Je ne suis pas un féministe… mais je suis féministe

Être un féministe ou être féministe, c’est bien différent, dit le Dr Alain Vadeboncoeur, qui s’interroge ici sur le féminisme, le sens des mots et l’engagement.

Photo: Martin Barraud/Getty Images
Photo: Martin Barraud/Getty Images

Le débat sur le féminisme pousse à la réflexion, dès lors qu’on pourrait apparemment être ou ne pas être féministe. On ne se gêne pas de part et d’autre pour donner haut et fort son opinion, dans ces débats d’une intensité shakespearienne, notamment sur les réseaux sociaux. Je me suis donc moi aussi interrogé, comme tout le monde. Suis-je féministe? C’est une question légitime.

En fait, deux questions me viennent en tête. D’abord, suis-je féministe? La deuxième question a plus de poids: suis-je un féministe? Malgré les apparences, il me semble que ces deux questions sont bien distinctes, si les mots ont encore un sens. Je vous le dis tout de suite, ma réponse à la seconde en décevra certains.


À lire aussi:

Lise Thériault, le féminisme et le dictionnaire


Bien définir les mots

Devant le fleuve d’opinions contradictoires et emportées sur le sujet, j’en suis venu à me demander, moi aussi, ce que signifiait le mot «féministe». Parce que clarifier les termes est fondamental si on ne veut pas s’égarer dans un dialogue de sourds, comme cela arrive trop souvent.

Lorsqu’un doute me vient, je vérifie toujours ce qu’Antidote propose comme définition. Dans ce cas-ci, sujet sensible, j’ai validé avec quatre dictionnaires, pour être certain que ce logiciel en présente bien la définition la plus acceptée.

On y trouve deux définitions, celle de l’adjectif et celle du nom. Commençons par le plus simple. Pour ce qui est du nom (comme dans: «Je suis un féministe»), la définition de «féministe» est «partisan du féminisme».

Source: Antidote 9
Source: Antidote 9

Quand je lis ou j’entends «Je suis féministe», j’ai toutefois tendance à croire qu’on utilise plutôt l’adjectif, dont la définition est: «Relatif au féminisme, aux revendications féminines».

Pour ceux qui douteraient d’Antidote:

  • Le Petit Larousse 2003 dit plus simplement: «Adj. et n. Relatif au féminisme; qui en est partisan»;
  • Le Petit Robert I 1987 va dans le même sens: «Adj. Qui a rapport au féminisme. […] Subst. Partisan du féminisme»;
  • Le Petit Robert illustré 2014, idem: «Adj. Relatif au féminisme. […] N. Partisan du féminisme»;
  • Enfin, le Larousse en ligne suit la même ligne: «Adj. et n. Relatif au féminisme; partisan du féminisme».

L’adjectif «féministe» sert donc simplement à signifier une relation («relatif», «qui a rapport», terme assez neutre) avec le féminisme. Une assez pauvre définition, on en conviendra. Voici d’ailleurs comment on définit l’adjectif «relatif»: «Qui concerne, qui a rapport à, qui est relié d’une façon ou d’une autre à», avec une série de définitions connexes:

Source: Antidote 9
Source: Antidote 9

Par ailleurs, je crois avoir peu entendu ou lu «féministe» utilisé comme substantif («Je suis un ou une féministe») dans les débats actuels, qui courent malheureusement trop vite pour avoir le temps de s’arrêter sur le sens des mots.


À lire aussi:

Femmes au bord de la falaise de verre


Jugez-en par la fréquence: je ne retrouve aujourd’hui dans «Google actualités», en ajoutant «Québec» à la recherche, que deux entrées de «Je suis un féministe» et 44 occurrences de «Je suis une féministe», contre 1 800 occurrences de la phrase «Je suis féministe».

Dans sa version négative, je ne trouve aucune entrée avec «Québec» + «Je ne suis pas un féministe», une seule avec «Je ne suis pas une féministe» (où, incidemment, Fan2.fr nous apprend surtout que Taylor Swift soutient Emma Watson dans son combat), contre 4 940 occurrences de «Je ne suis pas féministe».

Le nom «féministe»

C’est pourtant comme nom, et non comme adjectif, que le mot «féministe» prend tout son sens. Parce qu’être «un féministe» ou «une féministe» reflète le côté «partisan» de la doctrine ou des idées propres au féminisme.

«Partisan», un mot galvaudé quand on parle de sport professionnel ou de partisanerie politique, est plus noble dans l’univers des idées, puisqu’il s’agit de prendre parti «pour un système, une doctrine» ou comme une «personne attachée, dévouée à une organisation, à un parti politique». Bref, il s’agit d’être militant.

Source: Antidote 9
Source: Antidote 9

«Prendre parti» ne saurait être neutre. Selon Antidote, cela signifie «prendre position pour quelqu’un, quelque chose». Dans ce contexte, il s’agit d’un engagement concret, pour une cause, des idées ou un mouvement.

Être un féministe consiste donc à prendre position et manifester un engagement concret pour le féminisme – dans la vie de tous les jours, pas seulement quand il s’agit de prendre position sur les réseaux sociaux. Cela tombe sous le sens, mais restreint d’autant la possibilité d’utilisation.

Quant à «l’engagement», référons-nous à la troisième définition d’Antidote: «Fait de prendre position, de s’impliquer publiquement dans un débat, un domaine, habituellement d’intérêt public», ce qui correspond à une action, une défense et une prise de parole publique, par exemple.

Revenons au «système» ou à la «doctrine» en cause: le féminisme. Compte tenu de ce qui précède, sans doute est-il prudent de clarifier aussi la définition de cette «doctrine qui fait la promotion des droits des femmes et de l’importance de leur rôle dans la société, mouvement qui milite en faveur des droits des femmes».

Être un ou une féministe, c’est donc participer ouvertement et publiquement à la promotion des droits de la femme ou bien militer activement en leur faveur, ce qui va bien au-delà des idées et des convictions, surtout quand on les garde pour soi.

Être un ou une féministe, c’est le manifester avant tout par les actes. Je doute que ceux et celles qui ne s’engagent pas concrètement, ne militent pas activement ou ne font pas publiquement la promotion des idées féministes puissent se définir comme des féministes.

Je vais finir par croire que je suis parfois en accord avec Philippe Couillard, qui disait récemment: «L’important pour moi, c’est l’action, et que l’on croit profondément à l’égalité, à l’égalité des femmes, à la possibilité d’accéder à n’importe quel poste, à n’importe quel type de profession.»

Suis-je donc un féministe?

Ce qui me ramène à ma question: suis-je un féministe? Je ne pense pas. Même si j’ai pris souvent la parole publiquement, que j’ai défendu un certain nombre de causes qui m’apparaissent louables et que je ne crains jamais de donner mon opinion, je n’ai jamais milité pour le féminisme ni pris la parole de manière substantielle pour défendre les idées féministes. Et si je l’ai fait de temps en temps, ce ne fut jamais de manière centrale dans mes propos. Or, le débat doit porter sur les actes, qu’on peut d’ailleurs aisément mesurer, plutôt que sur les seuls principes et les idées.

Pas que je sois le moindrement du monde en désaccord avec les idées féministes, mais je n’ai tout simplement pas porté ces idées publiquement. J’affirme du même coup que ce constat personnel marque mon respect pour les féministes en général et le féminisme en particulier.

Pour ces femmes et ces hommes d’action, militantes et militants, personnes engagées, qui ont jalonné ce combat, je refuse de m’arroger le nom «féministe». J’ai trop de respect pour la langue pour mal utiliser un adjectif. Comme disait Wittgenstein: «Sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence.»

Le génie de la langue m’aide toutefois à résoudre ce dilemme, puisqu’à défaut d’être «un féministe», il est vrai que je suis «féministe», c’est-à-dire en relation avec le féminisme, ce mouvement essentiel de la société contemporaine, dont l’effet est sans équivalent dans l’histoire humaine.

Ce qui n’est pas très difficile, d’ailleurs, puisque chez nous, tout le monde – ou presque – est «en rapport» avec le féminisme et avec les idées du féminisme, de même que tout le monde – ou presque – est pour l’égalité des sexes et les droits des femmes. Même mon métier, autrefois bastion des hommes, est aujourd’hui majoritairement féminin pour les nouvelles générations.

Voilà. Nous sommes tous et toutes féministes, cela va de soi. À tout le moins, l’immense majorité d’entre nous. Mais personnellement, je ne peux prétendre être un féministe. Tout simplement parce que je ne le mérite pas.

Dans la même catégorie
Boutique Voir & L'actualité

Obtenez jusqu’à 40% de plus pour votre prochaine sortie

2 commentaires
Les commentaires sont fermés.

POUR les … »ismes »… et CONTRE quoi?

« Contre » les inégalités des personnes, « contre » les injustices aux personnes, « contre » la violence aux personnes, c’est ce que le mot égalitarisme veut nécessairement dire. Cela veut dire forcément « pour » l’égalité, la justice et la non-violence. Et forcément, dans ce cas, c’est pour toutes les personnes, tous les sexes/orientations, toutes les races, toutes les ethnies, toutes les classes de personnes, etc. Tout le monde dans tout le monde, c’est simplement universel, c’est rassembleur et sans ambiguïté ou autres sens ou connotations possibles.

L’utilisation du suffixe … »isme » est toujours associé au même concept. La racine à laquelle le suffixe est associée est ce pour quoi nous sommes « pour », par opposition dans la majeure partie des cas avec soit le restant, soit l’inverse ou soit les autres options. Parfois, il peut ne pas y avoir d’opposition formelle, parfois, il peut aussi y avoir complémentarité et/ou aucune association quelconque. Mais c’est parfois et pas nécessairement. Dans certains cas, il peut y avoir une notion de ce qui meilleur ou préférable à son contraire. Il y a le mot « féministe », il n’y a pas le mot « hommiste ». Y-a-t-il « pour les femmes » et » contre les hommes »? Y-a-t-il « pour les hommes » et » contre les femmes »?

Voilà ou est malheureusement le problème ou la controverse sur l’utilisation du mot « féminisme » en 2016 au Québec et au Canada. Voilà pourquoi certaines personnes n’aiment pas se qualifier de « féministe » alors qu’au sens « populaire », elles le sont. Le sens « populaire » du mot féminisme tombe en fait dans un populisme qui malheureusement peut aujourd’hui voiler la position objective et rationnelle des personnes, celle d’être contre la violence, les iniquités et les injustices aux femmes, aux hommes et aux non-sexualisés pour prendre cette typologie. Les mots justes et rassembleurs dans tous les cas pour décrire la situation que l’on souhaite sont égalitarisme, pacifisme, et justisme*. Je suis POUR ces … »ismes », et CONTRE leur contraire.

Marc Chénier
Laval
7 mars 2016

*C’est ce qui s’appelle un État de Droit constitutionnalisant les droits des personnes et des libertés. C’est ce que le Canada et le Québec sont par notre constitution, nos chartes et notre démocratie, toujours perfectibles. Et nous faisons l’envi du reste du monde, j’en suis humblement fier sachant qu’on a toujours besoin d’améliorer et je continue la lutte d’une façon reconnaissante.