Jutra et le poids de l’histoire

Se pourrait-il que la colère que nous éprouvons envers le cinéaste soit si grande parce qu’elle est tournée en partie vers nous-mêmes ?

Photo: Michel Gravel, La Presse.
Photo: Michel Gravel, La Presse.

Je ne sais pas si vous voyez, mais ce sont des nœuds gros comme ça qui sont en train de se défaire depuis quelques mois.

Où ça?

Quelque part dans ces courroies qui se tendent entre la tête, le cœur et le cul.

Et ça va vite. Trop vite, peut-être, pour qu’on puisse saisir ce qui se passe exactement.

Avec d’autres actualités qui viendront bientôt s’empiler par-dessus l’affaire Jutra, mais aussi le procès Ghomeshi et le mouvement #AgressionNon Denoncee, le temps de dire: «Bombardier, La voix, Canadiens» et tout sera déjà enterré.

Alors avant que cela se produise, j’ai envie de poser quel­ques questions auxquelles je ne suis pas certain d’avoir de réponses. Au mieux, quelques pistes pour réfléchir à propos de ces nœuds qui se défont.

Je parle de vitesse. Je ne suis pas sûr que les autres nouvelles soient le problème. Je crois plutôt que nous les accueillerons avec joie. La déviance sexuelle est un sujet qui fait horreur. Ce qui explique non seulement l’indignation généralisée, mais peut-être aussi la rapidité avec laquelle on expédie en ce moment l’affaire.

Pas que les décisions prises soient mauvaises. Mais il y a, par exemple dans la manière de condamner ceux qui hésitent un peu, quelque chose qui laisse croire qu’on veut en finir au plus sacrant pour mieux passer à autre chose.

Et là, je ne parle pas des énormités proférées par Lise Payette. Son jugement semble si confit dans l’amour du cinéaste qu’elle paraît avoir divorcé du réel.

Ce qui m’intéresse, je le répète, c’est la volonté de laver l’histoire rapidement. De passer à autre chose. De ne surtout pas discuter des changements de société majeurs qui s’opèrent en matière de sexualité et d’(in)acceptabilité, et de notre obligation de devoir regarder en face un passé qui nous fait horreur.

Il s’agit d’une de mes questions: se pourrait-il que notre colère soit si grande parce qu’elle est tournée en partie vers nous-mêmes?

Parce que bon, après tout, si le sort des enfants agressés nous intéressait vraiment, on entendrait les politiciens en parler autrement que lorsque la presse révèle que les centres d’accueil servent de réservoir de recrutement aux proxénètes. On donnerait à la DPJ les moyens d’agir convenablement. Et si on prolon­geait un peu cet amour des enfants qui nous fait bondir lorsqu’on balafre leur innocence, on ne tolérerait plus l’état de nos écoles publiques, on soutiendrait les pro­fesseurs, l’éducation deviendrait une véritable priorité… Non?

Bref, ça, c’est si on était vraiment fous de nos enfants. Je veux dire autrement que lorsqu’un monstre rôde autour de leur lit.

Mais il y a autre chose dans tout cela qui n’a pas qu’à voir avec l’enfance, mais avec le sexe.

On a évoqué des barbares anglais qui décimaient des populations indigènes et dont les noms tapissent nos rues et places publiques. On s’est demandé si la rue André-Gide devrait disparaître. Et celle de Montherlant. Parce que pédophiles notoires, eux aussi. Mais ce n’est pas pareil. Dans la conscience collective, ces noms ne sont pas aussi entachés. Celui de Jutra renvoie à une histoire assez récente pour incarner le pire de ce que nous fûmes, il y a quel­ques décennies seulement. Il raconte comment la sexualité était quelque chose d’encore plus tordu alors.

Et j’ai comme le sentiment que ce nœud-là se défait, nous laissant devant un autre: on n’a pas fini de régler notre rapport à la sexualité.

Je ne suis pas en train de dire que nous recelons tous un monstre en chacun de nous. Ce n’est pas vrai. Mais une part d’ombre, ça oui. Et surtout: notre morale est dictée par l’air du temps, il faut bien l’admettre. J’y reviens plus loin.

Ce que je suis en train de dire, c’est que Jutra incarne quelque chose comme une culpabilité col­lective. Et donc la vindicte populaire émanerait peut-être de la honte d’avoir laissé faire les mononcles cochons, les curés libidineux et les pères voleurs d’innocence.

Ce passé est proche. Il reste sans doute chez trop de gens un peu de honte des silences complices. Et chez d’autres, des blessures, du dégoût, les restes d’un sentiment d’impuissance devant ce qui était un système moral et social où régnait le déni.

Alors on tue la mémoire du salaud. C’est très bien. Mais est-ce qu’on le fait si vite parce qu’on ne veut plus de lui dans le portrait ou parce que son nom nous rappelle chaque fois que ces nœuds qui se défont dans notre histoire col­lective, dans nos mœurs, lais­sent des marques qu’on ne veut simplement plus voir elles non plus?

Parce que ce n’est pas fini, hein. Il en reste à défaire. Et c’est là qu’entre en compte ce qui nous reste à régler avec la sexualité. Sans parler de l’élasticité de notre morale.

Qu’on pense à cette obsession de certains hommes pour les nymphettes «à peine légales» de la porno en ligne, directement liée à l’hypersexualisation des jeunes par le commerce de la mode et ses médias. À cela s’ajoute la prostitution, toujours florissante, surtout lors de grandes manifestations qui transforment alors nos villes en bordels.

On parle d’adultes, dites-vous? Pas toujours. Mais même si c’est le cas, il s’agit d’exploitation sexuelle malgré tout. Avec des victimes.

Et cela montre bien les contours fuyants de l’acceptabilité. Ce qui est toléré aujourd’hui le sera-t-il demain? Qu’est-ce qui façonne le désir d’un homme pour ces très jeunes femmes, et pourquoi cela ne semble révolter qu’une minorité? Comment notre esprit parvient-il à dissocier ce désir-là et l’idée que la jeune prostituée devant soi est soumise aux volontés d’un pimp sans doute impitoyable?

Je répète: nous ne sommes pas tous des monstres. Mais l’inconfort qui pousse l’opinion publi­que à reconduire au pas de course un cinéaste pédophile aux portes de l’histoire témoigne de quelque chose de plus profond qu’un désir de justice. Je peux me tromper. J’émets des hypothèses. J’invite à ouvrir la machine et à examiner ce qui se passe dans nos têtes.

En philosophie comme en mécanique, ce n’est jamais inutile d’inspecter le moteur.

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10 commentaires
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On a laissé un pervers devenir un héro.
Le trouble vient du si…les parents des enfants s’étaient dévoilés, serait-il devenu ce grand cinéastre? Par ces gestes il a lui même effacé sa notoriété. Les gens qui l’ont connu et qui le défendent sont-ils les mêmes qui ont fermé les yeux, parce même dans le silence…il y a des gens qui savaient!
C’est un artiste qui n’aurait jamais dû étre, il n’aurait fallu que un seul enfant soit défendu et Jutra n’aurait pas existé.

Très bon article, les questions sont bien posées et de plus celles qui dérangent. J’ai la certitude que bien de nos démons collectivement n’ont pas passé l’épreuve de l’exorciste. La façon dont le Québec enterre si rapidement ces problèmes a de quoi se questionner…

Je n’ai jamais lu ou entendu que l’on effaçait ou tuait la mémoire du salaud, son oeuvre demeure et elle est toujours aussi belle, mais de là à laisser le nom d’un pédo à un trophée. L’oeuvre est belle, l’homme lui était laid.

Heureuse de vous lire, David Desjardins. Vous aussi, on vous a reconduit à la porte bien rapidement.
J’aime vos questions. Et le fait que vous les posiez un certain temps après le tumulte. Aujourd’hui, « l’affaire Jutras » semble presque lointaine. N’est plus d’actualité. Le vacarme se fait entendre ailleurs…
Faites-nous entendre votre voix à nouveau!

Peut-être est-ce que je dis — moi aussi — une bêtise…. Ce ne sera jamais qu’une de plus après tout…. Il me semblerait pourtant que certaines sociétés semblent éprouver quelques difficultés avec l’histoire en générale et leur histoire en particulier.

Et…. J’ai l’impression que la société québécoise soit au nombre de celles-là !

Aussi, Claude Jutra — pour prendre cet exemple de la relativement récente actualité -, était politiquement acceptable, tant et aussi longtemps que la vraie histoire de Jutra était enfouie dans une vraie-fausse histoire qui n’a jamais existée puisque jamais dévoilée.

Alors — comme le montre assez justement ce billet -, on veut vite, vite, vite, passer à autres choses pour oublier le nom de Claude Jutra pour vite, vite, vite oublier le passé. Ainsi par exemple, est-ce qu’on repassera encore à la télé : « Mon oncle Antoine » ou encore « Kamouraska » ? Car…. Pour oublier le nom de Jutra vaut mieux aussi oublier ses films et qu’il a fait du cinéma.

Mais au fond, la question, celle qui est sous tendue par ce texte. Est-ce qu’on oubliera pour autant certaines déviances qui sont le propre de presque toutes les sexualités ? Ou est-ce que la pratique et l’oubli vont de pair ?

Ce qui pose problème, ce n’est pas le nom de Claude Jutra, pas plus que des pratiques sexuelles considérées comme intolérables. Ce qui pose bel et bien problème, c’est la verbalisation et la compréhension du problème.

Ce qui pose problème c’est la prise de conscience. Et ça… la conscience, on n’en veut pas !

La déviance sexuelle, les gens s’en foutent. Ce qui compte essentiellement pour eux, c’est de ne pas savoir et c’est de s’assurer qu’on en parle pas ou le moins possible. Il y a des mots pour définir cela : la banalisation et l’omerta.

Il y a un film de Visconti (encore un déviant sexuel) : « Mort à Venise », inspiré d’une nouvelle de Thomas Mann, laquelle était librement inspirée de l’histoire d’un musicien : Gustav Mahler ; qui raconte la passion du compositeur pour un adolescent au début du 20ième siècle dans une Venise dévastée par une épidémie de choléra.

Même si l’esthétique de ce film, la mise-en-scène et les interprétations sont irréprochables…. N’est-il pas plus que temps au nom de la rectitude, de retirer ce genre de films vicieux des cinémathèques ?

N’est-il pas temps de supprimer les noms de tous les personnages controversés de l’histoire du monde ? Temps de peinturer en blanc la chapelle Sixtine ? Temps de bruler tous les livres qui peuvent quels qu’ils soient renfermer des germes de la perversion ? Interdire la musique depuis sa création ? Bruler toutes les peintures et détruire toutes sculptures qui portent en elles des connotations… (Je ne dirai pas lesquelles) ? Même l’art abstrait n’est-il pas à risque ?

Pensez au carré blanc sur fond blanc de Malevitch qui par la forme même de son abstraction est propre à toutes formes d’interprétations.

Quant-à-moi, je ne vais pas attendre qu’on me dise quoi faire…. Je m’en vais de ce pas mettre nombre de mes livres, CD et autres DVD au pilon !

Champlain a marié une jeune de 11 ans ou au environ, enlever son nom de rue , déboulonner sa statue etc !

Elle avait 12 ans et s’ appellait Hélène Bouley et s’ est marié avec consentement des parents et c’ était coutume en ces temps -là ! Mais qu’ est-ce que ça vient faire dans la discussion en 2016 ! À ce que je sache , Champlain n’ était d’ aucune façon un PÉDOPHILE!!!!

Les réactions sont automatiques , peu réfléchies et frôlent parfois l’hystérie. Rappelez-vous l’affaire Guy Cloutier, où une partie de la population a voulu faire cesser les émissions de sa fille Veronique, parce qu’elle avait certainement profité du nom de son père au début de sa carrière. Si Jutras avait une progéniture, on voudrait la châtier également. L’hystérie collective se manifeste lors des procès concernant des offenses sexuelles et cela fait bien longtemps que
je me demande pourquoi cette mentalité de Dame de Sainte-Anne resurgit `comme ça, et pour ça. Monsieur Desjardins apporte une ébauche d’explication.

La vie de ma mère a été marquée par son père incestueux, comme toutes ses soeurs. Pourtant, le fait que cet inceste soit resté caché a permis à tous les enfants de cette famille de se développer de façon convenable et de mener une vie honorable. L’opprobre sociale sur l’entourage, amenée par les médias, est pire que le châtiment du prédateur.

Cher Monsieur Desjardins, vous posez effectivement des questions aussi intéressantes que pertinentes. Merci. Mais vous en oubliez sûrement une qui est très importante. Votre questionnement semble tenir pour acquis que tous les jeunes ( garçons ou filles ) soumis à de tels traitements (hypersexualisation, port de tenues vestimentaires dignes des pires habitué(e)s du trafic du sexe, participation à des échanges « amoureux » avec des adultes, etc.) ne sont toujours et uniquement que des « victimes de viol », des « pauvres enfants naïfs et sans défense » que l’on abuse encore et encore… Oui, il y a sans doute de cela, mais pas uniquement… Il suffit d’être parent, d’avoir eu à « transiger » avec des enfants « à peine légaux », pour constater qu’il n’est pas toujours évident de convaincre son jeune que les restrictions que l’on veut apporter à sa liberté n’ont d’autre but que de le protéger, dans son intégrité, et de « préserver son innocence »… Passer pour un « vieux crouton », quelqu’un d’un autre âge ( qui veut lui refuser ce que l’on se permet soi-même… ) cela fait « partie de la game », de l’aventure d’être parent, dans notre société « de plus en plus permissive » — pour les « adultes consentants », évidemment… à condition que personne n’en sache rien, bien entendu ( oh horreur, les journalistes, les médias sociaux sont si cruels, si dévoyés : on ne peut plus rien cacher ! ). Le jeune, qui « exige » une toujours plus grande liberté — et qui ne se gêne pas pour simplement « contourner » savamment les contrôles les plus attentifs et les mieux intentionnés — ce jeune n’a-t-il pas déjà été trop souvent victime d’une certaine contamination, au cours de son contact habituel avec la « vie ordinaire » de son milieu, familial, scolaire, de quartier…? On en vient à se poser le même genre de questions, dans le cas de ces « inexplicables » cas de radicalisation d’une certaine jeunesse, menant au terrorisme, voire à un certain idéalisme sectaire et extrémiste menant à un appétit de destruction ou au suicide… Tout ce qu’on peut voir à la télévision, par exemple, tant au niveau du libertinage, de la violence pure, des excès de tous genres — parfois sanctionnés, parfois demeurés impunis –, toutes les « révélations » plus sensationnelles les unes que les autres, tout cela laisse une trace, qu’on le veuille ou pas, et non seulement dans les jeunes cerveaux, mais chez un peu tout le monde… Vous parlez de « noeuds qui se défont »… Se défont-ils tant que ça? On en prend conscience, par brefs moments, et de façon trop souvent superficielle. Qu’en reste-t-il, après un certain temps? Oui, sans doute une plus grande « sensibilité » au phénomène, une compréhensible intolérance… Tant mieux. Mais de là à vider la question, à faire que cela ne se produise plus, on peut toujours rêver… Il faut travailler sur les causes, les causes profondes… et elles sont parfois si profondes qu’on en vient presque à « comprendre », malgré qu’on les tienne en « sainte horreur », certaines motivations de sociétés extrémistes toujours prêtes à vomir notre « mode de vie occidental », sinon le système même de nos valeurs… Alors, le « cas Jutras », et les réactions émotives qu’il suscite, jusqu’à quelle profondeur réelle nous amène-t-il? Regrettable, certes, révoltant? sans aucun doute… Mais peut-on en rester là, vraiment? Lorsqu’on voit l’auteur d’un viol en pleine action, on aurait presque envie de lui « faire la peau », de lui « monter à se mieux comporter » — comme cela arrive souvent, dans les pénitenciers, paraît-il… Mais lorsque l’on voit plutôt une « nymphette à peine légale » faire des avances insistantes à un vieux schnock… trop heureux de « succomber à la tentation », on est plus gêné d’intervenir… pour ne pas « brimer sa liberté »… surtout pas…. On se contentera trop souvent de « regarder sans rien dire », ou de se dire entre nous : « Ça n’a pas de bon sens, il pourrait être son père… ou son grand-père ! »… À moins de chanter, tout simplement, à la suite Félix Leclerc : « Attends-moi, ‘tit gars, tu va tomber si j’suis pas là… » Ça fait très « québécois »… et très « voyeur »…