J’irai cracher sur vos ondes

Langage obscène, violence verbale, personnalités publiques victimes d’attaques personnelles : il y a à Québec des stations de radio bien différentes de celles des autres régions. Pourquoi ?

André Arthur et Jeff Fillion (photos : Wikimedia Commons, CHOI Radio X)

Le roi est en exil, vive le roi !

Lorsque la « terreur des ondes », l’animateur André Arthur, a été congédié de CJMF FM, en novembre 2001, certains ont cru que la Vieille Capitale en avait fini avec la radio « extrême ». Mais un peu plus d’un an après le déboulonnage d’Arthur, les auditeurs ont couronné un nouveau « roi du micro », qui lui non plus ne fait pas dans la dentelle : Jean-François « Jeff » Fillion, 35 ans, animateur à CHOI FM.

Jeff Fillion est déjà, comme son prédécesseur, dans le collimateur du Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC). On lui reproche son langage obscène, sa violence verbale, ses attaques personnelles ; des écarts comme l’organisation d’un « concours de fellations» ou la suggestion d’ouvrir une « chasse aux Indiens ».. Le genre semble plaire puisque, à en croire les plus récents BBM, l’équivalent de la moitié de la population de Québec écoute Le monde parallèle, l’émission du matin de Fillion.

André Arthur, lui, continue de faire la pluie et le beau temps depuis la petite station CKNU, à Donnacona, en banlieue de Québec. C’est de là qu’il a mis le ministre de la Justice, Marc Bellemare, dans l’embarras le mois dernier en révélant que la fille aînée de ce dernier avait dansé nue. De là aussi qu’Arthur revient hanter son ancien royaume chaque matin grâce à sa chronique de 30 minutes pendant l’émission de Fillion.

Pourquoi donc la radio « extrême » — la « trash radio » ou « radio-poubelle », comme l’appellent ses détracteurs — trouve-t-elle en Québec sa capitale, épargnant Montréal et la majorité des grandes villes québécoises ?

« Le marché différent n’est pas Québec, mais Montréal ! affirme Jeff Fillion. C’est toujours des entrevues lèche-cul. On y fait de la radio comme dans les années 1970. Il ne se passe rien. »

Des 47 plaintes reçues par le CRTC contre CHOI de 1999 à 2001, la plupart visaient Le monde parallèle. On reproche notamment à l’animateur d’être « incapable de se retenir de demander la grosseur de la poitrine dès qu’une auditrice appelle » et de fournir des « descriptions très explicites de scènes de pornographie ». Pendant les audiences du CRTC, en février 2002, on a pu réentendre les commentaires de Jean-François Fillion sur l’affaire Latimer — du nom de ce père de famille de l’Ouest canadien qui, par compassion, a mis fin aux jours de sa fillette handicapée : « De toute façon, elle n’était qu’une poubelle qui crachait la marde par les deux bouttes. A faisait que manger pis chier. Pis a coûtait cher à entretenir. »

Entre la période des audiences et la décision du CRTC, l’animateur, hérissé contre des chroniqueurs de quotidiens de Québec et de Montréal, a exprimé à ses auditeurs son envie de « rentrer dans les journaux pis d’aller tirer quelqu’un ». Invoquant de « nombreuses infractions » au Règlement sur la radio, le CRTC a décidé en juillet 2002 de ne renouveler la licence de CHOI que pour 24 mois au lieu des sept ans habituels. « Je suis assis sur des clous », reconnaît Jean-François Fillion. À la rentrée d’automne, on pouvait toujours lire dans le site Internet de CHOI : « Aucune censure. Jeff emploie les vrais mots »…

L’homme ne fait pas mystère de ses modèles : le New-Yorkais Howard Stern (dont le bref passage à CHOM FM, à la fin des années 1990, avait soulevé un tollé chez les auditeurs), mais surtout Neil Rogers. Cet animateur de Miami avait fait parler de lui au Québec en 1992 lorsqu’il s’en était pris aux snowbirds, ces Québécois qui passent l’hiver en Floride. « Allez-vous-en, on ne veut pas de vous ici », leur criait-il en ondes. Fillion l’a découvert en 1994, alors qu’il travaillait en Floride. « Rogers chiait sur la tête des Québécois, des Juifs et des fifis. Son chum était québécois, il est juif et il est fifi ! Je l’ai déjà rencontré : c’est un vrai showman. »

Jeff Fillion se décrit lui-même comme un « clown » qui « amuse plus de gens qu’il n’en fait chier ». Un clown qui, dit-il, s’est assagi. « C’est sûr qu’on a fait des choses abominables. Mais je suis un enfant de choeur comparativement à ce que j’étais à mes débuts. J’ai l’impression d’être un clone de Paul Arcand. »

À ceux qui l’accusent de « niveler par le bas », il reproche de s’attarder à la forme de ses commentaires plutôt qu’au fond. « Si vous voulez vous démarquer aujourd’hui, vous n’avez pas le choix. Si je faisais une émission polie, je ne serais pas en train de vous parler. C’est du trash ? Au moins, j’ai une étiquette. Je ne dis pas que je ne fais pas d’erreurs. Je suis en ondes quatre heures chaque matin. L’éditorialiste d’un journal peut se relire, lui, avant de publier. »

Déjà en 1988, à sa première expérience d’animateur matinal — à CFIX, au Saguenay, à 20 ans —, Jeff Fillion flirte avec la controverse. En 1995, de retour au Québec après quatre ans aux États-Unis (notamment comme consultant en programmation radio pour une entreprise californienne), il devient responsable de la programmation à CHOI. On lui demande en janvier 1998 de tenir l’antenne le temps qu’on trouve un animateur pour l’émission du matin. Fillion gruge progressivement les parts d’écoute du numéro un de l’époque, Robert Gillet. Quand ce dernier se retrouve à la porte, en décembre 2002, après avoir été mis en cause dans une affaire de prostitution juvénile, il ne faut que quelques mois à Fillion pour assurer sa mainmise sur le marché.

Bien moins à l’aise dans le créneau « affaires publiques » qu’André Arthur, Jeff Fillion est en fait un passionné de rock et de sport. Il passe des heures à son ordinateur pour repérer les derniers coups de coeur musicaux des stations américaines et joue à l’année au hockey. Ses temps libres, il les consacre à l’aménagement, avec des associés, d’un terrain de golf qui devrait ouvrir en mai 2005 en banlieue sud de Québec.

Le tabac que fait son émission auprès des boys (57 parts de marché chez les hommes de 18 à 34 ans) n’a rien de surprenant. Selon son compétiteur matinal à CJMF, Claude Thibodeau, qui roule sa bosse depuis 30 ans à la radio, Le monde parallèle vise une clientèle très prisée de diverses stations nord-américaines : les angry young white men, ces jeunes hommes blancs qui en ont plein le dos de tout — des féministes, de la rectitude politique, etc.

Les attaques répétées de Fillion et d’Arthur contre les gens au pouvoir jouent sur les frustrations souvent légitimes des auditeurs, en bonne partie des personnes de « condition modeste » entretenant un sentiment d’exclusion, croit le sociologue Simon Langlois, de l’Université Laval. Le style des deux animateurs marque d’ailleurs plus de points dans la couronne de la Vieille Capitale, où la population est moins favorisée économiquement. « Les régions autour de Québec sont un peu négligées par les grands appareils syndicaux, qui sont des moteurs de changement, explique le sociologue. Il s’agit de régions plus rurales, mal servies par l’État, où il n’y a pas d’universités, pas de cégeps, pas de grandes usines, pas de ces grandes institutions qui créent une dynamique. »

La rencontre quotidienne d’Arthur et Fillion sur les ondes de CHOI, si elle est souvent un cauchemar pour certains acteurs de l’actualité, est un « moment magique » aux oreilles de Patrice Demers, actionnaire majoritaire de Genex, propriétaire de CHOI et de CKNU. « C’est le père et le fils, l’héritier de la radio à Québec avec celui qui l’a bâtie ces 25 dernières années », dit-il. Ses deux vedettes font de la radio extrême ? « De la radio d’opinion », corrige-t-il.

À eux deux, André Arthur et Jeff Fillion couvrent toutes les générations, dit Claude Cossette, fondateur de l’agence de publicité Cossette et professeur de publicité sociale à l’Université Laval. « Sous certains aspects, Arthur est un gars exceptionnel. Je l’ai entendu tisonner des ministres avec cohérence et acuité. Il a un peu l’air d’un Robin des Bois. Les petites gens se disent qu’il ne s’en laisse pas conter. Le problème, c’est qu’il défend parfois des dossiers avec des idées préconçues. Fillion, c’est l’autre génération, genre : Tu couches-tu avec ? ».

Aucune comparaison entre André Arthur (qui a refusé de parler à L’actualité) et son dauphin, affirme le maire Jean-Paul L’Allier : « Fillion est un prédicateur de la droite brutale. Arthur peut faire de l’excellente radio, traiter des dossiers avec rigueur, mais il y a 10 minutes de contenu par heure à couper : celles où il tombe dans le scatologique, où il fait de la radio jaune. »

Le maire L’Allier, qui fut à de nombreuses reprises la cible du duo, n’en démord pas : le succès de la radio à scandale à Québec ne tient pas à une quelconque singularité du marché local, mais au « personnage » Arthur. « On n’est pas des tarés, dit le maire. Dans la trash radio, Arthur est un king. Avant que quelqu’un d’autre redevienne le Elvis du genre, ça va prendre du temps ! »

Selon Michel Arpin, qui a déjà travaillé au CRTC et est aujourd’hui conseiller pour le géant de la radio Astral Media, le marché de la Vieille Capitale est unique. « Il y a toujours eu des stars locales : Michel Montpetit, Saint-Georges Côté… Le phénomène se retrouve aussi au Saguenay, avec Louis Champagne [voir l’encadré]. À Trois-Rivières, à Sherbrooke, le marché n’a jamais été à ce point dominé par une personnalité. Et à Montréal, il y a toujours eu de la concurrence. »

On trouve certes dans les grands marchés canadiens des animateurs de tribunes téléphoniques à la langue bien pendue, mais pas du genre d’André Arthur, estime Michel Arpin : les Pierre Pascau et Gilles Proulx, qui ont tour à tour trôné à Montréal au cours des 20 dernières années, étaient des communicateurs au style « coloré » plutôt que « trash ».

De la radio extrême, il n’y en a pas à Toronto, Vancouver ou Halifax, poursuit-il. « Ce n’est pas dans la mentalité canadienne-anglaise. » À preuve, l’échec de Howard Stern à la station montréalaise CHOM. « Je pensais qu’il passerait bien à Montréal, mais qu’à Toronto ce serait un tollé. Or, il est resté deux ans à Toronto et six mois à Montréal. »

Le phénomène de la délinquance radiophonique a toujours été très payant dans la Vieille Capitale, estime pour sa part Claude Thibodeau, qui a remplacé Robert Gillet à CJMF. « Il n’y a pas à Québec de tradition radiophonique anglo-saxonne, formaliste, respectueuse, dit-il. Tout le monde y est francophone, catholique, blanc, hétérosexuel. C’est un marché monolithique, donc prévisible. Quelqu’un qui sait d’où vient le vent et qui est prêt à faire un peu de démagogie peut facilement deviner ce que le peuple a le goût d’entendre pour s’exciter les neurones. » Et de ce talent, André Arthur est abondamment doté, reconnaît Thibodeau.

Le sociologue Simon Langlois évoque lui aussi l’« homogénéité ». « Il y a encore peu d’immigrants à Québec. Il ne faut pas la comparer à Montréal, mais à des villes de même taille, comme Winnipeg et Halifax, où l’on compte de deux à trois fois plus d’immigrants qu’à Québec. Quand la population est diversifiée, les intérêts le sont aussi. »

Les expériences d’André Arthur sur le marché montréalais, notamment à CKAC et à CKVL, de 1987 à 1999 — on peut encore l’entendre sur les ondes d’une station country de la Montérégie, CJMS —, n’ont jamais eu autant de répercussions qu’à Québec. « Ce n’était pas le même gars. Il sortait les vidanges à Québec, il philosophait à Montréal ! dit Claude Thibodeau. À Québec, il est possible de se payer la tête de n’importe qui à la radio, à la condition d’être en bons termes avec une dizaine de personnes, des gens d’affaires qui contrôlent la ville. Si vous respectez leur rang social, ça va. À Montréal, c’est trop gros, vous ne pouvez pas faire ça. » En clair, explique-t-il, Arthur choisit ses ennemis.

Il lui en reste quand même beaucoup. Une soixantaine de poursuites totalisant plusieurs millions de dollars ont été intentées contre André Arthur au fil des ans. Le CRTC a également accumulé les reproches à l’endroit de l’animateur ces 10 dernières années et imposé à ses employeurs des renouvellements de licence limités à un an ou 20 mois. Le Conseil de presse du Québec a aussi dû se pencher sur des plaintes contre Arthur. Le professeur de communications Marc-François Bernier, de l’Université d’Ottawa, en a recensé 20 de 1973 à 2002 : 13 ont valu à Arthur le blâme du Conseil pour manquements à l’éthique journalistique.

Puisque ni les tribunaux, ni le CRTC, ni le Conseil de presse ne sont venus à bout du terrible tandem, Roger Bertrand, qui fut ministre délégué à la Santé dans le cabinet Landry, est en quête d’une quatrième voie. Victime d’une campagne de dénigrement de la part d’André Arthur durant la dernière campagne électorale, il a annoncé ce printemps son intention de s’opposer aux rois de la radio extrême.

L’ancien ministre ne comprend guère comment ce style « rebelle » peut séduire une région qui, comme ses propres recherches l’ont démontré, a toujours fidèlement penché pour le conformisme. « Québec a tendance, quand on regarde l’histoire, à protéger les institutions, dit-il. Or, ce type de radio remet constamment en cause la façon dont les institutions et leurs acteurs se comportent. »

Lorsqu’il s’est ouvert de son intention d’affronter les pontes de la radio extrême, Roger Bertrand a reçu plus d’une centaine de courriels agressifs d’auditeurs qu’André Arthur avait incités à lui répondre. « Des accusations terribles, des menaces même. C’est un peu le genre d’énergie que cette radio génère. »

Il jongle avec l’idée d’une fondation, indépendante du gouvernement et sans but lucratif, qui recueillerait des fonds pour promouvoir la recherche, le débat et la diffusion de renseignements sur le phénomène. « Donner davantage d’information, sensibiliser les gens, c’est probablement la meilleure façon pour qu’ils prennent en toute liberté la décision d’écouter ou pas », dit-il.

Patrice Demers ne se laisse pas démonter par le flot de critiques qui se déverse sur ses deux animateurs. Il prédit même que CHOI ne sera pas longtemps une exception dans le paysage de Québec et que de nouvelles antennes se lanceront dans l’aventure des tribunes téléphoniques, terreau fertile du style extrême. Pour se démarquer, dit-il. Car les quotas élevés de musique francophone imposés par le CRTC constituent un important facteur d’uniformisation, tout comme la consolidation qui a transformé le monde de la radio depuis cinq ans. « Astral a acheté tout ce qui bougeait. »

« Ce genre de radio peut durer longtemps, croit pour sa part Jeff Fillion. Partout en Amérique, je ne connais personne qui se soit effondré après s’être bâti une cote d’écoute dans la talk radio. Si André Arthur veut en faire à 70 ans, il va toujours avoir des auditeurs. »

La grande gueule du Saguenay

Son sens de l’excès n’a rien à envier à celui des Arthur et Fillion. Son trône non plus: à 56 ans, en ondes depuis 30 ans, Louis Champagne est le morning man le plus écouté au Saguenay. Grâce à la complicité de Champagne, le Saguenay offre d’ailleurs une consolation quotidienne à André Arthur, dont l’étoile a pâli à l’autre bout du parc des Laurentides : l’émission Champagne pour tout le monde atteint un sommet d’écoute – 56 parts de marché — pendant la conversation de 10 minutes entre les deux hommes sur les ondes de CKRS. « Le moment fort de mon émission », dit Champagne.

L’animateur a bâti sa popularité en exploitant entre autres l’« esprit de clocher » qui oppose depuis des lustres Jonquière et Chicoutimi, fusionnées l’an dernier. Il s’est aussi posé en contradicteur du pouvoir. Il admet s’être « mis du bord des péquistes » quand la région était trop « rouge » à son goût et avoir « swingué de l’autre bord » lorsque le PQ a commencé à dominer le « royaume ».

Comme Arthur, Champagne a été visé par plusieurs poursuites, qui ont coûté cher à son employeur. Ainsi, en 1993, à la suite d’une entente à l’amiable, Radiomutuel a dû verser 100 000 dollars à Bernard Angers, ancien sous-ministre et alors recteur de l’Université du Québec à Chicoutimi, et à son beau-frère Marcel Caron, chef à l’époque de la police de Jonquière, que l’animateur avait mis en cause dans une affaire d’achat de terrains qu’il jugeait suspecte.

En 1998, une autre entente à l’amiable a coûté à Radiomutuel quelque 70 000 dollars en échanges publicitaires et en bourses au profit du cégep de Jonquière, qui avait intenté une poursuite de 11 millions en dommages-intérêts contre Champagne. L’animateur s’était lancé dans une furieuse campagne contre ce cégep, jugeant qu’un professeur du programme d’Art et technologie des médias voyageait trop. Un jour, un auditeur lui a refilé un message laissé par erreur sur son répondeur par le professeur en question. Croyant s’adresser au bureau des passeports, l’enseignant précisait que le sien n’offrait plus de place pour de nouveaux tampons. Champagne a repassé le message 37 fois au cours d’une seule émission !

« J’ai vu des gens se faire détruire, raconte Bernard Angers. Moi-même, j’étais en processus de démolition. Puis, je me suis dit : Ça va faire ! » La poursuite que l’ex-directeur de police et lui ont intentée a eu un effet limité sur Champagne, croit cet ancien recteur. « Il est plus poli qu’avant. Il choisit ses mots un peu mieux, mais il n’en a pas beaucoup. » Angers s’étonne surtout que les annonceurs continuent de bien faire vivre la station malgré le style controversé de sa vedette.

Louis Champagne estime quant à lui avoir été en fait victime de l’establishment local — qu’il appelle la « haute péteucratie » —, comme André Arthur l’a été de « petits politiciens » à Québec. « Arthur y est passé. Fillion est à un cheveu du congédiement; ils l’ont à l’oeil. Ici, le cégep de Jonquière s’est mis contre moi, avec 800 000 dollars de frais d’avocats. Je me suis tassé un peu. Le bulldozer était trop gros. »

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