Journal des temps inédits : Jaguar

Entendue à la radio hier, une pub pour Jaguar. Certains annonceurs n’ont pas compris ce qui se passe dehors.

Photo : Daphné Caron

C’est le printemps érable, mais à l’envers. Tout le monde prend la rue et possession du bitume, abandonnant les trottoirs. Du matin au soir, nous marchons. Mais seuls, à distance plus que sanitaire les uns des autres, changeant de côté de rue à l’approche d’un marcheur venant en sens inverse. Nous prenons la rue pour nous sortir de nous-mêmes.

Les seuls camions qui sillonnent la ville ont des allures de jouets Playmobil. Ce sont les camions carrés d’entreprises de livraison. Postes Canada, UPS, Purolator. On les repère immédiatement, les autobus jaunes et les camionnettes des travailleurs de la construction étant remisés. Bruns, rouges : avec leur silhouette bourrue, ils ont l’air de jouets géants et sont accueillis avec le sourire. Ils apportent du neuf et de l’inédit dans nos maisons en isolement. C’est Noël aux adresses de livraison.

Quoiqu’un peu moins qu’« avant ». Les difficultés financières ont fondu sur les familles. Le FOMO (de l’anglais fear of missing out), la peur de manquer quelque chose, un événement ou une bébelle, semble s’être miraculeusement résorbé. Même si les commerces jugés non essentiels étaient ouverts, pas certaine que la population s’y presserait. La crise nous fait réfléchir à notre consommation, à notre attitude envers les sirènes de la société marchande. Est-ce si fondamental de posséder le dernier gadget, de l’afficher sur Instagram ? Quelque chose, je l’espère, survivra à cette crise. Une profondeur, une réflexion… On peut rêver.

Entendue à la radio hier, une pub pour Jaguar. En temps normal, elle serait passée dans le beurre, je n’entends plus les publicités. Hier, non seulement m’a-t-elle paru agaçante, mais indécente. Certains annonceurs n’ont pas compris ce qui se passe dehors. Est-ce de l’habitude ? De l’ignorance ? Du mépris de classe ? Un peu de tout cela, mais surtout, une incompréhension totale du fait que leur monde est un mort-vivant, qui roule encore en char de luxe…

Ça se précise. Horacio Arruda l’évoquait, les quotidiens en parlaient en matinée, ça se jase dans nos 5 à 7 virtuels : Montréal pourrait être fermée. Lockdown complet ou dans certains quartiers. Ce matin, j’ai vu des voisins, ceux qui n’étaient pas encore partis, ramasser bagages et enfants et partir au chalet. C’est quand même bien fait pareil : les privilégiés auront eu le mémo à temps ! Je me répète, mais la situation actuelle fait ressurgir la lutte des classes ou à tout le moins le fossé de plus en plus profond qui sépare les bien nantis des autres, qui resteront coincés dans leurs logements, tandis que certains quartiers migreront vers l’air pur de la campagne…

On dit que les banquiers seraient en train de plancher sur un plan massif de sauvetage de l’économie mondiale, voire mieux : de « repenser l’économie »… JOKE ! Ben non ; ils sont planqués sur des îles privées (dont la vente a explosé avec la pandémie de COVID-19).

D’habitude, les oies qui traversent le ciel d’Ahuntsic sont le signal de l’arrivée du printemps, mais tout est « fucké » cette année. J’ai vu une publicité pour les Grands Ballets Canadiens hier soir à la télé. Le spectacle commencerait… le 3 juin ! Les GBC voient un avenir. Ils mettent une date dessus. Je me suis accrochée à ça très fort. Oui, le printemps existera.

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Les contrats de publicités une fois signés vont jusqu’à leur terme pandémie ou pas. Et puis comme vous le dites ceux qui ont le moyens de ce payer une jaguar l’auront encore après la crise.

bonjour madame,

Et pourquoi pas une pub pour Jaguar? Oui, bien sûr, ça semble plutôt décalé de la réalité mondiale. Mais cette pub rapporte de l’argent aux médias -dont vous faites partie- et qui en ces temps encore plus difficiles ont encore plus de difficultés à survivre.
A force d’être politiquement correct, on devient bien sclérosé. Il y a des gens qui chantent sur les balcons pour briser l’isolement _ en Italie, en France, en Allemagne et ici. Est-ce que ces gens ne fredonnent que la marche funèbre? Et peut-on aussi regarder des revues de déco ou de cuisine même si le monde en arrache? Ça fait un peu rêver, à petit prix, même si on n’aura probablement jamais la belle déco mise en page et qu’il est peu probable qu’on réussisse la recette.

Un peu de rêve peut-être?

Marie Desmarais

Bravo madame Desmarais et monsieur Jacques!
Bonjour madame Bazzo.

Sans les « Jaguar » et autres commanditaires de ce monde, vos entreprises ne pourraient pas rouler. Point! Je n’ai pas de Jaguar, je marche; heureusement pour moi je ne fais nullement pitié. Malheureusement, tous ne peuvent pas dire la même chose!
Si des travailleurs au salaire minimum perdent leur emploie, je serai triste pour eux. Si ce sont les travailleurs de Rolls-Royce, Bentley, Jaguar ou fabriquant de vélo etc. je serai triste pour eux, si TOUS les gens (techniciens, maquilleuses, éclairage, concepteur, écrivain, même les producteurs etc.) cela sera la même chose.
Ceux qui vivent « la misère » au quotidien, à l’année, cela me rend aussi triste. Particulièrement en ces jours, je ne veux pas m’empêcher de rêver

Appréciez la chance que vous avez madame.

Petit oubli!
Sachez madame Bazzo que le travail que vous faites est grandement apprécié. Je vous ai connue avec Pierre Bourgault; j’ai été triste lorsque vous avez quitté les ondes de la radio du matin avec « indicatif présent » etc.
Sincèrement, continuez!
Patrick

Si un annonceur privé choisit de dépenser SON argent pour acheter et diffuser sa publicité via un média privé, qu’il le fasse. Moi aussi je trouve ça indécent et presque immoral, dans le contexte actuel. Je trouve ça surtout souverainement imbécile. Laissons les imbéciles du marketing donner leur pleine mesure.