L’écriture numérique est là pour de bon

Le langage des textos et des SMS vous décourage ? Rien de tel chez Antoine Gautier, linguiste et maître de conférence à la Sorbonne, qui voit en ces abréviations et émoticônes « la plus grande révolution de la langue depuis l’imprimerie ».

Freepix, montage : L’actualité

Cela faisait très longtemps que je voulais aborder les écritures numériques dans une chronique. Quelle ne fut pas ma surprise de tomber sur un chapitre de 20 pages là-dessus dans La Grande Grammaire du français, publiée aux éditions Actes Sud !

Tout comme les écritures numériques elles-mêmes, qui annoncent un changement dans notre rapport à l’écrit, La Grande Grammaire du français (GGF) constitue un jalon important dans l’histoire de la langue. L’ouvrage, qui fait 2 628 pages et pèse environ cinq kilos en deux tomes, vise à décrire la totalité de la langue de manière scientifique. Pour le lire sur papier, il faut un lutrin, mais la version en ligne est très bien faite, avec 15 000 renvois en hyperliens qui fonctionnent et 2 000 échantillons audios.

Contrairement à toutes les grammaires précédentes, notamment celle de Maurice Grevisse, la GGF ne cherche pas à glorifier l’écriture la plus classique ni à critiquer tout ce qui s’en écarte. Au contraire, ses 59 auteurs, qui sont tous linguistes, ont voulu décrire le français écrit et oral en se basant sur 30 000 exemples tirés des années 1950 jusqu’à maintenant.

Ici, pas de « on dit / on ne dit pas » à la sauce Académie française. La GGF ne porte tellement pas de jugement que tous les exemples d’écritures numériques sont repris tels quels, phôtes comprises. Et sa description des écritures numériques se fonde sur des bases de données réelles, comme 88milSMS, qui regroupe 88 000 SMS authentiques assortis des réponses à un questionnaire sur l’identité de leurs auteurs.

La GGF est donc l’antidote pour tous ceux que la langue des textos et des clavardages inquiète ou chagrine. C’est d’ailleurs pourquoi j’ai rencontré virtuellement l’un des directeurs de la publication, Antoine Gautier, linguiste et maître de conférence à la Sorbonne, qui s’est particulièrement investi dans ce chapitre. Il se décrit lui-même comme un « immigrant numérique », qui suit ce qui se passe dans cet univers, mais qui le trouve « un peu étrange tout de même ». « Ce qui me fascine, c’est la symbiose entre un nouveau dispositif et son usager, et comment le langage s’infiltre là-dedans. »

La présence de nombreuses fautes dans ces types d’écriture n’énerve d’ailleurs pas les linguistiques. Un des aspects les plus frappants de l’écriture numérique au sens large, c’est qu’elle constitue de nouveaux registres de la langue écrite qui s’apparentent à l’oral par leur rapidité et leur immédiateté. 

Et, comme la langue parlée, les écritures numériques ne se veulent pas nécessairement conformes aux règles officielles du français « correct ». « Même de bons auteurs en laissent passer, volontairement d’ailleurs », dit Antoine Gautier. Souvent (mais pas toujours), les fautes font partie du message, en quelque sorte. Dans bien des cas, les auteurs font exprès d’en commettre, d’autant que certaines écritures numériques (notamment les plus immédiates, comme les textos, tweets et clavardages) sont volontairement exploratoires, voire obscures, pour ne pas dire cryptiques. « Contrairement à ce qu’en disent certains puristes, il n’y a aucune corrélation entre les codes d’écriture numérique employés et les connaissances en orthographe de la personne qui rédige. Les plus innovateurs sont souvent ceux qui ont la meilleure orthographe. »

Nouveaux modes d’expression

Le chapitre de la GGF sur les écritures numériques est très descriptif. J’ai particulièrement apprécié la dernière partie, qui traite de la grammaire des émoticônes, émojis et autres signes graphiques. La majeure partie de ce chapitre est cependant consacrée à tous les changements en cours, dont beaucoup découlent de l’ergonomie pas toujours commode des petits claviers d’écran.

C’est ainsi que les astérisques remplacent les guillemets et que l’on supprime à qui mieux mieux les apostrophes (jtaime) et des lettr. On joue avec les MAJUSCULES et les caractères gras, et on multiplie les signes !!!!!!!!!!!!!!

Bien des abréviations utilisées en écriture numérique ne sont pas très éloignées de la prise de notes traditionnelle d’antan, telles que tlt, bjr, msg (tout le temps, bonjour, message). La GGF décrit dans le détail les syllabogrammes et les logogrammes comme @+ (à plus tard) ou A12C4 (à un de ces quatre). Plusieurs tableaux vous démêlent ça.

Les évolutions qu’on observe sont gouvernées par deux impératifs totalement contradictoires, mais plus typiques de la langue courante parlée que de l’écrit. D’un côté, il y a l’objectif de la concision. Comme à l’oral, le texto tronçonne les mots (et téléscope parfois les idées). D’un autre côté, parce qu’elles se veulent souvent aussi immédiates que la parole, certaines formes d’écriture numérique ont aussi un objectif d’expressivité. Ça donne des réduplications de lettres comme dans « GÉÉÉÉNNNNNNNIIIAAAALL !!!!!!!!!!!! ». 

Les signes graphiques, longuement décrits dans le chapitre, constituent la grande nouveauté de cette forme d’écriture. Ils sont apparus dans les années 1990, à l’époque des premiers textos, où l’on devait écrire 26 lettres à partir d’un clavier numérique de 10 chiffres. Les adeptes ont vite élaboré des signes graphiques en combinant signes de ponctuation, lettres et chiffres destinés à véhiculer une émotion. Ce sont les émoticônes, qui se lisent de côté, comme 😉 (clin d’œil) ou 😀 (large sourire).

Certains diront que ça fait « très 2007 », et ils auront raison. Les téléphones intelligents ont permis d’introduire des images graphiques en couleur, les smileys et les émojis, qui peuvent même être animées. Puisque la chose est nouvelle, leur usage fait parfois très gadget et s’apparente par moments à de l’écriture en idéogrammes, voire à des rébus. Comme ce message d’une secrétaire d’État française, qui annonçait ainsi l’arrivée du Wi-Fi dans les trains français pour 2016.

Tweet du 10 février 2015 / montage : L’actualité

Si on fait abstraction de leur aspect souvent ludique, ces signes graphiques ont pour utilité de souligner clairement l’émotion du rédacteur, ou encore de signaler une ironie, un ton particulier ou un euphémisme. Cette pratique s’est développée à une époque où les textos, comme les tweets, devaient être très courts. Et même s’ils peuvent désormais être plus longs, le caractère synthétique des messages est resté. « La mise en contexte demeure pratiquement impossible. L’image graphique devient nécessaire à l’intelligibilité du message. Depuis cinq ans, en France, dans les affaires de harcèlement ou de crimes sexuels, les juges et les jurés examinent désormais ces signes parmi les preuves présentées, et le débat se fait autour de leur interprétation. La présence ou l’absence de tel sigle peut changer du tout au tout l’interprétation du message, et donc l’issue du procès », explique Antoine Gautier.

J’ai trouvé particulièrement fascinant d’apprendre de cette lecture qu’il se développe actuellement une grammaire des signes graphiques. Ceux-ci ne se placent pas n’importe où et remplacent des ponctuations plus classiques, comme le point final d’un texte, en ajoutant un élément de message.

« Chaque année, je demande à mes étudiants comment ils perçoivent le point à la fin d’un tweet ou d’un texto. Ce qu’il y a de frappant, c’est qu’il n’est plus transparent. » En français classique, il marque la fin d’une phrase, alors qu’il devient redondant à la fin d’un message. « Il acquiert un sens nouveau, perçu comme vexatoire. Le point final coupe la discussion, c’est péremptoire. »

« La langue a toujours été polysémique et la ponctuation, encore davantage. Au XIXe siècle et avant, c’était chaotique. La ponctuation s’est stabilisée il y a deux ou trois générations seulement, ce qui lui a donné l’illusion de fixité, mais là, ça repart. »

L’effet sur la langue

Cette écriture numérique finira-t-elle par déteindre sur les autres cadres plus classiques de l’écrit ? C’est la question à un million de dollars. « Ça va dépendre un peu des outils, qui l’offrent ou non, mais les utilisateurs sont très conscients du contexte. Des signes graphiques, on en voit en publicité, mais je serais surpris que la presse emboîte le pas. Mes étudiants n’en mettent jamais dans leur travaux, mais dans leurs courriels ou leurs messages, si, quand la conversation devient plus personnelle. »

Sur le lexique, on constate une certaine influence, mais il n’est pas acquis que les « textismes » entreront dans le langage courant. La GGF cite quelques nouveautés verbales, comme « tèler » (téléphoner) ou « loler », de « LOL », abréviation de laughing out loud (mort de rire). De toute manière, ce procédé est générationnel et n’est pas différent des « prof », « gym » et autres formes abrégées d’hier. La manière dont l’usage s’établira est quasi impossible à prévoir.

« La seule certitude est que l’écriture numérique n’est plus une passade. Elle est là pour de bon. Ce qui se passe n’est plus lié aux contraintes initiales de devoir écrire très court sur de petits claviers. On assiste à autre chose. On est dans la plus grande révolution de la langue depuis l’imprimerie et on ne sait pas où ça va nous mener. »