J’ai l’doua

L’impolitesse comme outil de résistance inconscient ? Un peu, oué. 

Photo : Daphné Caron

C’est l’été. Une fin de journée splendide de milieu de semaine. Le soleil plombe dans un ciel bleu délavé et je suis au bord de la crise de nerfs.

Bien qu’il soit passé 18 h 30, la pulsation sonore et sismique de la machinerie qui opère dans la rue derrière chez moi poursuit son industrielle rythmique. Ça s’arrête un moment, le temps que je contemple la possibilité que le type ait regardé sa montre et entendu raison, et puis ça reprend.

J’habite un quartier mixte. Il y a surtout des résidences, mais aussi un garage au coin de la rue. Un atelier de fabrication d’armoires de cuisine à côté. Tout ce beau monde fait du bruit. C’est dans l’ordre des choses, dans la mesure où ils respectent leurs voisins. C’est-à-dire qu’ils nous épargnent après les heures de travail, tandis que nous profitons des rares moments où l’on peut vivre dehors dans ce pays météorologiquement dépressif.

Je débarque donc chez mon bruyant voisin, préalablement calmé par ma fiancée qui voyait que je pompais l’huile. Je lui demande s’il peut remettre son boulot à demain ; qu’à presque 19 h, je comprends qu’il a du travail à finir, mais que j’aimerais manger en paix chez moi.

« J’achève », me dit-il. Puis, il se retourne pour spécifier : « Tsé, j’ai le droit. »

Le jugement ? Connais pas ! Tant pis pour le respect, la cordialité, le bon voisinage. L’enfer, c’est les autres, après tout, non ? Alors qu’ils aillent au diable.

Une phrase devenue le trou noir du vivre-ensemble. Le plus souvent prononcée « j’ai l’doua », comme le disait cet homme de Gatineau, devenu une vedette après avoir affirmé qu’il pouvait polluer comme il le souhaitait des terrains qui lui appartiennent.

La formule synthétise l’époque en matière de rapports humains.

Osez donc intervenir auprès d’un voisin qui pépie inlassablement pendant un concert ; on vous répondra sans doute : « J’ai payé mon billet, j’ai l’doua. » Même chose au cinéma où les gens se croient dans leur salon.

Le jugement ? Connais pas ! Tant pis pour le respect, la cordialité, le bon voisinage. L’enfer, c’est les autres, après tout, non ? Alors qu’ils aillent au diable.

La tentation, pour expliquer le phénomène, c’est évidemment de le réduire à un sous-produit de l’hyperindividualisme. Mais si l’on regarde plus loin, il est probable qu’avec l’espace de liberté qui rétrécit, nous soyons en train d’assister à une forme de ressac.

Pas besoin d’être chroniqueur paranoïaque avec un penchant réactionnaire (décidez de son identité, vous avez l’embarras du choix) pour constater qu’entre morale et santé, quand ce n’est pas un mélange des deux, nous vivons dans un état de prescription permanente.

Personnellement, je trouve très bien que nous soyons forcés de nous interroger sur nos comportements. Mais il y a quelque chose dans le ton sentencieux qu’adoptent les communications de nos jours qui nous enferme toujours un peu plus.

Cinq livres à lire, quatre lieux à découvrir « absolument ». Les aliments qui donnent le cancer. Ceux qui nous en préservent. L’information a pris la forme d’une injonction permanente. Entre le FOMO (pour fear of missing out, ou la crainte de rater quelque chose) et les plus récentes découvertes scientifiques sur les effets délétères de comportements qui nous apparaissaient jusqu’ici anodins, l’esprit le plus ouvert du monde finit par crouler sous les obligations, et la sensation que dans cet espace de plus en plus restreint pour mener une bonne vie, il ne reste plus beaucoup de place pour affirmer son individualité.

L’impolitesse comme outil de résistance inconscient ? Un peu, oué.

L’ennui, c’est qu’il est particulièrement difficile de discuter avec des gens qui se considèrent dans leur bon droit. Le plus détestable étant d’obtenir comme réponse le constant rappel que la liberté dont ils croient disposer, ils l’ont achetée. Avec un terrain, un billet de spectacle, des plaques d’immatriculation. Comme si l’achat d’une place dans le monde préservait de la plus élémentaire décence qui consiste à se demander si l’on n’est pas un peu en train d’écœurer son prochain. Un état de souveraineté suprême, impériale, permettant d’empiéter sur les droits et libertés des autres.

Maintenant, j’ai beau déplorer cet impossible commerce de l’inconduite sociale, chaque jour, je lis les nouvelles et constate que le citoyen ordinaire est le seul à devoir se tenir dans le rang. Les pétrolières peuvent dégueulasser la mer, des firmes de génie fraudent, des spécialistes de la comptabilité créative extorquent l’impôt : s’ils ont les moyens de s’acheter une virginité nouvelle, on les exonère.

Alors au final, si eux ont « l’doua » d’acheter le privilège de polluer la vie des autres, alors pourquoi pas vous ou moi ?

Dans la même catégorie
Boutique Voir & L'actualité

Obtenez jusqu’à 40% de plus pour votre prochaine sortie

2 commentaires
Laisser un commentaire

Pourquoi avez-vous écrit que votre bruyant voisin est de Gatineau? Ça n’a aucun rapport avec votre article et ne sert qu’à suggérer qu’il y a plus de malotrus à Gatineau qu’ailleurs. C’eut peut-être été plus pertinent de préciser dans votre chronique si c’est en travaillant que votre voisin faisait du bruit. Il n’est pas donné à chacun de pouvoir noircir son voisin sur la place publique en tapant doucement sur un clavier.

Répondre

Madame Carole, ce n’est écrit nulle part que son voisin est de Gatineau. Par contre il est précisé que c’est en travaillant que son voisin faisait du bruit. Si vous aviez pris la peine de bien lire l’article, votre commentaire aurait été superflu. Comme vous le dites si bien, il n’est pas donné à chacun de pouvoir noircir les autres sur la place publique en tapant doucement sur un clavier…