Je n’aime plus

Le rapport de force entre les géants de la techno et les sociétés, qui sont devenues leurs laboratoires à grande échelle, n’est plus équitable. 

Charles Grandmont
Photo : Daphné Caron

Si vous êtes un adulte nord-américain normalement constitué, vous passez maintenant le dixième de votre temps les yeux rivés sur votre téléphone intelligent. L’équivalent de plus d’un mois par année, sans arrêt.

Facebook, Apple, Google et leurs pairs ont réussi à aspirer le maximum d’heures de nos vies, sans comptes à rendre, ou si peu, sur les façons dont ils tirent les ficelles en coulisse pour déterminer ce que l’on voit et influencer ce que l’on aime, ce que l’on achète et pour qui l’on vote. Tout ce temps qu’on leur consacre leur permet d’amasser des océans de données sur nos préférences et nos comportements, que ces entreprises exploitent et revendent ensuite pour leur plus grand profit. Et plus elles possèdent de données sur nous, plus elles peuvent peaufiner leurs stratégies pour accaparer notre attention.

Cette roue tourne à une vitesse affolante, et des voix de plus en plus fortes réclament qu’on y mette un frein.

Il faut vivre dans une caverne sans accès à Internet pour ne pas remarquer les effets secondaires de cette concentration de pouvoir. Pour ne donner qu’un exemple (intéressé, j’en conviens), les médias s’affaiblissent parce que leurs revenus publicitaires sont siphonnés par ces nouveaux monopoles. Plus de 40 % des emplois dans la presse écrite ont disparu au Québec en 10 ans, ce qui réduit la diversité et la profondeur du paysage médiatique.

On doit s’adapter, bien sûr, mais il faut reconnaître que les dés sont pipés et la démocratie menacée. Des campagnes de diffusion d’informations falsifiées ont soufflé sur les braises du Brexit et contribué à redessiner les frontières de l’Europe. Elles ont joué en faveur de l’élection de Donald Trump aux États-Unis, et leur pouvoir de division et de polarisation ne semble pas près de faiblir.

Jusqu’ici, les maîtres de la Silicon Valley s’en sont lavé les mains et continuent de faire tout ce qu’ils peuvent pour se placer au-dessus des lois. Pas question pour eux d’assumer la responsabilité des contenus qu’ils publient. Pas question de mettre fin aux stratégies d’évitement fiscal qui font perdre des milliards aux États. Tant pis pour les détaillants locaux, qui doivent faire face à une concurrence déloyale dans le commerce électronique. Vous êtes de ceux qui s’inquiètent de l’avenir de la culture québécoise, qui ne peut ni se financer ni se faire voir décemment sur Netflix ou Spotify ? Vous pouvez toujours leur envoyer un courriel pour vous plaindre.

La plupart des gouvernements réagissent timidement. À leur défense, la rapidité avec laquelle ces changements surviennent est stupéfiante. Même le premier ministre du Québec, Philippe Couillard, avoue que les États n’ont pas les ressources pour s’adapter assez rapidement (voir « Prêts pour l’intelligence artificielle ? »).

À Ottawa, Justin Trudeau s’est pour sa part enfermé dans une logique tordue en refusant d’obliger Netflix à percevoir la taxe fédérale sur ses abonnements au Canada. Le premier ministre du Canada aurait tout intérêt à s’inspirer de Margrethe Vestager, la courageuse commissaire à la concurrence de l’Union européenne, qui a imposé des amendes représentant des milliards de dollars à Apple et à Google pour leurs pratiques fiscales et commerciales déloyales. Ou à prendre exemple sur le président de la France, Emmanuel Macron, dont le gouvernement veut limiter la propagation des fake news, ou sur la chancelière allemande, Angela Merkel, qui a fait adopter une loi pour forcer le retrait rapide de contenus à caractère haineux.

Aucune de ces initiatives ne parviendra à elle seule à rétablir un rapport de force plus équitable entre les géants de la techno et les sociétés qui sont devenues leurs laboratoires à grande échelle. Mais elles ont le mérite de tenter de trouver des réponses, même imparfaites, à l’un des plus grands enjeux de notre époque.

Et le citoyen ? Un truc simple pour commencer : désactivons les mille et une notifications de notre téléphone intelligent, question de regagner un peu de souveraineté sur nous-mêmes.

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14 commentaires
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La fin de cet article rachète son début. Oui, désactivez les mille et une ramifications de VOS téléphones intelligents. Et je dis bien VOS, car, contrairement à ce que M. Grandmont affirme au début de son texte, si je suis un adulte nord-américain normalement constitué, je passe 0 % de mon temps les yeux rivés sur un téléphone intelligent, puisque je n’en ai jamais possédé un, et cela non par principe, mais parce que je n’en ai nullement besoin. Tout comme je ‘ai pas besoin de voiture, ni de voyages dans le sud ni d’être propriétaire d’une maison ou d’un cinéma maison. Imaginez ce que j’économise…

Ce que je déplore dans cet article est qu’il est axé sur la victimisation : les gros méchants sont les multinationales technologiques, et les gouvernements, censés nous protéger d’elles, n’en font pas assez. Et les citoyens? Allons, Monsieur de Grandmont, ce sont d’abord eux qui font le choix d’être sous l’empire des gadgets, pourquoi ne le dites-vous pas? Or, comme le dit si bien l’ami Mc Sween, en ont-ils vraiment besoin? Voyez-vous, je n’ai ni smartphone ni compte Facebook ou LInkedin, et cela ne m’empêche pas d’être un publicitaire prospère – alors que, s’il y a un milieu branché, c’est bien celui de la pub! Donc, oui, il est possible en 2018 de vivre librement, sans être obligé d’imiter le troupeau ou de vivre dans son « laboratoire ». Personnellement, j’aime mieux profiter des changements de saisons et de leurs splendeurs.

Or, je revendique haut et fort le fait d’être un adulte nord-américain normalement constitué. Je passe beaucoup de temps – et bien plus que le dixième de ma vie – avec les proches qui constituent mon réseau social. Ce sont eux qui « aspirent le maximum d’heures » de mon existence, et ce ne sont pas des entités virtuelles, mais des gens que je peux embrasser ou dont je peux serrer la main. Et pourtant, le croirez-vous, je ne vis pas dans une caverne sans accès à Internet!

Très réel, et ça ne va pas s’améliorer, au contraire puisqu’on est déjà rendu à la génération de ce que j’appelle affectueusement les zombies, i.e., ceux qui marchent un peu partout en regardant leur téléphone cellulaire plutôt que la direction où ils vont…Certains lecteurs se reconnaîtront peut-être…
Pour ma part, j’ai désactivé toutes les notifications du cellulaire, sauf celle des Messenger que je reçois de mes proches à l’occasion.
J’active parfois AdBlock+ qui est très utile pour éliminer les pubs agressives tout particulièrement présentes sur YouTube par exemple, qui empêchent une vidéo intéressante de démarrer avant de longues secondes…
Mais je dois parfois désactiver AdBlock+ simplement pour avoir accès à de saines lectures comme actuellement…Eh oui, je vous lis en voyant un tas de pubs sur de récentes recherches que j’ai faites, avec le résultat que mes yeux sont continuellement attirés par ces pubs.
Voilà où on en est. Bientôt, les pubs couvriront sans doute plus que la moitié de nos écrans d’ordinateurs.
Note: je suis un brin arriéré puisque je n’ai pas encore de téléviseur connecté, mais ça viendra n’est-ce pas???

La venue future d’ une dictature mondiale, avec des humains robots avec des cerveaux lavé …..

Comme j’ai étudié beaucoup de choses parfaitement inutiles telles que : les beaux-arts, l’architecture, la psychanalyse, je me suis aperçu tout de même que ces trois disciplines avaient au moins une chose en commun.

En art, une œuvre doit non seulement être belle, équilibrée, significative, encore doit-elle être susceptible de résister au passage du temps.

En architecture, il y a pour toute construction un test : celui de la résistance des matériaux.

En psychanalyse, il faut apprendre à devenir résistant. On ne peut pas toujours prévenir les agissements des uns et des autres, il n’est pas toujours possible de contrer une agression, mais on peut toujours résister aux agresseurs et les tenir à distance.

Ces trois disciplines ont un mot en commun : résistance.

Ce qui fait le succès des Goo-truc, Face-machin-chose, Net-fistule, c’est bel et bien leur caractère irrésistible. C’est parce que nous sommes tous liées, interdépendants et donc dépendants que nous leurs appartenons.

On ne peut pas empêcher un manipulateur de vous manipuler, nous pouvons cependant apprendre à lui résister et nous pouvons nous organiser pour leur résister collectivement.

Pour se faire, il suffit de lancer un mouvement, L’actualité pourrait le faire… et tôt ou tard, il faudra bien que les gouvernements entendent les suppliques des gens, aident la presse écrite à survivre, ne serait-ce que pour préserver le contenu et l’équilibre en matière d’information, voter des lois qui respectent pleinement l’accès à l’information (et si besoin est : l’effacement) des données qui sont compilées sur nous, etcetera… incluant des moteurs de recherches qui ne respectent pas votre vie privée.

Il suffirait simplement d’un bouton sur le moteur de recherche : accès à mes recherches et option > effacement des données de recherches. Seules des recherches de données sensibles (exemple : terrorisme) pourraient être impossibles à effacer.

Les quasi-monopoles de Goo-chose, de Tweet-tweet, de U-éprouvette ou de Pomme-gâtée n’existent que parce que nous n’avons pas osé les concurrencer, que parce que nous n’avons pas eu le courage et la force de leur dire que ce qu’ils nous offrent, est bien différent de tout ce que nous voulons.

Peut-être devrions-nous aussi mieux comprendre nos besoins.

Si ce n’est que pour mettre en ligne ce gazouillis, je suis contraint et forcé de passer par Google, prouver que je ne suis pas un robot par des algorithmes qui sont souvent faux. Sauf que… Google se trompe et je peux les tromper puisque rien n’indique que je ne sois pas en effet un robot alors que mon intelligence n’est en rien artificielle pourtant.

On ne peut pas empêcher un manipulateur de vous manipuler, nous pouvons cependant apprendre à lui résister et nous pouvons nous organiser pour leur résister collectivement. TOUT A FAIT D’ACCORD AVEC VOUS!

Même si je suis une adulte « normalement constituée », je n’ai pas de téléphone intelligent. Dans la maison, c’est moi qui suis intelligente…

BRAVO Pascal Pelletier, il ne faut pas embarquer dans les folies collectives, mais se servir de son jugement..

Intéressant billet.

Un gouvernement ne peut légiférer tant et aussi longtemps qu’il n’y a pas matière suffisante à le faire. De plus, les technocrasses de Sillicon Valley oeuvrent sous un gouvernement dit du « free for all » que sont les États-Unis dont l’effigie est le signe du dollar.

lorsque vous comparez l’imposition d’une taxe de vente fédérale pour Netflix en écrivant : « Le premier ministre du Canada aurait tout intérêt à s’inspirer de Margrethe Vestager, la courageuse commissaire à la concurrence de l’Union européenne, qui a imposé des amendes représentant des milliards de dollars à Apple et à Google pour leurs pratiques fiscales et commerciales déloyales ».

Vous comprendrez que l’un n’a rien à voir avec l’autre, l’imposition des taxes ne relève pas du domaine des « taxes » alors que la « fraude fiscale » relève du Code criminel par le biais de la loi sur le Revenu.

En ce qui a trait au contenu québécois pour Netflix, celui-ci est bloqué par la main-mise de Vidéotron sur les droits de télécommunications de la CRTC. Netflix ne peut donc pas diffuser en territoire canadien, les fims et émissions télé au Canada. Si les producteurs télé-cinéma se sont vendus à Vidéotron ce n’est certainement pas la faute de Netflix.

À la prochaine ronde d’achat pour télédiffusion de films et séries québécois, Netflix pourra obtenir un droit si le CRTC ne continue pas à préférer Videotron parce qu’il est en territoire canadien. Il faudrait savoir aussi la durée du droit acquis par Videotron pour la télédiffusion de la production québécoise.

Le contenue des productions chez Radio Canada est détenu par elle-même, mais lorsque une série télévisée est la propriété d’un producteur indépendant, c’est encore une fois Videotron qui en a la main-mise.

Il faudrait attaquer ceux qui se croient tout permit au lien de viser ceux qui ont beaucoup de difficulté à obtenir des droits de diffusion.

Ce n’est pas si grave… les robots qui pensent s’en viennent à grands pas… et je n’aurai plus rien à faire qu’à obéir à leur voix…
Oups! On me demande si je suis un robot? Encore un peu de temps avant que le robot me demande êtes-vous un humain?

Mon cellulaire me fait sauver beaucoup de temps – transactions bancaires et autres, météo, nouvelles, achats, etc.

En publique, je m’ouvre, je souris – j’essais, dans le respect de communiquer, mais bon, les gens sont hyper préoccupés et fatigués…

Ça ne sert à rien de se battre contre ces grosses compagnies….il faut profiter de leur impact sur le marché…pour promouvoir notre culture et nos produits…Je ne comprends pas pourquoi nos séries télé québécoises ne sont pas déjà toutes sur Netflix??? ….pourquoi ne pas vendre à Netflix et voir les français du monde entier devenir « addictes » de nos séries extraordinaires????

Bonjour Mlle Angèle

Tel que mon précédent commentaire l’indique Netflix n’a aucun droit de diffusion au « Canada » sur la production québécoise. C’est vidéotron qui possède le droit de diffusion au Québec. Cependant, Netflix possède des droits de diffusions en France, Belgique et Suisse Romande pour nos productions. Vous ne pourrez cependant les voir au Québec parce que ce droit est entre les mains de Videotron.

Alors si vous (ni moi) ne passons 10% de notre temps avec ces bébelles et que le 10% est une moyenne, imaginez quel est le véritable pourcentage de temps qu’y consacrent ceux qui en sont esclaves………