Journal des temps inédits : Classes sociales

Mon porc effiloché ira au four pendant huit heures. Aujourd’hui, il sera plus occupé que moi…

Photo : Daphné Caron

Doucement, hypocritement, on dirait que les contours d’un éventuel confinement généralisé se dessinent. Les mesures de contingence se multiplient, par le bon sens distillé quotidiennement à 13 h par le trio gouvernemental de choc, ou maintenant par décret (interdiction de rassemblements intérieurs et extérieurs de groupes ne résidant pas sous un même toit).

Au vu des courbes statistiques de l’Italie, de la France, des États-Unis, je ne suis pas certaine que ce soit une si pire idée. Des groupes insouciants se baladaient encore hier en ville. Je serais donc plutôt favorable au confinement strict, mais pourtant une part de moi refuse la contrainte et l’obéissance. C’est devenu un sujet de vives discussions lors de nos rencontres virtuelles entre collègues et amis. Car nous ne sommes pas égaux face au confinement strict, celui qui se pratique en France, par exemple.

On a baptisé les premières mesures distanciation sociale. Bien mal nommées : c’est de distance sanitaire dont il est question. Ce qui s’en vient sera la VRAIE distanciation sociale. Les classes sociales, qui fleurent bon le marxisme, sont un concept qui était disparu du discours depuis la chute des idéologies. La seule classe dont on parle est la classe moyenne, et c’est une construction électoraliste populiste pour flatter les électeurs dans le sens du poil.

Pourtant, les classes sociales sont toujours là et vont, comme en France, nous sauter au visage. Certains, j’en suis, vivront un éventuel confinement strict dans le confort de leur belle et vaste maison avec jardin ou terrasse, d’autres sont déjà partis dans leur maison de campagne avec vue dégagée.

Ce ne sera pas la même histoire de confinement pour les mères monoparentales dans un trois-pièces, pour la personne âgée limitée à son demi-sous-sol, pour les familles avec enfants dans un troisième étage à Ville-Émard, pour les femmes victimes de la violence de leurs conjoints, enfermées avec lui toute la journée et toute la nuit, pour ceux et celles qui vivent d’une paye à l’autre, comme 37 % des Québécois, ceux qui résident dans une monster house hypothéquée de la quatrième couronne, pour les chômeurs, les travailleurs qui cumulaient trois jobines pour arriver et qui n’en ont maintenant plus aucune, pour les immigrants à plusieurs dans un logement insalubre.

Non, la situation créée par le coronavirus ne frappe pas tout le monde également, comme on nous le répète machinalement. Nos sociétés post-capitalistes s’étaient déshabituées à ce qu’on parle des enjeux moches, salissants et malaisants reliés aux classes sociales. Ils seront ravivés violemment par la pandémie.

Ça commence à embaumer dans la maison. Le porc effiloché sera délicieux. Même si c’est un tout petit peu l’odeur du privilège de classe.

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Il y a aussi certains êtres mesquins qui ne peuvent pas s’empêcher de blâmer l’« autre », de le surveiller, de le condamner. De désigner des boucs émissaires.
Déjà, par exemple, c’est le retour des sempiternelles accusations contre les boomers. Selon certains, ce sont les principaux suspects de sorties dans les centres d’achats et ailleurs. J’ai même lu, hier, dans un fil de discussion, l’affirmation d’un « champion » voulant que les boomers ne paient pas d’impôts. (Bien sûr, tout le monde savait déjà ça.) Il faut que j’ajoute que je fais de l’ironie dans ma phrase précédente car, sinon, certains ne manqueront pas de relayer l’information.

Des vendeurs à découvert ont certainement engrangé des fortunes ces derniers jours, tout en accélérant la dégringolade boursière. La vente à découvert devrait être interdite en période de crise.

Les conséquences économiques et sociales de ce virus me font bien plus peur que le virus lui-même. Même si dans mon groupe d’âge le taux de mortalité est plus élevé que la moyenne.

C’est parce que votre groupe d’âge cumule tous les avantages économiques et sociaux. Pour les milléniaux dépouillés d’acquis comme moi, seul le risque de mortalité du virus effraie car il peut nous enlever la seul chose que nous possédons réellement, nos vies

Vous avez oublié les membres des nations autochtones qui vivent souvent dans des conditions dignes du tiers-monde où on est 15 ou 20 dans une maison conçue au Sud pour une famille de 4. Il y a ceux qui vivent dans des villages où il n’y a même pas d’eau courante et encore moins d’eau potable… se laver les mains ? Euh, on repassera. Ces gens que le colonialisme a dépossédés et qu’on a déjà confiné dans des réserves, en isolement involontaire.

Les peuples autochtones connaissent ça les épidémies. On pense maintenant que plus de 90% des autochtones ont péri suite au contact avec les Européens et ce sur une période de plus de 400 ans ! Par exemple, on estime que la population des Haïdas atteignait environ 10 000 personnes avant le contact avec les Européens (qui s’est fait relativement récemment, vers la fin du XIXe siècle) et qu’au début du XXe siècle il n’en restait qu’environ 900…

Encore une fois, ce sont les voyageurs qui ont amené cette pandémie ici, en Amérique car il n’y a pas de souche indigène. On dirait un curieux retour de l’histoire.

Est-ce parce que l’être humain moderne mène une vie si monotone qu’il s’invente des tragédies avec tant de zèle et d’insistance?

Les classes sociales n’ont pas disparu même si les discours idéologiques n’en parlent plus aussi clairement ; sur le plancher des vaches, ceci se vit quotidiennement, notamment dans le secteur de la santé, depuis nombre d’années. Cette pandémie ne fait qu’accentuer les différences et les mettre en exergue.