Journal des temps inédits : Les casse-têtes

Depuis plusieurs semaines, Marie-France Bazzo ne lit plus. Pour calmer son hamster intérieur, elle compte plutôt sur l’écriture, l’évasion et les casse-têtes de 800 morceaux et plus. Dommage, ils sont en rupture de stock…

Photo : Daphné Caron

Ce matin, la neige. Un 22 avril, au 40e jour de confinement. C’est trop, beaucoup trop. On se fait voler le printemps ; que fait le gouvernement ? Bien sûr que j’ai encore fait de l’insomnie cette nuit. Mais puisque c’est à l’heure des émissions matinales françaises, j’ai de l’information à me mettre sous la dent. Dont celle-là : le président de l’IATA, l’Association internationale du transport aérien, Alexandre de Juniac, dit que le remboursement immédiat des billets aux voyageurs tuerait les compagnies aériennes. Come on. On demande donc à des gens que la pandémie a appauvris de financer des entreprises, grassement subventionnées par les États, adeptes du « surbooking », et dont le comportement envers les voyageurs n’est pas toujours des plus élégants ? Des entreprises dont la moitié tombera à la fin de la crise à cause de la mauvaise gestion d’avant ? Sérieux ?

J’étais tellement indignée par cette indécence que ce qui me restait de nuit paisible s’est enfui. Je me suis tournée vers la lecture. Quoi de mieux pour apaiser et glisser sereinement vers le sommeil ?

En général, je lis pas mal. Des essais, plus que des romans. J’en ai toujours trois ou quatre de front qui m’attendent. Beaucoup d’auteurs québécois. J’aime suivre l’évolution de la vie intellectuelle d’ici, ainsi que les représentations de nous-mêmes que nous livrent nos romanciers. Juste avant la pandémie, j’avais fait le plein à la librairie Monet : Le naufrage des civilisations, le dernier Amin Maalouf ; Ténèbre, du jeune romancier Paul Kawczak ; ou encore, le pénétrant Empire du Bien, de Philippe Muray, que je voulais relire. En ce moment, d’ailleurs, chroniqueurs et vedettes nous abreuvent de prescriptions littéraires. C’est généreux, c’est chic et bien-pensant. Car il faut lire, c’est la porte ouverte sur tous les univers, c’est l’imaginaire à l’œuvre

Je vais péter la balloune des chroniqueurs.

Je ne lis plus. Pas une ligne depuis le début du confinement.

Ce n’est pas que Netflix ait pris possession de mon cerveau, non, je regarde avec modération. Je lis beaucoup de journaux, de magazines, d’articles. J’écris en masse. Mais comme beaucoup d’entre vous, je suis incapable de m’abandonner à un livre. Trop peu de concentration, et pas seulement à cause des écrans. Trop d’anxiété. Incapacité à m’abandonner dans un monde romancé : la réalité est la plus angoissante des uchronies. Rien ne peut battre ça. Mon ami libraire m’a dit qu’au début du confinement, les guides de voyage se vendaient très bien ! L’évasion est un moteur puissant, en temps d’enfermement. Quant aux essais récents, ils théorisent un monde qui n’existe plus. Il y a quelque chose de WTF à lire sur ce qui divisait le monde d’avant, alors que les enjeux viennent de basculer complètement.

Je ne lis plus, depuis cinq semaines. Et je ne culpabilise même pas. Ma tête est entièrement sollicitée par ce bouleversement qui s’opère sous nos yeux ébahis. Des livres passionnants s’écrivent maintenant.

J’ai des collègues dans le même cas, qui se sont mis aux casse-têtes pour reconstruire leur concentration et calmer leur hamster intérieur. Hier après-midi, j’ai failli succomber à cette thérapie. Sur le site d’un distributeur québécois, tous les casse-têtes 800 morceaux et plus étaient en rupture de stock ! Visiblement, le Québec en pause trie des bords et des couleurs… Mais là, il va falloir que quelque chose se passe, parce que dans la plupart des foyers, il reste moins de 125 morceaux sur les 1 000 à assembler. Le jour où le portrait entier se révélera, notre concentration sera plus qu’aiguisée et les limites de notre patience, atteintes…

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Bravo, madame Bazzo pour la réalité décrite et existante.

Les gens qui se plaignent du confinement
sont des personnes qui ne sont pas bien avec eux mèmes. Cette tranche de vie et la plus belle
chose qui ne pouvait pas nous arriver…..pour nous et aussi pour notre Mére Terre

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