Je m’ennuie

Je m’ennuie de ce monde moins aseptisé où on serrait des mains. Je m’ennuie de la liberté que ça représentait. Je m’ennuie de ne pas penser. De juste vivre.

Photo : L'actualité

Je trouve ça long. Je supporte le tout, je sais que je vais m’en sortir, mais je fais aussi du déni. Ça m’affole à quel point tout ça est rendu notre nouvelle normalité. À quel point je suis désormais habituée qu’un décret existe pour m’interdire de faire entrer mes parents ou mes amis chez moi. Ça n’a aucun sens quand on y pense.

Je ne vois personne. Je suis concentrée sur l’essentiel, sur ce que je dois sauver en cas de crise. Ma santé mentale, mon couple, mes enfants, mon travail. C’est tout ce que j’ai. Je parle à mes amis au téléphone, à mes parents, à mon frère, à ma sœur. Je parle à des proches au moins une fois par jour. Mais il m’arrive le vendredi soir de bouder. De bouder de ne pas pouvoir sortir. De me rappeler subitement les possibilités qu’offrait le monde d’avant. De me souvenir que ce que nous vivons n’est pas normal. Même si, huit mois plus tard, nous avons tous trouvé une sorte de routine. Je ne remarque plus quand j’ai le masque. Je l’ai même oublié l’autre fois en allant à l’épicerie et, trop paresseuse pour retourner chez moi, j’ai demandé à l’entrée si je pouvais en acheter un.

Il a fallu que je pénètre dans le magasin sans masque et, de l’entrée à la caisse où se trouvait ledit masque, je vous jure que je me sentais comme dans un de ces rêves où tu constates que tout le monde est habillé, sauf toi. « Ah, cachez mon horrible visage nu qui se promène dans une épicerie avec tous ses microbes! » C’est sûr qu’après la pandémie on deviendra tous germaphobes.

Je m’ennuie des fêtes. Je m’ennuie de parler dans une cuisine, assise sur un tabouret autour d’un îlot avec des amis d’amis que je viens de rencontrer. Je m’ennuie de piger dans des plats en refaisant le monde, de finir un verre en n’étant pas sûre que c’est le mien. Je m’ennuie de prendre un taxi en touchant à l’horrible poignée tripotée par plein d’inconnus et de respirer le même air que le chauffeur jusque chez moi. Je m’ennuie de pianoter sur mon téléphone sans me demander s’il a la COVID, je m’ennuie d’être sale. D’être proche. Je m’ennuie de cette proximité qu’on avait sans le savoir. De faire la bise à des collègues, de rire en mettant la main sur leur épaule, de faire des accolades, des câlins. Je m’ennuie de parler à deux pouces de la face d’une amie dans un party de bureau parce que la musique est trop forte. Je m’ennuie de la possibilité de rencontrer des gens. De faire des découvertes.

Je m’ennuie de ce monde moins aseptisé où on serrait des mains. Je m’ennuie de la liberté que ça représentait. La foule. Le public. Des gens entassés dans un bar, venus manger des nachos et rire. Je m’ennuie des soirées d’humour, de parler dans un micro même pas lavé. Je m’ennuie de mon système immunitaire qui savait me protéger et composer avec tous ces microbes. Je m’ennuie de ne pas penser. De juste vivre.

Je me console avec ma bulle. Ceux avec qui j’hiberne, papa ours et les trois oursons. C’est mon terrier pour l’hiver. Il est bien assez rempli d’amour et j’ai la chance qu’il me reste des contacts. De la petite peau à toucher. Mais je m’ennuie. J’ai hâte au printemps. J’ai hâte à la promesse qu’un jour je referai la bise à un voisin, qu’un jour je retrouverai avec les humains cette camaraderie, cette proximité, ce partage qui dit « je vous aime bien ».

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Je suis d’accord avec Mme Léa…mais je me suis remise à la lecture de Anne Philippe…qui me remet à l’instant présent qui passe et ne revient pas. Apprécier l’instant qui me permet de vivre, d’apprécier la permanence de la nature face à l’éphémère vie humaine. Nous ne sommes qu’un tout petit grain de sable et ce minuscule grain de sable disparaîtra dans la vaste mer du monde…pourquoi ne pas en jouir à chaque instant et ne contempler que ce qu’il y a de beau…et il y beaucoup de beau dans la nature…J’aime vos articles, mais il faut arriver à dépasser l’ennui qui voudrait bien nous envahir…et jouir de ce qu’il y a d’essentiel… Merci pour vos articles que je lis fidèlement tous les jours…

J’adore lire vos articles, écrites comme « sur le coup du moment », après une « petite colère » sur ce que l’on vit à un moment donné ou en réaction à un truc qui nous chiffonne (et il y en a plus, plus en cette période)! C’est léger, rafraichissant et ça donne le goût de rire, de sourire en se disant « maudit que c’est vrai, maudit qu’elle a raison la petite! » Rien que de voir votre frimousse, ça me fait aussi tout ça. C’est un petit plaisir que je cherche à tous les jours en ouvrant mon ordino. J’ai bien aimé votre réaction sur les « enfants gâtés de Québéçois » qui réagissent comme de « bébés » à toutes les consignes que nos gouvernants essaient de mettre en place (impossible si nous ne participons pas) pour « nous sauver la peau ». La très grande majorité s’y met mais il restera toujours un petit groupe de « chialeux » (j’allais dire « d’imbéciles heureux ») avec qui « il y a rien à faire » que de leur dire de temps en temps, en plein dans le nez, « who, ça va faire … débarque de sur mes bottines ».

« L’ennui permet de vagabonder en soi, d’échapper aux contraintes utilitaires actuelles. » — Jacques Attali

Le philosophe allemand Arthur Schopenhauer (1788-1860) voit dans la vie une forme d’oscillation entre deux états : la souffrance et l’ennui. Cette conception nous renvoie à la notion de plaisir en sorte que tout ce que nous regardons comme du plaisir, de la jouissance, etc., tout cela pourrait être la déclinaison de diverses formes de souffrances qui en quelques sortes seraient travesties.

L’ennui deviendrait alors un état marquant un repli utile pour nous ramener dans une position plus équilibrée dans laquelle la volonté, la raison, la compassion (l’amour pur) reprendraient ses droits.

En ce sens, il y a peut-être dans l’ennui quelque chose de bon. En même temps, cela nous indique que les choses ne reviendront pas ou plus exactement comme avant. Ce qui est perdu est perdu. Il ne reste que la mémoire et la possibilité que nous aurions de la partager.

On doit aussi à Schopenhauer, un petit ouvrage croustillant intitulé : « L’Art d’avoir toujours raison » (Dialectique éristique), que tout bon débatteur se devrait d’avoir lu au moins une fois dans sa vie.

« Ma santé mentale, mon couple, mes enfants, mon travail. C’est tout ce que j’ai. Je parle à mes amis au téléphone, à mes parents, à mon frère, à ma sœur. Je parle à des proches au moins une fois par jour. » Pauvre vous, avec vos enfants et votre famille. Vous vous croyez si seule?

Et quand on n’a pas de conjoint ni d’enfant dans SA maison… On est juste misérable? On parle de toutes les catégories de personnes, mais jamais de nous les célibataires dans la fleur de l’âge…

Tellement vrai parfois je me dit que de plus en plus les gens ce sont du je me moi. Beaucoup ne voit pas l’impact qu’il va y avoir dans deux ans. Le masque on l’aura à vie si celà continue. Si c’est le cas j’espère juste que ce sera par choix car je ne survivrai pas avec celà au visage. Je remarque qu’il n’y a plus de sourire derrière les masques les gens te regarde d’un air soit triste ou de colère. J’avais remarqué aussi pendant le confinement en mars les gens te disais bonjour mais avec cette deuxième vague les gens se promène avec leur masque et il n’y a plus rien de ça. Nos enfants et petits enfants vont payer pour toute cette faillite. Triste de voir qu’on a plus le droit à notre opinion et liberté. 😏

Oui, un monde moins aseptisé… On dirait que plus le monde devient aspetisé, moins nous sommes équipés pour faire face aux épidémies. Pourtant, dans le passé dans un monde beaucoup moins aseptisé que celui que l’on connaît, les épidémies ont causé des ravages épouvantables. Peut-être y a-t-il un équilibre entre trop aseptisé et pas assez, qui ferait que nous serions moins vulnérables à ce type de virus. Quand je vois le nombre de gens, surtout plus jeunes, qui sont allergiques, je me dis qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas rond car dans ma jeunesse, peu de gens étaient allergiques.

Il y a aussi le fait que l’état va beaucoup plus loin maintenant. Le gouvernement décide quand on va fêter la fin de l’année (elle ne partira jamais assez vite) et avec qui… dans ma maison. Il y a peu de temps cela aurait été impensable et une violation éhontée de nos droits fondamentaux. Je doute fort que la préoccupation des politiciens soit notre santé, je parierais que c’est plus en rapport avec l’état lamentable de notre système de santé que les politiciens ont éviscéré au cours des dernières décennies. Je crois qu’ils veulent tout simplement sauver la face. C’est pour ça qu’on a aussi besoin de chiâleux pour les tenir en respect!

Joyeuses fêtes… avec ou sans les diktats du chef de l’état!

Que c’est bien dit et…c’est vraiment tout ce que je pense. Merci de bien l’écrire pour moi. Au plaisir de te lire encore.