Journal des temps inédits : 6 h du matin

Ça ne fait pas de bruit, ça essaie de passer inaperçu dans toute la misère actuelle, mais ça fait mal pour vrai. Et ça vous fait pleurer. Ça me fait pleurer. Parce que.

Photo : Daphné Caron

Hier matin, à 6 h, j’étais habillée, prête à aller marcher avant une journée de travail confiné. J’ai enfilé mon manteau, je suis sortie, et sur le trottoir, sans aucune raison, venu de nulle part, un flot de larmes a surgi. Au jour 34, j’ai craqué.

Comme plusieurs d’entre nous, probablement. Je ne crois pas être la seule. Je ne suis pas la plus courageuse. J’ai craqué parce que les CHSLD, l’infantilisation des 70 ans, les morts. Parce que l’insomnie, l’anxiété. Parce que le monde va changer, en pire probablement. Parce que cette crise fracasse les gens déjà mal pris, ceux qui travaillent fort, qui se donnent, qui se vendent pas cher. Parce que la solitude dont on ne parle pas. Parce que la culture, les petits commerces vont y passer. Parce que ce n’est pas vrai que tout va changer sous le signe de la bienveillance. Parce que vos photos Instagram pimpantes de confinement réussi, de vos poses de yoga parfaites, de vos miches de pain triomphantes et de vos repas santé arrogants sapent le moral. Votre bonheur passif agressif, vos slogans martiaux « ÇA. VA. BIEN. ALLER. », gardez ça pour vous, dans votre nombril irradiant ! Vous n’êtes pas la normalité.

Seule sur le trottoir, je sanglotais, dépourvue, cassée. Pourtant, je fais tout ce que je peux. Je cuisine et je livre, à distance, des gâteaux à ma tante âgée, je visite ma mère à sa résidence à travers la porte de son balcon, je fais des courses pour des voisins, je garde mes distances, je remonte le moral de mes amis. Peu de choses, alors que d’autres sont au front et risquent leur vie. Mais l’angoisse normale nous guette tous, lorsqu’on a les yeux grands ouverts, le soir, dans notre lit. Elle se faufile. Je songe à la crainte de l’avenir que vivent les parents, à celle des enfants. Celle des vieux, seuls au milieu des bruits du CHSLD, qui pensent à leur mort. Celle des soignants redoutant d’être infectés. Celle des éducatrices et des profs, qui s’inquiètent de l’ouverture des garderies et des écoles. Le restaurateur, l’employé d’hôtel à La Malbaie, la danseuse contemporaine ont de bonnes raisons pour s’effondrer. Leur anxiété est réelle, fondée, et ne risque pas de s’amoindrir avec le déconfinement.

Pourtant, je pense aussi à la peur sourde qui tenaille en ce moment tous ceux et celles qui ont déjà le mal de vivre. Aux dépressifs, aux schizophrènes, à tous les êtres fragiles, qui flirtent avec l’idée de la mort quotidiennement. À la mi-mars, ils se sont fait retirer d’un coup le nécessaire filet de la banalité, de la quotidienneté, et leur réseau de proches essentiels à leur équilibre précaire. Dans certains cas, sa propre tête n’est pas l’endroit idéal pour y passer une quarantaine. C’est trop familier et vertigineux à la fois. Sale temps pour les bipolaires. L’espace confiné n’est pas assez vaste pour leurs excès.

Alors hier, j’ai craqué. Comme beaucoup d’autres. La santé mentale n’aime pas la quarantaine. L’âme fragile est meurtrie ces jours-ci. Ça ne fait pas de bruit, ça essaie de passer inaperçu dans toute la misère actuelle, mais ça fait mal pour vrai, c’est dangereux à temps plein, et ça vous fait pleurer. Mais vous ne pleurez pas sur vous. En fait, vous pleurez pour tous ceux qui ont peur, qui angoissent salement, mais qui ne sont pas assez fous pour le laisser voir…

C’était le jour 34 de mon confinement.

Besoin d’aide ? Centres de prévention du suicide : 1 866 APPELLE (1 866 277-3553).

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C’est l’un des articles qui m’a touchée depuis fort longtemps. Présentement, en confinement également, je lis la folle comédie de Dante en écoutant Motorhead dans le tapis. Je te conseille de redécouvrir ace of spaces…

Ce matin, je vous ai laissé entrer. Assise dans mon fauteuil, la fenêtre ouverte sur un monde qui se tait, je laisse couler les larmes. Pour une première fois dans ma vie, je me sens dépourvue, Pourtant, je sentais depuis quelques temps que quelque chose n’allait pas… À soixante-dix ans, je n’avais plus le goût de voyager, je ne voulais plus aller au chalet, je me demandais ce que serait la suite?
J’ai beau avoir su depuis longtemps que tout a une fin, je ne la croyais pas aussi proche. Je ne me savais pas aussi fragile. Tout va changer, tout doit changer mais la crise passée, va-t-on simplement se rappeler? On met l’espoir dans l’économie et le désespoir reste dans la santé. Dans les faits, rien n’a changé. Tous ces drames , toutes ces situations existaient sans ce virus. Ce n’est que confinée, obligée à me ratatiner sur moi-même que j’apprends à faire une véritable distinction entre ce qui est nécessaire et ce qui est essentiel à ma vie. « J’ai besoin d’aimer et d’être aimée ». Si j’y arrive, je peux dire que « Tout va bien aller ». Je vous souhaite une belle journée!

Bonjour Brazzo,
Je suis de ceux sportifs et pimpant qui ont fait leur miche pimpante. Mais pourquoi m’as-tu fait pleurer? M’as tu fait monter ce moton dans ma gorge. Et que te dire que de tenir, car la lumière est au bout du couloir.
Nous avons mis en danger notre planète. Nous avons saboté et nous continuons de saboter notre avion en plein vol avec nous à bord et on se trouve malin de ne pas s’écraser. Jusqu’où fléchir la verge et tirer sur l’élastique avant qu’ils ne cassent. La planète souffle enfin d’un répit mérité. Elle respire mieux , elle s’est débarrassée de nous en nous reléguant dans nos murs pour que ses arbres et le ciel reprennent leur souffle.
Face à la mort on se cache, quand nous étions sur le point de tout exterminer.
Ne pleure Brazzo, non ne pleure pas, tu n’es pas seule , tu es vivante , tu nous fais pleurer, tu nous fais réfléchir et on t’aime.
Prends soin de toi, nous survivrons avec les vifs souhait , engagement de vivre autrement.

Beau témoignage sur votre senti. C’est important de s’exprimer… à quelqu’un, par écrit, dans un papier.
Moi, la crise me fait penser aux prisonniers, aux camps de concentration nazie, aux esclaves de tout acabit. Que vivaient-ils? Quel était leur espoir? À une vie pleine d’extériorité, est-il possible de s’en forger une remplie d’intériorité? Il s’agit juste de s’équilibrer, pas de passer d’un extrême à l’autre.

«Tous ces drames , toutes ces situations existaient sans ce virus.» – Andrée B. Je pleure!

Bonjour madame Bazzo et merci beaucoup. Moi aussi j’ai caqué mais au jour 33. Après avoir passée la journée à pleurer et une nuit potable. Je tombe sur votre article et je re-craque mais je comprend Pourquoi je suis dans cet état. j’avais l’impression que c’est moi qui avait écrit ce » cri de mon coeur en larmes. Je me remets tant bien que mal d’une dépression et je croyais vraiment être retombée ‘dis votre article m’a sauvée, j’ai pris une douche et sui s allée me promener en voiture pendant une heure! Merci encore vous m’avez fait un bien immense ❤️✌️Diane Cassivi

Merci Madame Bazzo pour votre témoignage! Je partage votre tristesse, j’ai craqué ce vendredi sur mes heures de travail… Je me suis mise à trembler avec le sentiment au fond du cœur que je n’en faisais pas assez pour ceux et celles qui en ont le plus besoin …. Pourtant toute l’équipe chez nous se déploie sur le terrain et se réinvente pour répondre aux besoins d’urgence… Mais les urgences se multiplient ! J’ai pleuré et maudis cette distanciation sociale qui nous empêche de donner du répit à domicile aux familles qui en auraient vraiment besoin en cette période angoissante. J’ai pleuré les personnes qui m’entourent qui vivent des situations de vulnérabilité. Pour mon père qui a 84 ans, qui vit hors territoire que je ne peux plus visiter et serrer dans mes bras. J’ai pleuré mes enfants, petits-enfants et amis entrepreneurs dont on ne sait ce que l’avenir leur réserve. Cette incertitude est bien présente et je remercie ma famille, les amis, les artistes et Dame nature qui me font oublier pour de courts instants que le Coronavirus existe ! Merci à tous les bénévoles et travailleurs d’Antoine-Labelle qui sont solidaires pour apporter chaque jour un peu de soleil dans la vie de milliers de gens.

Merci belle et talentueuse Marie-France Bazzo pour ce si bel article, touchant de compassion pour les autres et vous-même. Penser au confinement le rend bien pire, ces larmes sont aussi celles de découragement d’une longue suite de mauvaises décisions planétaires, d’exagérations de l’humain, de désolation de voir ces rues si animées dans votre Montréal et surtout, surtout d’avoir cette immense peine face à ce qui est arrivé à nos aînés avec les années et le peu d’espoir de voir tout cela changer. La peine intérieure est constante depuis quelques mois, de surcroît si on approche l’âge maudit du 70. 💖

Bonjour Mme Bazzo, merci pour votre texte, ENFIN quelqu’un dit qu’il a craqué, que c’est difficile. Vous m’avez fait un grand bien, pour une journée je me suis dit… tu es normale si tu pleures, si tu t’inquiètes, si tu détestes être considérée Âgée à 68 ans, si tu as peur de ne pas revoir tes petits enfants avant 18 mois. Si tu commences à penser que les excuses de M. Legault concernant les CHSLD sont inutiles et ne t’intéresse pas du tout, il faut agir et arrêter d’en faire de la politique. Donc, bonne journée et merci .

Pour moi, le confinement est une bénédiction. Parce que dans les faits, depuis près de 20 ans, je m’isole. Je refuse de sortir. Tout ça, parce que je souffre de dépression chronique et que la meilleure solution que j’ai trouvée pour éviter les questions dont je n’ai pas les réponses, le regard des autres qui jugent, est de cesser d’exister socialement. Mais je ne souhaite à personne de vivre ainsi. Ce n’est pas une vie, c’est simplement une quête d’effacement. Le confinement ne devrait jamais être une bénédiction. Quand il en est une, c’est qu’il y a une défaillance dans le cerveau. J’en voulais à la terre entière de sourire, de s’amuser, d’avoir du plaisir … de vivre quoi alors que de mon côté, tout n’était que souffrance. Je n’ai pas craqué au jour 23 ou 34 … j’ai craqué il y a si longtemps que je ne me souviens plus qui j’étais avant, ce que j’aimais faire avant, quelles ambitions j’avais avant … En janvier dernier, j’ai craqué grave, j’ai piqué du nez , direction finale accélérée au fond de mon trou. On m’a hospitalisée en me promettant que cette fois, j’aurais accès à un psychiatre, à de l’aide. On m’a promis que cette hospitalisation serait bénéfique pour moi, j’aurais de nouveaux outils pour m’aider à remonter la pente. Alors, malgré toutes mes réticences, on m’a hospitalisée en psychiatrie. Une fois encore. Grave erreur. Là où on m’avait promis psychiatre, thérapie, nouveaux outils, je n’ai rien eu de tout ça. Pendant des jours, j’ai attendu une rencontre avec un psychiatre. Elle n’est jamais venue. Mais j’y ai vécu un enfer. Une des plus grandes frayeurs de ma vie quand un patient, mon voisin d’en face, est entré en crise. Il s’est déchaîné dans le corridor, arrachant nos meilleurs alliés d’aujourd’hui, les distributeurs de savon, frappant à coups de poing les murs … Alors que nous, les autres patients, on se dépêchait de fermer nos portes de chambre, espérant qu’il n’essaie pas d’entrer dans notre chambre. Ça n’en finissait plus, alors que tout le personnel s’était réfugié au poste de garde. Il aura fallu attendre l’intervention de la sécurité de l’hôpital pour réussir à l’immobiliser et le contrôler. Dire que plusieurs hôpitaux de la région ont fermé leur service psychiatrique il y a 2 ans pour réunir les spécialistes en deux endroits nous promettant que le système serait ainsi beaucoup plus efficace!!! Ben non! Les bureaucrates et gestionnaires du réseau de la Santé ont une fois de plus fait la preuve de leur incompétence. Au fond, ils ont choisi l’argent plutôt que les criants besoins en santé mentale. Les personnes nécessitant des soins en santé mentale, paient aujourd’hui la note. La santé mentale, ce n’est pas très glamour … Tout ce qu’une psychiatre a fait pour moi, c’est signé le document pour ma sortie d’hôpital. En 8 jours, ce fut la seule rencontre que j’ai eue avec une psychiatre. Cinq minutes pour simplement signer un papier … C’est moi qui ai décidé de partir. Je n’ai rien obtenu de plus pour surmonter mon mal de vivre. Et en passant, c’est mon psychologue qui m’a fortement recommandé cette hospitalisation, car c’est dans son bureau que j’ai craquée. Il l’a fait en toute bonne conscience, croyant vraiment que c’était la solution idéale pour une situation d’urgence. Psychologue que j’apprécie d’ailleurs beaucoup mais que je dois le souligner, je paie lors de chaque consultation et que mon assurance refuse de me rembourser. Alors, présentement, je m’inquiète pour tous ceux qui se retrouve dans un sale état, je me demande qui prend soin d’eux? Y-a-t-il même quelqu’un qui veille sur les écorchés vifs? J’ai de sérieux doutes. Madame Bazzo, d’expérience, je vous assure qu’il est sain de craquer et de laisser couler toutes les larmes de votre corps. Ceux qui ne craquent pas, m’inquiètent beaucoup plus que ceux qui craquent. Il y aura un effet rebond … Mais personne n’ose avouer avoir craqué. Selon eux, au point de vue social, c’est faire preuve de faiblesse. Moi je dis, au contraire, mieux vaut craquer là, maintenant que dans six mois, quand cette épreuve sera derrière nous. À ce moment-là, on parlera de choc post-traumatique … Et on sait les dommages que ça peut causer un choc post-traumatique. Ce n’est pas héroïque de pouvoir dire : j’ai traversé cette pandémie sans pleurer, sans craquer une seule fois. Ce n’est que remettre à plus tard, la rencontre avec le mur de briques. Et ça, c’est très dommageable. Présentement, nous sommes tous sur le même pied d’égalité. Alors que dans six mois, ceux qui n’auront pas vécu LEUR épisode de profonde tristesse, seront décalés et auront du mal à comprendre leur état et encore plus, à crier à l’aide …. À ce moment, ils feront face au regard des autres qui se diront qu’ils ne savent pas ce qui arrive à leur proche, d’autant plus que cette personne aura traversé la pandémie sans jamais faiblir. Justement, mieux vaut faiblir au bon moment qu’en rétroaction. Les dommages sont plus faciles à réparer. Croyez-moi! J’ai beaucoup d’expérience dans ce domaine … hélas.