Journal des temps inédits : Encore les vieux

Ce n’est pas la lumière divine qui a poussé le gouvernement au déconfinement, mais la politique. Les lobbys s’agitaient, les voix éditoriales s’exprimaient un peu fort.

Photo : Daphné Caron

Ainsi donc, Marguerite et Horacio ont vécu une épiphanie hier. La bonté leur est tombée dessus et, dans leur grande mansuétude, ils ont décidé de déconfiner tranquillement les vieux des résidences privées exemptes de COVID-19 de même que les aînés qui font de la résistance et habitent encore chez eux. Tout le monde a poussé un soupir de soulagement. Mais qu’on ne s’y méprenne pas. Objectivement, rien n’a changé dans la situation médicale des aînés, ils sont toujours les plus à risque de complications s’ils contractent le virus. Ce n’est donc pas la lumière divine ni un sursaut d’humanisme qui a poussé le gouvernement à permettre un déconfinement, mais la politique. Les lobbys s’agitaient, les voix éditoriales s’exprimaient un peu fort.

Cette crise que nous vivons est un révélateur : des classes sociales, de nos traits de société et de notre culture de l’âgisme. Depuis bien plus que les 20 ans auxquels nous faisons sans cesse référence, nous avons coupé notre lien avec les aînés. En fait, ça fait 40 ans que les Québécois les parquent, plus qu’ailleurs au Canada, plus qu’ailleurs en Occident. On les enferme chez eux, sous la garde de l’État ou des intérêts privés, on ne les visite presque plus : on s’en déresponsabilise. Aujourd’hui, avec la pandémie, on les infantilise. Pour les discréditer et les couper du monde, on les a rendus nuisibles, contagieux. Certes, plus l’âge augmente, plus ils sont vulnérables au virus, mais ce ne sont pas eux qui le propagent dans les rues ! Fausse nouvelle bien commode, ici. Juste pour voir, remplacez le mot « vieux » par « femme », ou « handicapé », ou « personne racisée » : vous verrez le tollé que ça soulève. Pourtant, aucune honte à discriminer les vieux.

François Legault a décrété sans opposition, il y a deux semaines, que la vieillesse commençait à 60 ans. À 70, on les enferme, à 85, quoi, on attend leur mort dans la dignité ? De 60 à 100, tous pareils, tous « aînés ». Il y a un monde entre ces générations disparates, des baby-boomers à la « génération silencieuse », de l’« âge mûr » à la vieillesse, puis au très grand âge. On est ici discriminatoires et insultants. Est-ce que 30 et 50 ans, c’est pareil ? Confond-on les vingtenaires et les quadragénaires ? Quelle est cette vision « millénarocentriste » de la société ?

En fait, les baby-boomers, ces éternels jeunes portés par la Révolution tranquille, ont été les premiers à rompre avec le modèle familial traditionnel, à bousculer les codes. Jeunes et nombreux, ils ont contesté leurs aînés jusqu’à couper les ponts, puis s’en désintéresser. Ils ont été au Québec la première génération à massivement « placer » leurs parents et grands-parents. C’est devenu un modèle distinct.

C’est un échec souverain.

Aujourd’hui, ça nous pète à la figure. Nous, futurs vieux, voulons-nous cela comme société ? Ça va prendre pas mal plus que le déconfinement repentant de Marguerite et d’Horacio pour en venir à bout…

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10 commentaires
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Madame Blais rejoindra au mois d’août la ligue des 70 ans c’est à dire des aînées et des personnes vulnérables comme elle le dit si bien en ce qui concerne les autres. Sera donc assujettie aux même consignes.

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Le nombre d’années ça ne veut pas dire grand chose, c’est la santé qui compte. Et des personnes de 70+ en bonne santé et actifs il y en a plein.

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Madame Bazzo
J’aimerais vous lire sur vos suggestions quant au « déconfinement » des ainés.
Je suis bien d’accord à demeurer critique vis-à-vis les dirigeants politiques, mais peut-être que votre apport à la situation pourrait nous faire voir un point de vue plus constructif et proposer des pistes de solution. Peut-être avez-vous accès à de l’information que nous ignorons et que le PM et ses acolytes ignorent.
Merci

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Ça s’appelle discrimination et violation des droits fondamentaux. Évidemment quand on est pas victime de discrimination, on s’en fout. Mais au moins dans ce cas, vous et tout le monde qui va franchir le seuil de 70 ans connaîtrez la discrimination et l’ostracisme car les pandémies ne s’en iront pas, elles font partie du paysage depuis des millénaires. Comme on dit en anglais « food for thought ».

7 mai 2020.

Oui, les « vieux » ont toujours tort, finalement.
La chanson de Jacques Brel nous porte à la réflexion plus que jamais, et pourtant, elle fut écrite il y a de nombreuses années. C’est ☹️ triste à pleurer.
Personnellement, je crois que même les plus grands savants du monde ne savent pas vraiment ce qui va se passer, ils ne peuvent qu’observer au fur et à mesure. Cela devient presque des essais/erreurs. Les gérants d’estrade nuisent énormément au processus de compréhension du peuple en général.

Ceci étant dit, je vous félicite, Madame Bazzo, pour la grande qualité et la justesse de vos propos, ainsi que votre maîtrise de la langue française. Les gérants d’estrade de ce monde pourraient vous prendre en exemple. Merci 😊

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Madame Marie-France Bazzo, vous exprimez de belle façon avec les bons mots ce que plusieurs personnes pensent vraiment. A mon idée les gouvernements sont mécontents des aînés(es), ceux-ci sont mécontents parce que les aînés(es) attrapent plus facilement le Covid-19 ils exigent plus de soins et décèdent davantage que les autres tranches d »âges de la société. Ce sont les aînées qui occasionnent le plus de dépenses, de sorties monétaires c’est sans doute pour ces raisons que les aînés(es) sont mis de côté à recevoir la moindre aide monétaire de la part des gouvernements. Mourir d’une façon qui est loin d’être dans la dignité voilà ce que méritent celles et ceux qui se sont dévoués corps et âme pour leurs enfants, ils sont remerciés de façon qu’ils sont mis au rancart vivants ou morts. Les gouvernements en veulent aux aînés(es) qui placés par leurs enfants décèdent dans des résidences. Ces aînés(es) qui ne pouvaient sortir à l’extérieur mais à présent il leur est obligatoire d’aller au travail de 60 à 69 ans et de plus depuis aujourd’hui ils peuvent garder les petits-enfants ce qui leur était défendu encore hier. Le gouvernement Legault ne sait plus sur quel pied dansé, il fait part d’ une décision une journée puis le lendemain c’est autre chose.

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Quand M Legault a décidé d’ostraciser les gens de 60 à 69 ans (ceux de 70 et plus le sont déjà), il avait oublié qu’il avait 62 ans et que ce qui est bon pour un est bon pour l’autre. D’où le rétropédalage spectaculaire qui a fait reculer l’ostracisme à 70 et plus…

Devant la COVID-19 nous ne sommes pas tous pareils ou tous égaux car le risque est directement lié à l’âge. Cela justifie une discrimination selon l’âge.
Le pourcentage des malades nécessitant une hospitalisation n’est que de 0,04% pour les 10-19 ans, de 1% pour les 20-29 ans, de 3,4% pour les 30-39 ans ans et de 4,3% pour les 40-49 ans.
Ensuite, le taux d’hospitalisation double pour atteindre 8,2% pour 50-59 ans, puis grimpe à 11,8% pour les 60-69 ans, à 16,6% pour les 70-79 ans et culmine 18,4% pour ceux de 80 ans et plus.

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Vous savez fort bien que les statistiques ne disent pas tout et qu’il y a plus de morbidité chez les aînés en particulier parce qu’ils vivent en résidence, tassés les uns sur les autres, on appelle ça la promiscuité. On n’a aucune idée du taux de mortalité des aînés qui vivent dans leurs maisons et qui sont propriétaires ou locataires. C’est facile de discriminer sur la base de statistiques, les nazis ne se sont pas gênés pour le faire. La tristesse de tout ça c’est que vous aussi vous allez subir cette discrimination, comme tous les gens de 70 ans et plus, du moins si vous atteignez cet âge vénérable car ne vous détrompez pas, les pandémies sont là depuis des millénaires et elles vont revenir.