Internet à la rescousse des ados suicidaires

Les réseaux sociaux et le Web peuvent être une bouée de sauvetage pour les jeunes au bord du suicide. Entrevue avec Jessica Rassy, professeure à l’École des sciences infirmières de l’Université de Sherbrooke.

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Marie-Hélène Proulx: Vos travaux révèlent que les jeunes les plus à risque de se suicider sont ceux qui se tournent le plus vers le Web pour chercher de l’aide. Pourquoi, selon vous ?

Jessica Rassy: En général, ils ont plus de facilité à se dévoiler en ligne qu’en personne. Il y a quatre ans, j’ai mené des entrevues auprès de jeunes de 14 à 18 ans qui avaient déjà fait une tentative de suicide, ou qui étaient suivis en psychiatrie parce qu’ils risquaient de passer à l’acte. Bon nombre avaient sonné l’alerte sur les réseaux sociaux, faute d’être capables de le faire directement ou au téléphone — ça leur aurait demandé trop d’énergie. De plus, beaucoup se préoccupent des craintes qu’ils font vivre à leur famille, ils ne veulent pas en ajouter. Certains m’ont dit qu’ils aimaient pouvoir texter dans leur lit au milieu de la nuit pour faire sortir leurs émotions, au lieu de réveiller leurs parents. C’est donc quand même positif que ces jeunes aient désormais cette option. 

M.-H. P.: En même temps, ces ados risquent aussi de fouiller sur des sites pour trouver des manières d’en finir, ou de se joindre à des forums de discussion incitant au suicide…

J. R.: Tout à fait — des participants à mon étude m’ont avoué chercher de l’aide à mourir sur Internet. Mais beaucoup le font parallèlement à des comportements plus constructifs. Pendant nos rencontres, je leur fournissais un ordinateur et un téléphone, et je leur demandais de me montrer exactement ce qu’ils faisaient quand ils étaient en crise. Leur processus est assez étourdissant : souvent, ils passent de la phase « quels sont les moyens de se suicider » à « je regarde des vidéos de chats pour me distraire », pour ensuite aboutir sur des sites sérieux d’information sur la dépression. J’ai d’ailleurs été étonnée : la plupart connaissent les sources fiables en matière de santé mentale et de prévention, comme le gouvernement du Québec ou suicide.ca, le site de l’Association québécoise de prévention du suicide, qui offre du soutien par texto, téléphone et clavardage 24 heures sur 24. C’est une bonne nouvelle, car les études montrent que la capacité à reconnaître les symptômes de troubles mentaux réduit le risque de suicide chez les jeunes ; ça les incite à consulter un professionnel pour s’en sortir.

M.-H. P.: Comme parent, comment réagir quand on voit son enfant en détresse passer des heures sur le Web, sans trop savoir ce qu’il fabrique ?

J. R.: Certains décident de limiter l’accès à Internet, ce qui est un réflexe compréhensible ; mais du même coup, ça restreint les bienfaits des technologies de l’information et de la communication (TIC) sur ce que j’appelle la « noyade émotive ». Pour bien des jeunes à risque, jouer à des jeux vidéo ou regarder des vidéos sur YouTube sont des stratégies pour chasser les idées noires. Ils aiment aussi consulter les témoignages d’autres ados ayant vécu des souffrances sur Snapchat, Instagram ou TikTok, ou encore sur des sites de groupes de soutien en ligne. J’ai été surprise de découvrir que beaucoup cherchent à aider leurs pairs ; ça les valorise de penser qu’ils ont pu apporter de l’écoute et des conseils utiles, et ça les fait croître eux-mêmes. Je recommande donc aux proches de ne pas juger ou critiquer, en disant par exemple : « Tu passes ton temps sur ton téléphone ! », mais plutôt de s’intéresser aux plateformes que l’ado fréquente en lui posant des questions. C’est une manière efficace d’engager la conversation — en général, les jeunes adorent expliquer le fonctionnement des TIC aux plus vieux !

M.-H. P.: Vous dites qu’à partir du moment où un jeune réfléchit à un plan concret pour en finir, le risque qu’il fasse une tentative dans l’année suivant l’apparition de ses premières idées suicidaires est de presque 50 %. C’est donc un moment critique pour intervenir. Comment le personnel soignant peut-il agir plus efficacement, à la lumière de votre enquête ?

J. R.: Il faut vraiment intégrer davantage les TIC à nos interventions. Par exemple, l’ado peut se servir d’applications pour la gestion des humeurs entre les rencontres avec la psychologue ou l’infirmière qui le suit. RÉSO et PsyAssistance, notamment, fournissent des contacts d’urgence et des trucs pour aller mieux quand le moral décline. L’application Mes outils, du site suicide.ca, offre quant à elle un journal de bord en ligne pour évaluer ses émotions au quotidien. Les jeunes aiment ce genre d’outils parce que ça les rejoint dans leur réalité. Si on ne prend pas en considération leur existence virtuelle, c’est comme si on passait à côté d’une part de ce qu’ils sont, qu’on ne tenait pas compte de leur façon d’interagir avec le monde. L’idée est de les aider à utiliser les TIC de manière positive, en les orientant vers des ressources qui les encourageront à s’en sortir.

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Un article vraiment encourageant, merci pour ces bonnes idées. Je pense aussi que les appli peuvent aider les jeunes entre les consultations et en complément des moments d’échange en face à face.

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