Inflation à l’épicerie : les banques alimentaires à la rescousse

De plus en plus de Québécois ont du mal à se nourrir à cause de la hausse des prix des aliments. Un phénomène inédit pour les banques alimentaires, qui redoublent de créativité pour les aider.

Illustration: Catherine Gauthier pour L'actualité

Richard Lefebvre n’est pas peu fier des nouvelles installations du Café de la Débrouille, l’organisme de dépannage qu’il dirige à Rigaud, en Montérégie. La dernière fois que j’y avais mis les pieds, avant la pandémie, les étalages de nourriture s’entassaient dans un minuscule sous-sol sombre, et les bénéficiaires faisaient la file sur le trottoir en attendant leur tour, au vu et au su de toute la ville.

La crise sanitaire aura au moins permis d’accélérer un projet cher au gestionnaire : aménager un comptoir dans un local agréable, avec des chariots à l’entrée comme à l’épicerie, des étagères garnies, des aliments frais et une gamme impressionnante de repas surgelés cuisinés sur place — j’ai même droit à une tournée des 17 frigos et congélateurs, histoire d’apprécier l’offre alléchante. C’est notamment grâce au Fonds d’urgence pour la sécurité alimentaire mis sur pied par Ottawa au début de la crise de la COVID-19 que Richard Lefebvre a pu aller de l’avant. 

« Contrairement à bien des organismes, ici, on laisse les gens choisir ce qu’ils veulent. On ne leur impose pas trois cannes de pois chiches si ça ne les intéresse pas », dit cet ex-conseiller financier, qui soutient avec son équipe une centaine de Rigaudiens dans le besoin. En tout, plus de 20 000 dollars de denrées sont distribuées chaque mois. « La clientèle a bondi de 50 % depuis 2020, et là-dessus, environ 20 % sont des travailleurs, alors qu’ils étaient très rares avant. » Pour augmenter sa production, il a récemment fait l’acquisition de « Carnivore », la Cadillac du hachoir, grâce auquel les grosses pièces de viande fournies par des donateurs sont converties en sauce à spaghetti, ragoût de boulettes, pâté chinois et tutti quanti. Prochaine étape : inaugurer un système de commande par Internet pour accommoder les usagers qui sont au boulot pendant les heures d’ouverture.  

Les comptoirs alimentaires comme le Café de la Débrouille affrontent des défis historiques cette année en raison de l’explosion du coût de la vie. D’une part, le nombre d’usagers a crû de 21,6 % par rapport à 2019, révèlent dans leur dernier Bilan-Faim les Banques alimentaires du Québec (BAQ), qui observent aussi une hausse de 40 % de travailleurs parmi leurs 600 000 bénéficiaires par mois. « Tout a augmenté, notamment le logement et l’essence, alors les gens coupent dans un des seuls postes budgétaires compressibles : l’alimentation », explique le directeur général des BAQ, Martin Munger. Et c’est encore plus dur au cœur de l’hiver, quand la facture d’électricité monte et que les petits ont besoin de tuques et de manteaux. Selon un sondage mis à jour régulièrement par l’Institut national de santé publique du Québec, 17 % des Québécois affirmaient vivre de l’insécurité alimentaire en octobre dernier, alors que cette proportion était de 11 % avant la pandémie. 

Ensuite, la hausse marquée des prix à l’épicerie — notamment ceux du lait et du pain, dont on prévoit qu’ils pourraient grimper de 8 % cette année — inquiète les 12 000 OSBL, regroupements religieux, associations communautaires et programmes de la province ayant pour mission d’apaiser la faim des Québécois (à l’échelle canadienne, ce sont 61 000 organismes qui distribuent 33 milliards de dollars de denrées ; s’ils formaient une chaîne de supermarchés, ce serait la deuxième en importance au pays !). « Pour répondre à la demande accrue, on est maintenant obligé d’acheter de la nourriture, car les dons ne suffisent plus, explique Martin Munger. Mais comme tout le monde, on en a moins qu’avant dans notre panier pour le même montant. » Une situation d’autant plus préoccupante que les entreprises et les gouvernements ne soutiennent pas autant les organismes de dépannage qu’au début de la pandémie. 

Comme le Café de la Débrouille, de nombreux comptoirs se sont donc mis en mode système D. « De plus en plus, ils se transforment en véritables entreprises sociales, remarque le directeur général des BAQ. Ils font des merveilles avec des bouts de chandelles. » Ainsi, un nombre croissant de membres du réseau Moisson cultivent maintenant leurs propres fruits et légumes pour les usagers, et plusieurs se dotent d’une cuisine, car la production de mets surgelés permet de tirer le maximum des aliments, surtout après les récoltes de fin d’été. Par ailleurs, les dirigeants de Moisson Granby ont ouvert un magasin général et un restaurant, le Café des Trois Pommiers, pour financer la banque alimentaire. Un modèle appelé à faire des petits, prévoit Martin Munger.

L’application Bouffe Récup, une sorte de Tinder du dépannage alimentaire, a aussi vu le jour au début de la pandémie. Lancée par Deuxième Récolte, un organisme canadien spécialisé en récupération alimentaire implanté au Québec depuis 2020, la plateforme permet à des restaurants, des pharmacies et des épiceries de signaler leurs dons aux comptoirs de dépannage inscrits, qui n’ont ensuite qu’à se présenter pour récupérer les denrées. En outre, Deuxième Récolte soutient les activités de glanage, un phénomène assez récent au Québec, qui consiste à cueillir dans les champs les surplus des agriculteurs afin d’en redistribuer une partie aux plus démunis.

Aussi louables soient-elles, ces initiatives ont tout de même leurs défauts, estiment certains experts, notamment celui d’entretenir involontairement la honte. « Ça heurte tellement la dignité d’avoir à cogner à la porte d’une banque alimentaire que la majorité de ceux qui se résolvent enfin à le faire sont dans un état grave de privation », remarque la nutritionniste Geneviève Mercille, qui mène des études longitudinales sur l’alimentation des personnes démunies, entre autres à la Chaire de recherche du Canada Approches communautaires et inégalités de santé.  

« Les comptoirs jouent un rôle crucial, bien sûr, mais au fond, ils confirment l’exclusion des personnes pauvres du système alimentaire. On leur donne littéralement les restes, ce que les autres n’ont pas voulu ou n’ont pas réussi à consommer, comme si c’était des citoyens de seconde zone », souligne Josyanne Proteau, qui termine une maîtrise sur la justice alimentaire à l’Université Laval. 

La chercheuse souhaiterait plutôt que se répandent des marchés solidaires comme Croque St-Roch, à Québec, qui arrive à vendre des fruits et des légumes au prix coûtant, donc 25 % moins cher qu’à l’épicerie, parce qu’un responsable de l’initiative les achète directement des producteurs et va chercher les commandes. De plus, des citoyens s’occupent bénévolement de la mise en place des étalages et de la caisse. « Le marché est ouvert à tous. Pas besoin d’une preuve de revenu pour y faire ses emplettes. Ça enlève la stigmatisation sociale. » 

Au-delà de ces actions citoyennes, il faudrait aussi que Québec et Ottawa se responsabilisent par rapport à l’insécurité alimentaire, juge pour sa part Geneviève Mercille. Par exemple en mettant en place un programme universel d’alimentation scolaire, comme l’ont fait la Finlande, le Brésil, la Suède et la Ville de New York — là-bas, tous les petits élèves ont droit à un repas chaud gratuit.

La nutritionniste croit aussi qu’il faudrait hausser le salaire minimum et bonifier les prestations d’aide de dernier recours, voire instaurer le revenu de base garanti. « Les gens disent que ces mesures coûteraient trop cher, sauf que les nombreux travaux menés par une sommité mondiale en matière de nutrition, l’Ontarienne Valerie Tarasuk, montrent qu’un Canadien souffrant d’insécurité alimentaire grave coûte près de 4 000 dollars par an au système de santé, contre 1 600 dollars pour les autres. » On aura sans doute toujours besoin de banques alimentaires — la vie n’est pas un long fleuve tranquille, dit l’experte, et il faut du soutien dans les situations d’urgence. « Mais ça reste des solutions temporaires qui ne s’attaquent pas aux causes profondes de la pauvreté. »