Jean-Paul L’Allier: mon maire pour toujours

Ce qui reste de lui, c’est son courage d’imaginer sa ville autrement qu’en pourvoyeuse de services. Une ville habitable, dans tous les sens du terme.

Photo: Jacques Boissinot/La Presse Canadienne
Photo: Jacques Boissinot/La Presse Canadienne

C’était au temps où Québec était une ville intelligente.

Pas de celles qu’imaginent les férus de techno, pour qui l’expression renvoie à la collecte puis au partage de données mettant en lien les citoyens, les services et les pouvoirs au sein d’une municipalité.

Je parle d’autre chose qui ressemble plus à une posture. Une manière d’envisager la vie en société, ses structures et son décor comme un ensemble. Un organisme complexe, où chaque volet serait aussi important que l’autre afin que les citoyens puissent aspirer au bonheur.

Après des années d’indigence politique, Québec était devenue dans les années 1990 une ville intelligente, donc, en cela qu’elle faisait appel aux connaissances et à l’ingéniosité de ceux et celles qui l’habitent, mais aussi de tout ce qui, ici ou ailleurs, réfléchit au vivre ensemble, à l’aménagement urbain, à l’avenir des agglomérations. Et c’est de cette intelligence qu’est née la ville que j’habite toujours, et que j’aime.

Une ville que l’on doit à Jean-Paul L’Allier, celui qui, pour moi, en sera toujours le maire. Mon maire.

Oh, il y avait bien des choses qui m’exaspéraient chez lui, pourtant. Son projet pharaonique d’escalier pour le 400e anniversaire de la ville. L’hystérie entourant la candidature olympique. Et surtout, cette manière qu’ont certains orateurs de s’écouter parler, le cumul des années au pouvoir finissant par galvaniser l’égo jusqu’à la fatuité.

Mais avec le recul, rien de tout cela ne compte désormais.

Ce qui reste de lui, ce qui en fait mon maire pour toujours, c’est son audace. Le courage d’imaginer sa ville autrement qu’en pourvoyeuse de services, rejetant le hochet des politiciens populistes qui vendent aux électeurs de l’asphalte et du ramassage d’ordures à faible coût.

L’Allier, lui, faisait rêver en imaginant l’avenir autrement que l’avaient fait ses prédécesseurs, qui laissaient la ville aux mains d’entrepreneurs au goût douteux, sans trop de plan d’aménagement. Il promouvait une économie de la beauté. Et par elle, pensait avec son entourage une ville qu’il allait, peu à peu, libérer de ses plus tristes vestiges pour lui redonner un visage riche, humain.

De 2000 à 2012, j’ai travaillé dans Saint-Roch. Depuis presque 10 ans, je vis dans Limoilou. Deux quartiers réinventés par des initiatives de l’équipe L’Allier : le réaménagement des berges de la rivière Saint-Charles, autrefois entièrement bétonnées, et l’aménagement du parc Saint-Roch parallèlement au démantèlement du sinistre mail du même nom, un bunker de tôle où s’échouait toute la misère du secteur.

Avec l’arrivée de la Téluq, des nombreuses entreprises technologiques, mais surtout grâce à l’investissement culturel dans le secteur, Saint-Roch est devenu le principal pôle de la ville. Avant le grand chantre américain des villes intelligentes Richard Florida, L’Allier avait compris le pouvoir des arts. Il en faisait la promotion, il en encourageait le développement, et c’est vrai, cela coûtait parfois une fortune. Mais c’était le prix à payer pour encourager ceux qui inspirent le changement à venir s’installer à Québec plutôt que de quitter la ville pour Montréal.

Situé sur la côte d’Abraham, principale voie d’accès vers Saint-Roch, le centre d’artistes Méduse servirait de porte d’entrée vers le développement de la Basse-Ville. Il serait suivi par l’école des arts visuels de l’Université Laval, les nombreux ateliers (dont le très beau Roulement à billes), le nouveau théâtre de La Bordée, entraînant dans leur sillage plusieurs entrepreneurs des arts, mais aussi de la restauration. Qu’on pense au Cercle, né des cendres de la Galerie Rouje, à la libraire Pantoute, au resto Clocher Penché, puis aux innombrables boulangeries, pâtisseries, cafés, boutiques de sport…

Ce n’est pas rien. On parle réellement d’une résurrection, ici. Un miracle. Un secteur totalement moribond, qui revient d’entre les morts pour, 15 ans plus tard, faire l’objet d’articles touristiques dans une myriade de médias influents, dont le New York Times.

Quartier ouvrier à la population vieillissante, Limoilou s’est développé dans l’élan suivant. Il est devenu une destination de foodies et le point de chute de nombreuses jeunes familles. Celles-là mêmes que désire attirer Régis Labeaume depuis plusieurs années. Ce qu’il parvient de plus en plus à faire.

Et c’est beaucoup grâce au legs de Jean-Paul L’Allier.

Il aura fallu les fêtes du 400e pour bien le comprendre et galvaniser un sentiment qui semblait nouveau ici : la fierté. C’était comme si, avant, nous n’avions pas mesuré tout ce qui s’était passé.

C’est ce temps de célébrations qui nous a permis de prendre conscience que cette petite ville de fonctionnaires s’était transformée, et qu’elle pouvait désormais avoir de l’ambition. Soudainement, elle aspirait à mieux qu’à rouler les trottoirs une fois ses travailleurs repartis dans leurs banlieues. Elle voulait être autre chose qu’une destination touristique ou un lieu de travail.

Et justement parce que, dans ses bons moments, Régis Labeaume s’inspire des mêmes idées qui animaient Jean-Paul L’Allier, elle continue de se projeter dans l’avenir en s’imaginant toujours plus belle et audacieuse.

Quand la rue Saint-Joseph déborde de fêtards, de badauds, de mères derrière leurs poussettes. Quand le spectacle déambulatoire du Carrefour International de théâtre envahit les rues. Quand, par un soir d’automne, résonne dans le parc Cartier-Brébeuf la polyphonie des cyclistes, ivrognes locaux, enfants, coureurs et artistes de l’école de cirque venus faire leurs exercices de jonglerie, je remercie Jean-Paul L’Allier.

Je lui suis reconnaissant d’avoir si efficacement porté l’idée d’une ville attirante. Une ville belle, sans se contenter d’être un musée à ciel ouvert. Un lieu inspirant, où l’on a envie de vivre, dans tous les sens du terme.

Une ville habitable.

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3 commentaires
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Le maire péquiste qui a endetté la petite ville de Québec (176,000 ) en 2000 et qui a trouvé le moyen de financer sa dette avec les fusions!!!!

Le maire L’Allier a cultivé la beauté. Des créateurs de beauté on n’en a jamais trop………….Et è mon sens la culture de la beauté élève l’âme.

L’Allier est le bon dieu car une poignée de rues avait changé d’allure au bout de 16 ans. Il y a quelque chose que je ne saisis pas.