Journal des temps inédits : Le Carrefour Laval

Le plaisir de flâner dans les centres d’achat sera une autre victime collatérale de la pandémie, regrette Marie-France Bazzo. 

Photo : Daphné Caron

La chanson de Dédé Fortin (dont on commémorait vendredi le suicide, survenu il y a 20 ans) « La rue Principale » m’a toujours paru brillante. De la vraie sociologie en deux phrases : « Yé tombé une bombe su’a rue Principale / Depuis qu’y ont construit le centre d’achat ».

En quelques mots, Dédé Fortin raconte comment, des petits centres commerciaux de banlieue des années 1970 jusqu’aux power centers régionaux des années 2010, ces malls ont dévasté la vie de quartiers, de villes et de villages. Ça anticipait déjà l’arrivée catastrophique du Royalmount, le 15/40 de la banlieue défusionnée de Montréal, tout comme ça parlait du Val-Jalbert de Dédé.

Mais je vais y aller d’une confession. Comme beaucoup de Québécois, j’aime les centres d’achat. J’achète aussi localement, je le faisais avant la pandémie, je fréquente Fleury Ouest, la fringante rue commerçante de mon quartier, et je m’inquiète pour la survie post-COVID de ses boutiques et restos. J’ai cependant un crush pour le Carrefour Laval. J’aime y retrouver certaines de mes marques préférées, mais au-delà, j’aime sa foule nonchalante, l’air parfumé, la frénésie d’avant Noël. J’y vais souvent tôt le samedi matin, je prends un deuxième café, j’essaie des robes, des sandales.

Je ne dois pas être la seule. Les centres commerciaux n’ont pas tout faux : les ados s’y rejoignent après les cours, les vieux y ont leur club social et y marchent prudemment en toutes saisons, les familles y respirent l’air climatisé en pleine canicule. On y magasine, mais aussi, on y flâne, on se croise ; au Carrefour Laval, les hommes s’enfoncent dans des fauteuils devant la volière, attendant leurs femmes qui essaient des vêtements d’adolescentes chez Zara. On socialise, toute une gang de « tu-seuls » ensemble. En ces lieux, le temps passe, égal, suspendu.

Il y a beaucoup plus de monde que de clients dans les centres d’achat.

Ils sont les ennemis de l’urbanisme, mais à l’échelle personnelle, ils répondent à un besoin intime de se connecter, de se frotter au monde à distance. Ça explique leur succès et leur côté familier.

Pourtant, selon un sondage Abacus mené la semaine dernière, seulement 7 % des Canadiens seraient prêts à y retourner demain, 26 % n’y retourneraient pas avant un vaccin, et 43 % iraient si tout le monde était masqué.

Ne nous méprenons pas, ce refuge jadis accueillant sera dégarni de nombreuses boutiques qui ne survivront pas à la crise. Les futurs clients devront suivre un parcours fléché, attendre en file devant les portes, revêtir des morceaux avec parcimonie dans des magasins vides, s’en aller dès les achats réglés, là où avant le fun était de palper, essayer, comparer…

Après le déconfinement, l’achat deviendra un geste austère et pressé. Nous achèterons infiniment plus en ligne. Nous remettrons en question la fast fashion, polluante et « taxante ». Nous userons davantage nos vêtements et chaussures. Nous nous serons transformés, comme consommateurs. En y laissant un peu de plaisir au passage.

Les Colocs croyaient que seul un bulldozer viendrait à bout du centre d’achat. C’est un virus qui l’aura ébranlé. Les centres commerciaux ne sont pas invincibles. Oui, ils sont le Mal. Mais il s’y distillait un spleen le dimanche après-midi, quand les foules sentimentales y baguenaudaient. Il y a quelque chose de méprisé, de sous-estimé dans les centres commerciaux et chez leurs clients.

Oui, le vélo et l’achat « local », oui la République autonome de Rosemont et la rue Masson. Mais tout le monde n’entre pas dans ce cadre idéal fleurant bon le bobo et l’idéologie.

Je ne retournerai pas au centre d’achat de sitôt, et j’applaudirai si le projet Royalmount se casse la gueule. Mais je m’ennuierai (un peu) du Carrefour Laval…

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