Journal des temps inédits : Les « wouèreux »

Depuis que District 31 s’est terminée abruptement, on se demandait quoi regarder en soirée. Nous avons trouvé : nous regardons chez le voisin !

Photo : Daphné Caron

Coudon, j’étais donc ben tragique, hier, dans mon journal ! Je croyais mon propos sincère et inquiet ; dans les faits, il était « noir ». Bon, il est vrai que j’ai une légère propension à être drama queen… Certains se sont inquiétés pour moi. Je vais bien. J’ai du travail, mon entreprise va bien, je suis en santé, mes proches aussi, je parle avec mes amis, je m’en fais de nouveaux pendant cette pandémie, je ris. Dans ces circonstances bousculées, je suis une privilégiée et je le sais. Mais je suis sociologue, et ne peux m’empêcher de tisser des liens entre les faits, d’extrapoler à partir de situations, et ça donne des constats un peu moins jovialistes que les arcs-en-ciel.

En gros, la sociologie se démarque par son regard. Celui qu’elle jette sur notre rapport au monde. Je serai coquine aujourd’hui, légère en tout cas, et vous parlerai du regard. La pandémie a fait de nous des gens qui regardent, à défaut de pouvoir toucher, agir. Nous nous sommes métamorphosés en « wouèreux ».

Le soir, lors de nos marches, lorsque les lumières illuminent l’intérieur des maisons désormais toutes occupées et où les rideaux ne sont pas encore tirés, le spectacle est intéressant. Nos compétences de « senteux », d’« écornifleux » se mettent en branle : qui regarde quoi à la télé ? Qui a rénové sa cuisine, quelle est la décoration, quels sont les ravages de l’éclairage au néon… C’est comme le site Web de maisons à vendre Centris.ca en action.

À la télévision, dans les variétés comme dans les émissions d’affaires publiques autant que dans les concerts bénéfices, les invités présents par Skype ou par FaceTime ouvrent une porte sur leur intimité. Si la plupart s’installent dans leur bureau ou sur un coin de table (ou Mick Jagger dans son château de la Loire), peu ont conscience de leur statut social. Les bibliothèques sont un fond très prisé, mais la majorité ne procède pas au home staging minimal nécessaire ; bibelots kétaines et vêtements qui traînent sont légion. Mais, on va se le dire, il y a quelque chose de touchant à entrer ainsi chez les gens.

Les apéros virtuels et les réunions de travail Zoom montrent les salles à manger, les salons et les lieux de travail. Les participants semblent à la fois plus conscients de leur environnement et plus « lousses ». On laisse pénétrer dans nos espaces des collègues, des quasi intimes.

Depuis que l’émission District 31 s’est terminée abruptement, on se demandait quoi regarder en soirée. Nous avons trouvé : nous regardons chez le voisin ! On ne s’en prive plus. Ça répond à une corde sensible des Québécois : nous sommes des « wouèreux ». Des « écornifleux ». Nous aimons regarder, commenter, plus que de participer. Nous « watchons », observons, jugeons, commentons. Nous sommes des spectateurs en or. En ce sens, le confinement flatte nos instincts.

Lorsque le confinement se terminera, je m’ennuierai certes un peu de regarder les appartements des experts conviés chez Anne-Marie Dussault ou des invités de Fabien Cloutier. Mais j’aurai aussi très envie de passer de l’autre côté du décor, d’enfin agir, plutôt que de regarder…

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Est-ce que c’est vraiment une caractéristique des Québécois, ça, d’être « wouèreux »? Toutes les sociétés ne le sont-elles pas un peu en cette période de Grand confinement? 😉

Léger, oui, pas vraiment. Il est vrai que nous avons tous un côté écornifleur. On se compare finalement pour savoir quel rang on occupe dans la meute. La sociologie est fort intéressante pour servir sur un plateau le prétexte de wouèreux. N’a-t-on pas simplement le goût d’entrer en contact avec les autres? J’observe que les chiens n’ont jamais eu autant de maîtres pour les promener… Que dire de tous ces Bonjour!, Salutations! Mots échangés à distance de la part de personnes inconnues? Chacun se préoccupe de l’autre … on a du temps. Je retourne vers un vieux cours de psychologie sociale…

Oui, bien sûr, les curieux sont nombreux et ce un peu partout probablement. Il me semble que les femmes sont particulièrement intéressées par les intérieurs des voisins proches ou éloignés. Ce n’est pas méchant de le dire car, ce sont elles qui écoutent le plus les (trop?) nombreuses émissions dé décoration à la télé. Car plusieurs d’entre elles aiment se comparer … peut-être pour se rassurer sur leur look, sur leur bon goût. Et pourquoi pas, si cela n’est pas une manière mesquine de dénigrer les autres. Non, je ne les juge pas, je constate, c’est tout. Et avec amusement et affection. F.R.

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