Je suis visible, donc je suis

La célébrité n’est plus un privilège réservé à l’élite, constate la sociologue Nathalie Heinich dans un essai. Désormais, on peut même construire son propre mythe, grâce à Internet. Bienvenue dans le règne de la «visibilité».

Photo : Larry Busacca/Getty Images

Ils forment une nouvelle caste, au sommet de la pyramide sociale. Ils se fréquentent entre eux, sont cités en exemple, adulés. Ils tirent un capital de leur talent, de leur beauté, de leur charisme. Ils soignent leur image comme des divas, et pour cause?: leur image, ils la monnaient?! Ce sont les «?visibles?», à savoir les célébrités, vénérés pour leurs aptitudes et leur apparence (Lady Gaga, Kim Kardashian), leur fortune (Paris Hilton), leurs exploits sportifs (Sidney Crosby, David Beckham) ou encore leurs crimes (Luka Rocco Magnotta, Anders Behring Breivik).

La sociologue Nathalie Heinich, chercheuse au Centre national de la recherche scientifique, à Paris, réunit des coupures de presse et des articles sur le sujet depuis 25 ans. De la visibilité?: Excellence et singularité en régime médiatique (Gallimard), un ouvrage savant mais accessible, vient combler un vide, puisque, trop souvent, le monde universitaire francophone lève le nez sur ce phénomène, qu’il juge «?vulgaire?». Elle y fait un brillant historique de la célébrité, la démonte pour en dévoiler le fonctionnement, tout en mettant l’accent sur ses manifestations récentes, comme la téléréalité et les réseaux sociaux.

L’actualité a rencontré Nathalie Heinich lors de son passage à Montréal.

 

Pourquoi préférez-vous parler de «?visibilité?» plutôt que de célébrité??

La forme moderne de la célébrité est la visibilité. L’invention de la photographie, dans la seconde moitié du 19e siècle, et surtout celle de la rotogravure, tout à la fin du 19e, qui permet de diffuser une photographie à très grande échelle, notamment dans les journaux, ont tout changé. On commence à voir reproduit le visage des peintres, des écrivains, des politiciens et des savants. Autre grand moment de la visibilité?: le début du 20e siècle, avec l’avènement du cinéma, pour les acteurs, et des moyens techniques de reproduction du son, dans les années 1920 et 1930, pour les chanteurs. Avant toutes ces innovations techniques, seuls les souverains ou les papes pouvaient avoir leur image reproduite, soit par des pièces de monnaie, soit par des gravures, moyens matériels de diffusion extrêmement limités. Avec le règne de la visibilité, non seulement le nom et la notoriété circulent, mais aussi le visage, et donc la visibilité.

Vous dites que les célébrités bénéficient d’un «?capital de visibilité?», un prestige qui est monnayable…

Le fait de pouvoir être identifié par des inconnus grâce à la diffusion de son image crée une différence sociale absolument majeure entre les gens qui sont reconnus dans la rue et ceux qui ne le sont pas. Cette dissymétrie, cette inégalité est une forme de privilège indéniable que j’appelle un capital de visibilité. C’est un capital tout à fait mesurable, qui produit des bénéfices, car une personne visible peut vendre son image à des agences de publicité, à la radio, au cinéma. Ce capi­tal est également convertible, puisqu’un sportif, par exemple, peut transférer son capital dans la chanson. Et puis ce capital est transmissible, parce que, comme on le sait, les enfants des gens célèbres le deviennent du seul fait qu’un de leurs parents est célèbre.

Vous dites que les «?visibles?» forment une élite fortement hiérarchisée.

D’une part, ils sont au-dessus de la hiérarchie sociale, un peu comme les aristocrates. D’autre part, il existe chez les «?visibles?» une hiérarchie interne. Au haut de la pyramide, on trouve les familles royales. Ces gens sont célèbres avant même qu’on voie leur image, avant même de naître. Au bas de la pyramide, les héros des faits divers ou des téléréalités, qui n’ont aucune autre «?qualité?» que le fait d’avoir été exposés dans les médias. Ensuite, pour les politiciens ou les sportifs, tout dépend de leurs «?performances?». Pour les chanteurs, c’est le talent qui est garant de la visibilité, mais aussi la beauté. Dans le cas des acteurs, les personnages imaginaires qu’ils incarnent ajoutent à la fascination que le public ressent à leur égard. Ils sont à la fois des personnes, des personnalités et des personnages.

Que vous a appris votre recherche de plus surprenant??

C’est sans doute le problème moral que soulève le fait de pouvoir accéder à l’élite des visibles sans l’avoir mérité. On remet ici en question une valeur importante dans nos démocraties, celle du mérite. De nos jours, cette notion est contrebalancée par une autre valeur, celle de la «?grâce?». Valeur extrêmement importante, ai-je découvert, notamment dans les milieux populaires. Elle consiste à penser qu’il est normal qu’il existe des êtres plus grands que nous, sans qu’ils l’aient vraiment mérité. Ils ont reçu la grâce de leur grandeur et ils nous font la grâce de leur présence, pensent certains. Et quelles que soient les critiques violentes, formulées dans les milieux dits cultivés, contre la célébrité, contre la téléréalité, elles n’ont absolument aucune incidence sur les milieux populaires.

Cette opposition entre le mérite et la grâce nous ramène, dites-vous, à de vieilles querelles entre catholiques et protestants…

Tout à fait. On replonge dans des querelles théologiques sur les façons de construire la grandeur qui remontent au Moyen Âge. On trouvait ces querelles à l’inté­rieur du monde catholique, et entre catholiques et protestants. Grosso modo, les catholiques croyaient surtout au salut par les œuvres, c’est-à-dire par le mérite. Alors que les protestants estimaient que si quelqu’un peut se sauver par ses œuvres, cela veut dire que Dieu n’a plus aucune action sur le salut des personnes, et que si on veut garder à Dieu toute la force de son action, il faut admettre que le salut des gens ne dépend pas de leurs actions, mais de la grâce divine

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Sidney Crosby. Le but qu’il a compté en prolongation contre l’équipe des États-Unis aux Jeux olympiques de Vancouver, en 2010, a valu la médaille d’or au Canada et l’a fait passer du statut de vedette à celui de monstre sacré.



Photo : Peter Power/The Globe and Mail/PC

La valorisation de la visibilité a-t-elle des conséquences sur la démocratie??

Oui, parce qu’on assiste à la «?pipolisation?» des politiques, c’est-à-dire que la visibilité des politiciens prend de l’importance. Des Miss qui ont remporté des concours de beauté deviennent candidates présidentielles. Des acteurs, comme Ronald Reagan ou Arnold Schwarze­negger, accè­dent aux com­mandes d’un pays ou d’un État. Du coup, ça pose la question de la compétence du politique. S’il est élu en partie pour son charisme et sa beauté, quelle importance attache-t-on à ses qualités proprement politiques?? Quelle con­fiance peut-on accorder aux poli­tiques si les qualités de beauté deviennent si importantes??

Vous citez une savoureuse boutade d’Andy Warhol?: «?Je suis surtout connu pour ma notoriété.?» Sur la question de la célébrité, il est pour vous une sorte de visionnaire, non??

D’une part, il a magnifiquement utilisé cette culture de la célébrité dans son œuvre, puisqu’il a gagné une grande partie de son argent en faisant des lithographies de personnes célèbres, qui ont été une de ses marques distinctives principales. De l’autre, il a très bien perçu le phénomène. Son affirmation de 1968 selon laquelle «?dans le futur, chacun aura droit à 15 minutes de célébrité mondiale?» exprime très bien ce que nous vivons aujour­d’hui. La célébrité va bel et bien dans le sens d’une démocratisation de l’accès à la visibilité. Ce qu’on voit très bien avec la téléréalité depuis 10 ans. Mais en même temps, la visibilité, quand elle se démocratise, devient de plus en plus éphémère. Et ça, Warhol l’avait intuitivement bien compris aussi. À quelques rarissimes exceptions près, on oublie rapidement les vedettes des téléréalités. C’est l’inverse pour les familles royales.

Aujourd’hui, dites-vous, nous vivons dans des sociétés où cohabitent les «?visibles?» et les «?invisibles?», les non-célèbres. Est-ce dur d’être invisible pour certains?? Je pense ici à Luka Rocco Magnotta, le dépeceur montréalais…

Le cas de Luka Rocco Magnotta nous fait remonter à l’Antiquité. Je pense à Érostrate, ce Grec qui a incendié un temple uni­quement pour faire parler de lui. Par contre, Magnotta a mani­festement commis toutes sortes d’excès dans le but de devenir non seulement célèbre, mais visible, puisque Internet lui a servi de tremplin pour sa visibilité. C’est la différence avec Jack l’Éventreur?: avait-il commis ses crimes pour devenir célè­bre?? On ne le sait pas. En tout cas, la photo de Jack l’Éventreur était infiniment moins reproduite que celle de Magnotta. Il est possible qu’une partie de la culture actuelle fasse croire à certains que la seule façon de monter dans l’échelle sociale soit de devenir célèbre. D’où l’importance qu’il y ait d’autres modèles qui servent de socle à l’ambition.

Qu’apportent de nouveau les réseaux sociaux, comme Facebook ou Twitter, au phénomène de la visibilité??

Les réseaux sociaux offrent à leurs utilisateurs la possibilité d’être à la fois diffuseurs, producteurs et consommateurs d’images. C’est le règne de la visibilité «?self made?». Dans certains cas, c’est une nouvelle façon de cultiver le narcissisme. Ça nous rappelle surtout que la visibilité des vraies célébrités est régie par des éditeurs et des rédacteurs en chef de quotidiens et de magazines, qui décident qui a son image à la une. Dans les réseaux sociaux, comme il n’y a pas de barrière à l’entrée, comme c’est à la portée de tous, on est dans une visibilité sans capitalisation, sans privilèges. En analysant des comptes Twitter, on s’aperçoit que le nombre d’«?abonnés?» des gens non célèbres reste très limité, qu’ils sont confinés à des cercles restreints. Et les seuls pour qui la proportion est spectaculaire, ce sont les gens déjà célèbres, comme Lady Gaga et ses 25 millions d’«?abonnés?». C’est vrai, certains utilisateurs des réseaux sociaux travaillent très fort pour se rendre visibles et obtiennent une certaine visibilité. Mais dans deux, trois ans, qui se souviendra d’eux??