Je suis noir et mon école aussi

Toronto avait déjà des écoles alternatives pour les Amérindiens et les homosexuels. En 2009, elle aura une école afrocentrique! Est-ce le retour de la ségrégation ou une solution au décrochage scolaire alarmant chez les jeunes Noirs?

Lorsque leur professeur mentionne le Ku Klux Klan, les élèves avachis au fond de la classe sortent de leur torpeur. Darryl Hobbs, un enseignant dont la cravate dissimule mal la jeunesse, explique que le KKK a déjà défilé à quelques kilomètres de Toronto. « Vous allez constater qu’il y a une énorme différence entre le Canada urbain et le Canada rural », leur dit-il. Ses élèves de 11e année, tous noirs sauf un, semblent plus choqués qu’étonnés.

Leur école secondaire de l’est de Toronto — Eastern Commerce Collegiate Institute, que tous appellent Eastern Commerce — est célèbre pour sa formation professionnelle et son équipe de basket ; c’est là qu’a étudié Jamaal Magloire, un Canadien qui évolue dans la NBA. Le racisme est un sujet qui retient l’attention : la majorité des quelque 550 élèves sont issus de minorités visibles.

Le cours de Darryl Hobbs, « Histoire de l’Afrique et des peuples africains », offert dans 15 écoles secondaires torontoises (sur une centaine), donne un avant-goût de la future école afrocentrique. Celle-ci a obtenu le feu vert du conseil scolaire de Toronto cet hiver, à l’issue d’un débat tumultueux : en septembre 2009, une école alternative se conformera au programme du ministère de l’Éducation tout en privilégiant un point de vue « africain ». Il ne s’agira pas de séparer les élèves en fonction de leur couleur, mais de permettre aux parents qui le souhaitent d’envoyer leurs enfants dans un établissement où l’accent sera mis sur l’histoire et la littérature des peuples noirs. Le contenu ira des grands empires de l’Afrique de l’Ouest au leader afro-américain Malcolm X, des romanciers africains aux rappeurs américains. Même en mathématiques, les enseignants seront invités à utiliser des exemples d’inspiration africaine : les pyramides d’Égypte pourraient, par exemple, être mises à profit dans les leçons de géométrie. En valorisant leurs cultures d’origine, on espère favoriser l’épanouissement et la fierté des élèves issus d’une communauté dont les enfants cumulent les handicaps scolaires.

À Toronto, les Noirs, et plus particulièrement les enfants d’origine jamaïcaine, réussissent beaucoup moins bien que les autres. En 2006, le taux de décrochage des enfants nés dans la grande île anglophone des Antilles était deux fois supérieur à celui des enfants nés au Canada (40 % et 21 % respectivement). En clair : un écolier jamaïcain a une chance sur deux de rester sur le carreau. La situation n’est pas très différente à Montréal, une étude ayant montré, en 2006, qu’un élève noir sur deux ne décrochait jamais son diplôme d’études secondaires. C’est pour cela que la Ligue des Noirs du Québec a l’intention de réclamer une école afrocentrique pour Montréal.

Angela Wilson, une des mères qui se sont battues pour convaincre le conseil scolaire de créer une école de ce genre à Toronto, se définit comme une « vraie militante ». C’est aussi une immigrante. Elle a huit ans lorsque sa famille quitte la Jamaïque pour le Canada. À la bibliothèque de l’école, elle tombe sur Dans la peau d’un Noir, de J.H. Griffin, journaliste blanc qui a réussi à se faire passer pour un Noir, dans les années 1950, afin de dénoncer le racisme américain. Pour la fillette, c’est une révélation.

Devenue mère, Angela Wilson milite au comité de parents de l’établissement que fréquente son fils — elle en devient la présidente — et conclut que l’école n’est pas adaptée aux enfants noirs, aux garçons plus particulièrement. Les éléments perturbateurs sont envoyés, trop vite à ses yeux, dans des classes spéciales pour enfants souffrant de troubles d’apprentissage ou d’hyperactivité. Comme ce fut le cas de son fils, dès la 1re année. Pour Angela Wilson, c’est de la ségrégation scolaire, un prélude à la ségrégation tout court. « Le multiculturalisme, ce n’est qu’une façade, dit-elle. Il est loin d’être inscrit dans le cœur des gens. »

Grace-Edward Galabuzi, politologue de l’Université Ryerson, à Toronto, et auteur d’un essai sur les inégalités raciales au Canada, estime que les Noirs vivent même une situation d’« apartheid économique ». Cette analyse repose sur des données de Statistique Canada montrant que les Noirs, à compétences égales, gagnent moins que les Blancs. « La race détermine la classe sociale », dit-il. L’école n’y échappe pas. « Un enfant pauvre et blanc réussit mieux qu’un enfant noir et riche », souligne Grace-Edward Galabuzi.

Dans les écoles qui réunissent à la fois des élèves pauvres et des élèves noirs se crée parfois une dynamique où la réussite scolaire est dévalorisée : l’écolier qui donne la bonne réponse au professeur risque de passer pour un nerd. Pis, pour un chouchou du prof, lequel est souvent blanc. Si tous les enfants sont noirs, les meilleurs éléments comme les moins bons sujets, la couleur des mains qui se lèvent pour répondre à une question n’a plus d’importance. Une école afrocentrique pourrait permettre à nombre d’entre eux de redémarrer.

À Toronto, la polémique emprunte aux débats américains, les adversaires du concept se réclamant souvent du mouvement des droits civiques. Grace-Edward Galabuzi, qui milite en faveur de l’école afrocentrique, estime qu’on n’en est plus là. « Vous pouvez toujours invoquer la mémoire de Martin Luther King et son rêve de voir des garçons et des filles noirs marcher main dans la main avec des garçons et des filles blancs, mais cela risque d’être difficile : déjà, Noirs et Blancs ne vont même pas à la même école ! » « Parce que les garçons noirs sont en prison ! » ajoute Angela Wilson, non sans une pointe d’exagération.

Pour Grace-Edward Galabuzi, l’école afrocentrique est une affirmation du multiculturalisme. Son raisonnement est le suivant : il ne suffit pas de traiter tout le monde de façon égale ; il faut traiter chacun de façon équitable. Comme le décrochage prive les enfants noirs de leur droit à l’éducation, il faut faire quelque chose pour corriger la situation. La Charte canadienne des droits et libertés autorise les initiatives destinées à « améliorer la situation d’individus ou de groupes défavorisés » ; le Code des droits de la personne de l’Ontario permet la mise en place de « programmes spéciaux » pour les mêmes raisons.

Toronto compte déjà 36 écoles alternatives, depuis une école primaire amérindienne jusqu’à une école secondaire qui accueille les adolescents homosexuels. Pourquoi pas une pour les Noirs ? demandent les défenseurs de l’école afrocentrique. Le futur établissement se situera probablement dans le nord-ouest de Toronto, où vivent beaucoup de Noirs. Des militants comme Angela Wilson espèrent que des milliers d’enfants s’y inscriront, mais la plupart des écoles alternatives sont de taille modeste (moins de 200 élèves).

 

On ne sait pas encore s’il s’agira d’une école primaire ou secondaire. Les détails du programme restent à déterminer. Le conseil scolaire est déjà en relation avec des écoles afrocentriques aux États-Unis, notamment à Chicago et à Detroit, pour s’inspirer de leur exemple. Il faudra aussi recruter des enseignants aux compétences particulières. « Il ne suffira pas d’avoir un baccalauréat en sciences de l’éducation pour enseigner dans cette école », met en garde Christopher Ushi, superintendent (directeur) des écoles alternatives au conseil scolaire de Toronto. Le projet est peu populaire dans l’opinion, et le premier ministre libéral, Dalton McGuinty, ne tient pas à voir apparaître d’autres écoles afrocentriques en Ontario. On imagine mal, toutefois, comment il pourrait empêcher des commissaires scolaires élus au suffrage universel de suivre l’exemple de Toronto. La même chose vaudrait pour le Québec. Jean Charest pourrait difficilement bloquer une commission scolaire qui déciderait d’emboîter le pas à la Ville reine.

L’initiative divise la communauté noire. Le pasteur Audley James, d’origine jamaïcaine, est à la tête d’une église pentecôtiste. Ce religieux et homme d’affaires de 71 ans a réussi à fonder, dans les années 1980, une église pour les Noirs, la première du genre à avoir ouvert ses portes à Toronto en plus d’un siècle. Lorsque sa famille a immigré au Canada de la Jamaïque, dans les années 1960, les Torontois étaient moins ouverts qu’aujourd’hui aux étrangers, dit-il. Ses trois enfants se plaignaient alors souvent du racisme à l’école. La situation n’aurait pas beaucoup changé. « Dès qu’un enfant noir a des difficultés, il est envoyé dans une classe spéciale », déplore-t-il.

Pourtant, le pasteur James ne compte pas parmi les défenseurs de l’école afrocentrique. Aura-t-elle autant de difficultés que l’école amérindienne, petit établissement primaire (75 élèves) où les résultats scolaires montrent que les enfants arrivent à grand-peine à apprendre à lire et à écrire ? « Si ce qu’ils veulent nous donner, c’est une école comme celle qu’ils ont donnée aux Amérindiens, non merci ! »

Des intellectuels de gauche, comme l’essayiste Rick Salutin, se sont opposés à une école qui met à mal leur vision d’un Canada uni dans la diversité. À ses yeux, il faut que des enfants venus de partout puissent apprendre et jouer ensemble. « On pourrait toujours séparer tous les enfants les uns des autres, et leur donner à tous des tuteurs, ironise-t-il. Chacun obtiendrait son diplôme et chacun serait formé en adéquation avec les besoins du marché du travail. Sauf que la société passerait à la trappe ! »

Rick Salutin croit que tous les écoliers, et pas seulement les Noirs, devraient entendre parler de l’Afrique. Un vœu pieux qu’on répète depuis 30 ans, rétorquent les défenseurs de l’école afrocentrique. Rick Salutin craint qu’il n’y ait plus de raison de modifier le programme scolaire lorsque les Afro-Canadiens auront leur propre école, puisque ceux qui estiment que tous les élèves devraient entendre parler de l’apport des Noirs risquent de se faire répondre : mais l’école afrocentrique est là pour ça !

À l’école Eastern Commerce aussi, les avis sont partagés. Le professeur Darryl Hobbs, par exemple, est plutôt favorable à l’idée d’une école afrocentrique. Un tel établissement, croit-il, pourrait inciter les élèves noirs à se dépasser. « Lorsque je leur demande d’écrire un texte sur un héros noir, les jeunes sont franchement passionnés, constate-t-il. Ils ne se contentent pas de faire du copier-coller. » La future école, toutefois, n’emballe pas son collègue Mark Varvas. « Cela reviendrait à admettre que les élèves noirs ne peuvent pas réussir dans une école ordinaire, alors que, dans mes classes, je vois des Noirs réussir et des Blancs échouer. »

Les élèves d’Eastern Commerce, pour leur part, ne sont pas enthousiasmés par le concept. Lorsque le professeur leur demande s’ils voudraient s’inscrire à une école afrocentrique, aucun ne lève la main. « Les Noirs se sont battus contre la ségrégation, dit l’un d’eux. Ce serait une nouvelle forme de ségrégation. » Une jeune fille se demande si les employeurs ne reprocheront pas aux diplômés de la future école de ne pas avoir appris à évoluer dans un environnement… multiculturel.