Journal des temps inédits : À la québécoise

On avance à petits pas, on mesure nos mots, on retrouve des réflexes d’encabanement : notre façon de vivre la crise, remarque Marie-France Bazzo, est typiquement québécoise. 

Photo : Daphné Caron

Hier, petit rush d’adrénaline dans nos vies désormais linéaires. Les commerces d’alimentation débordaient de clients stressés, on faisait la file devant les SAQ, vite, vite, le Québec allait fermer…

Car, depuis deux ou trois jours, on sentait venir la décision. Certains l’espéraient, d’autres la redoutaient. Fera, fera pas ? Le premier ministre, dans sa gestion de la crise, est plutôt un partisan de la persuasion douce. Hier, à 13 h, François Legault, d’un ton paternel et calme, a dit : « Le Québec est sur pause pendant trois semaines. » Dans mon salon, je me grattais la tête. Sur pause ? De kessé ? Quelle est la différence entre « pause », « confinement » et « confinement strict » ?

Le mot « pause » a quelque chose de familier, de rassurant, voire de vintage ; comme la fonction « pause » du vieux magnétoscope. C’est presque pittoresque. Pas violent ni radical. On prend le temps de respirer par le nez. « Pause » n’est pas « stop ». Pourtant, la situation, la courbe qui grimpe, le pic à venir exigent des mesures anticipatoires draconiennes, une collaboration et des sacrifices consentis de la part de la population.

Un sondage Ekos publié hier soir montrait que, de tous les leaders canadiens, François Legault est celui qui, de loin, reçoit le plus d’approbation, avec un taux quasi stalinien 94 %. Il aurait donc pu nous en demander plus, nous l’aurions fait. Mais il a mis le Québec sur pause. Il y a derrière ça sa manière, certes, et aussi des considérations économiques et stratégiques, mais le choix des mots est parlant. En France, le président Macron disait il y a quelques jours : « Nous sommes en guerre. » Nous, au Québec, sommes sur pause. En France, Macron commence ses points de presse quotidiens par le décompte des cas partout dans le monde ; ici, on compte NOS cas. Ailleurs, on se projette et on se compare ; ici, on joue le « local ». Je ne critique pas ; simplement, je constate. La crise actuelle montre un beau côté du Québec : son sens de la solidarité, sa générosité, sa créativité.

En fait, Legault adhère à l’étapisme, cher aux péquistes des années 1980. Ne pas brusquer les gens, y aller « ti-boutte par ti-boutte ». Nous sommes au pays des petits pas, des petites affaires : un p’tit café, le P’tit Québec, La petite vie. On va « pas pire » malgré le confinement, « c’est pas mal », « elle est pas laitte »… Nous mesurons nos paroles, nous sommes prudents et circonspects.

Hier, on avait peur de l’autre ; aujourd’hui, on aide son voisin. La réclusion nous sied bien. Il y a quelque chose de confortable dans le confinement, pour les Québécois. Comme si cette situation confortait inconsciemment notre posture de repli, d’encabanés. Le Québec adore l’ordinaire, le quotidien, le familier. Ces jours-ci, nous sommes servis ! Nous ne planifions plus, en pause dans un présent perpétuel. C’est tout nous : coupés du passé, nous projetant peu comme nation, vivant le présent à fond. Des traits de caractère nationaux que nous croyions dépassés il y a seulement deux semaines, alors que nous étions modernes et progressistes, ressortent aujourd’hui, jusqu’aux plus hauts sommets de l’État. Solitaires et solidaires, nous sommes distincts jusque dans notre gestion de crise.

Je crois même que, quelque part en Mauricie ou en Gaspésie, un microbrasseur doit actuellement s’affairer à concocter une bière qui pourrait s’appeler La Pause, douce, mais avec du caractère. Le complément idéal du P’tit Québec…

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J’aime beaucoup votre dernier paragraphe. Doux avec du caractère sont les québécois! Merci et bonne journée.

Bonjour Marie-France. Je suis camionneure et il y à quelques années j’ai eu le plaisir avec des collègues d’être à votre micro pour parler de notre métier. Présentement Je fais parti des services dit essentiels car je traverse les USA pour aller chercher des fruits et légumes en Californie, Arizona etc. Certains d’entre ont peur car notre protection est bien précaire ds ce pays. Oui nous prenons des précautions mais lorsque nous faisons nos livraisons et nos pup nous nous retrouvons avec des gens qui crachent, tous et ds plusieurs situations à risque. Plusieurs disent que nous sommes confinés ds nos camions cette, mais il faut en sortir de ces camions pour faire notre travail.
Je vous écris un peu pour parler de mes angoisses mais surtout pour qu’il y ait une prise de conscience, ces camionneurs, ils reviennent et je suis convaincue que covid19 aussi…
Bonne journée.
Martine.

Bonjour Marie-France!
Je rève encore d’avoir un jour le talent d’écrire des histoires!!! Enfin!!! Je lis quotidiennement votre Journal des temps inédits et je réalise que vous dites ce que pense la majorité des Québécois et ce, de façon magistrale, avec une lucidité hors du commun. Vos textes sont savoureux et nous aident à mettre de l’ordre dans nos sentiments nouveaux et idées emmêlées, à y voir un peu plus clair en fait! J’ai toujours hâte de lire la suivante!!! Merci pour votre travail et de nous partager votre immense talent!! Bon courage!!!!

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