Itinérance: le logement d’abord!

Grâce à un psy révolutionnaire, des centaines de sans-abris souffrant de maladie mentale ne vivent plus dans la rue au pays. 

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Montréal compte 3 016 sans-abris, selon un recensement effectué le 24 mars de cette année. Beaucoup d’entre eux trouvent refuge au Square Viger. (Photo : Normand Blouin)

Alors qu’on ne se rappelle souvent leur existence qu’à l’approche de Noël, les itinérants ont fait les manchettes cet été avec les résultats de leur recensement. Ils seraient 3 016 à vivre dans les rues de Montréal, dont le quart de façon chronique. Répandu dans toutes les villes du monde, ce problème n’est toutefois pas irréversible.

Fondateur du programme Housing First (Logement d’abord), le psychologue gréco-canado-américain Sam Tsemberis a imaginé une formule gagnante pour sortir de la rue les sans-abris les plus mal en point — ceux combinant maladie mentale et toxicomanie. L’idée : leur fournir d’abord un appartement, puis leur procurer les soins dont ils ont besoin. Le résultat depuis les débuts du programme : de 80 % à 90 % des bénéficiaires vivent toujours dans leur appartement après cinq ans.

Né en Grèce, élevé à Montréal et diplômé en psychologie de l’Université de New York, Tsemberis, 66 ans, a d’abord travaillé avec l’équipe des urgences psychiatriques pour les itinérants de cette métropole. Il a pu constater que, sitôt libérés de l’hôpital, ceux-ci retournaient dans la rue. « Un changement radical s’imposait, raconte-t-il. Plutôt que de leur dicter notre façon de faire, nous leur avons demandé ce qu’ils souhaitaient. Tous ont répondu vouloir d’abord un logement. »

En 1992, Tsemberis fonde donc l’OSBL Pathways to Housing et le programme Housing First. Adopté par des centaines de villes d’Amérique du Nord, d’Europe et d’Australie, celui-ci fait désormais partie de la politique canadienne de lutte contre l’itinérance.

L’actualité a joint Sam Tsemberis à Vancouver, où il travaille à la mise en place de Housing First avec la Commission canadienne de la santé mentale.

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Sam Tsemberis (Photo : Sarah Bones 2014)

Certains critiques disent que vous récompensez les mauvais comportements, les anciens sans-abris pouvant continuer à boire, à se droguer, sans être expulsés de leur logement. Que leur répondez-vous ?

Le mauvais comportement, c’est de laisser dans la rue quelqu’un qui souffre de maladie mentale et se bat avec des dépendances. Beaucoup méconnaissent ces pro­blèmes, croyant que c’est un choix de vie. Ce n’en est pas un. Ces gens consomment pour se mettre K.-O., ne plus ressentir leur peine, s’endormir la nuit. Une fois dans leur appartement, ils réduisent leur consommation. Tous reçoi­vent des services de soutien personnalisés, c’est obliga­toire. Ils peuvent choisir ce qu’ils veulent — un traitement, un emploi, renouer avec leur famille… —, mais ils doivent accepter nos visites à domicile. Et respecter les conditions d’un bail standard, comme tout locataire.

L’aspect esthétique des logements est un point important de votre programme. Pourquoi ?

Les appartements doivent être convenables. Les itinérants y acquièrent un sentiment de propriété, la fierté d’avoir un chez-soi, plutôt que d’être hébergés dans un foyer où les heures des repas et les chaînes de télé sont imposées.

Est-ce difficile de trouver des propriétaires acceptant de louer des appartements ?

Nous leur expliquons notre programme en insistant sur le fait que le paiement du loyer est garanti, et que nous allons nous assurer que tout se passe bien dans l’appartement. Ça leur enlève des soucis, car certains de leurs locataires « normaux » peinent à payer leur loyer, ne respectent pas les règles sur le tapage nocturne, etc.

Comment réagissent les voisins ?

Ils ne connaissent pas l’histoire de la personne. Et les itinérants ayant une maladie mentale ne sont pas des gens de party, ils sont tranquilles, parfois déprimés, mais la plupart sont ravis d’avoir un appartement.

Le taux de maintien dans les loge­ments est de 80 % à 90 % après cinq ans. Quelle est la principale cause d’échec ?

De 70 % à 80 % de nos clients ont un problème d’alcool ou de drogue et gardent leur appar­tement. Mais certains autres ont du mal à consommer seuls, ils invitent beaucoup de monde et ne respectent pas leur bail.

L’approche Housing First fait partie de la politique fédérale de lutte contre l’itinérance depuis 2014. Cela paraît étonnant, le gouvernement conservateur ayant plutôt tendance à réduire les programmes sociaux…

Fournir un appartement à un itinérant ayant une maladie mentale ou une dépendance et lui assurer un suivi médical et social à domicile coûte moins cher à la société que de l’hospitaliser ou de le mettre en prison.

Le maire de Vancouver, qui avait promis en 2008 d’y éliminer l’itinérance d’ici 2015, admet avoir échoué, malgré la mise sur pied de Housing First. Pourquoi ?

Housing First a beau être très efficace, il ne sert qu’une catégorie d’itinérants. Pour régler le problème de l’itinérance, Vancou­ver doit déployer différents programmes de façon à attein­dre tous ceux qui en ont besoin. La ville de Medicine Hat, en Alberta, a mis huit ans pour y arriver : on trouve un hébergement à tous les itinérants chroniques qui se présentent dans les refuges, les sans-abris ne restent pas dans la rue plus de 10 jours et les services de soutien sont efficaces.