Journal des temps inédits : Intimité

Les temps sont durs pour les infidèles, les polyamoureux, pour les couples à distance. Le seul modèle qui tienne est celui du couple officiel ou de la famille.

Photo : Daphné Caron

Hier soir après Les Chefs, les rues étaient quasi désertes à Montréal. Rue Waverly, un panier de basket était installé à même la rue dans une permanence éloquente. La rue appartient maintenant aux enfants et aux familles. Les rares qui comme moi se promenaient étaient seuls. Je soupçonne beaucoup de gens de s’offrir une marche en solitaire afin de s’extraire du « poids » de leur couple ou de leur famille. Nous ne sommes pas habitués à cette promiscuité 24 heures sur 24, occupés que nous étions par le travail, les études, la vie sociale. Le peu de temps passé en famille était même un sujet de préoccupation pré-COVID. Certains souffrent de l’isolement actuel, mais pas tous…

Car il ne faut pas confondre isolé et solitaire. L’isolement social n’est pas un choix, tout comme le confinement. Il peut être lourd, taxant, peut conduire à la détresse psychologique. Si le solitaire recherche en temps normal une certaine distanciation sociale, c’est qu’elle est nécessaire à son équilibre et son épanouissement. Contrairement à l’isolement, cette solitude est féconde. Mais en ces temps exceptionnels, même certains solitaires heureux trouvent le temps long ! Inversement, des grégaires recherchent désespérément des moments d’isolement. Certains vont jusqu’à se lever avant le soleil pour être seuls dans l’appartement apaisé.

En général, les autres nous manquent. Nos amis, nos collègues, nos proches. On s’ennuie des câlins, des marques d’affection, du toucher, des potins autour de la machine à café du bureau. Mais l’intimité est aussi la grande perdante du confinement. Combien de relations naissaient en mars, qui ont été brusquement interrompues ? Pour plusieurs ados ou adultes, la vie sexuelle s’est cassée net. Les temps sont durs pour les infidèles, les polyamoureux, les couples à distance. Le seul modèle qui tienne est celui du couple officiel ou de la famille. Quant au flirt, ce piment de la vie, il est relégué au rang de pratique non hygiénique.

Cette perte d’intimité est paradoxale, car en même temps, jamais ne sera-t-on autant entré chez les autres sans y être formellement invité. Réunions Zoom, apéros virtuels, performances musicales en direct du salon des chanteurs, invités d’Anne-Marie Dussault ou de Fabien Cloutier joints dans leur cuisine : nous pénétrons allègrement l’intimité de tous. Il y a deux semaines, Instagram, propriété de Facebook, nous invitait à partager nos photos d’enfance, accumulant du coup des données gratuites.

Nous montrons tout de nous, gratuitement et sans pudeur, probablement parce que juste avant la pandémie, nos intimités devenaient de plus en plus ouvertes à tous, nous discutions ouvertement d’identité de genre, de sexualités atypiques. Nous montrions TOUT. Nous n’avons fait qu’un pas de plus avec le confinement. Dorénavant, notre maison, cet ultime retranchement, est ouverte à tous les regards.

Étrangement, je prédis qu’au temps du déconfinement, nous assisterons au retour du secret, de l’apprivoisement lent, des liaisons dangereuses, de la « petite gêne » légendaire. Les amoureux garderont le mystère autour de leurs amours, au risque de se faire dénoncer par la police sanitaire. Le virus favorisera une approche courtoise et démodée. Certains n’ont qu’une hâte : retourner à la vie trépidante. Mais curieusement, beaucoup aspirent à une tranquillité voulue et à une vie… intime.

Actuellement, nous vivons dans la tyrannie de la transparence, mais demain, ce sera le retour en force de la discrétion.

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