de Montréal. «C’est ce qui arrive quand un État assujettit les droits de la personne à la sécurité nationale, dit-il. Le cas de M. Arar illustre le prix payé par des gens innocents lorsqu’une société perd ses repères en matière de droits.»

Arar a confié à des proches avoir été très déçu du tiède soutien, politique et financier, reçu de l’importante communauté musulmane du Canada. Personne ne lui a même offert un emploi à son retour à Ottawa. Mais il dit avoir retrouvé la foi — même si elle a été souvent ébranlée — dans les vertus démocratiques du Canada, «un pays où les membres des divers groupes ethniques ne sont pas traités différemment des autres Canadiens».

Dans les tragédies grecques de l’Antiquité, les dieux s’amusaient à multiplier les embûches sur le chemin des mortels, dépassés par le destin. Dans les films de Hollywood, les Rambo à qui cela arrive prennent le bazooka pour se faire justice dans le sang et les explosions. Entre le fatalisme et la violence, il y avait la voie démocratique. Elle ne semblait ni claire ni invitante, mais c’est la voie que Maher Arar a choisi de suivre. L’actualité souligne son courage de citoyen.

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