Kiev ou Kyiv ? Un dilemme plus complexe qu’on pourrait le croire

Qui nomme quoi ? Il est toujours délicat de fixer un nom en français pour un lieu ou un peuple dont l’appellation réelle correspond à un système d’écriture qui diffère de notre alphabet. Petit tour du monde de la translittération.

Montage : L'actualité

Dès le début de l’invasion russe en Ukraine, la question a commencé à circuler dans les rédactions des médias du monde entier. Fallait-il continuer de dire Kiev ou changer pour Kyiv, un nom plus près de celui qu’utilisent les Ukrainiens ? Au moment où j’écris cette chronique, des médias québécois, comme L’actualité, La Presse et Les Affaires, ainsi que l’agence La Presse Canadienne ont opté pour Kyiv, tout comme l’ont fait le New York Times ou CNN. Les journalistes, dans leur travail, doivent constamment arbitrer de tels cas, et je dois admettre que je suis bien content que la rédaction ait tranché pour nous tous, car il n’existe pas de solution parfaite à ce genre de problème.

Il est bon de se rappeler que Kiev et Kyiv — tout comme la variante Kyïv, adoptée par Québecor — sont des translittérations, et donc des approximations, de deux langues slaves écrites en caractères cyrilliques. Les Russes écrivent Киев et disent « ki-iv » (habituellement retranscrit « Kiev » dans notre alphabet). Les Ukrainiens, eux, écrivent Київ et prononcent « caille-iv » — c’est le Kyiv retenu par divers médias au cours des derniers jours.

Puisque l’on est dans l’approximation de toute manière, je n’ai aucune difficulté à adopter ce que préfèrent les premiers concernés. Certes, le choix est politique, mais le politique demeure le seul point de référence intelligible dans ce débat.

Mais tant qu’à écrire Kyiv, alors pourquoi ne pas dire qu’elle est la capitale de l’« Oukraïna », prononciation de Україна en ukrainien ? C’est parce qu’il est beaucoup plus difficile de changer le nom d’un pays que celui d’une ville, ne serait-ce qu’à cause de toutes les conséquences que cela aurait sur le libellé des traités, dans les documents officiels et en droit international. 

C’est pour cette raison que l’ONU continue de parler de la Chine au lieu d’utiliser le nom officiel Zhōngguó, qui se traduit par « empire du Milieu ». Elle désigne pourtant sa capitale comme étant Beijing plutôt que Pékin, son ancien nom.

Les derniers Jeux olympiques ont ramené la question « Beijing ou Pékin ? » dans toutes les rédactions de planète. Le terme Pékin, qui remonte au XVIe siècle, correspondait à l’appellation « capitale du Nord » dans l’orthographe du français, au siècle de Rabelais. Cette désignation était reprise dans plusieurs autres langues, dont l’anglais. Il est normal que le nom de la ville évolue, puisque le français a changé, tout comme le mandarin. En 1977, la Conférence des Nations unies avait recommandé d’adopter un nouveau système de romanisation des mots en mandarin, le « pinyin ». Ce système de translittération s’apparente au système japonais, le « romaji », qui est plus ancien.

Au fond, il y a une certaine logique à demander aux locuteurs d’une langue comment ils transcriraient un nom qui leur appartient dans notre système d’écriture. C’est là que les Chinois ont dit que « Beijing » serait plus proche de la réalité actuelle de la prononciation des idéogrammes chinois. Ce changement n’est pas passé comme une lettre à la poste : mon vieux dictionnaire Webster de 1992 fait référence à « Peking », mais l’usage a changé dans le monde anglophone au cours des années 1990. Les Français s’accrochent à Pékin pour des raisons qui sont les leurs, alors que les Québécois disent de plus en plus Beijing.

On rame fort

Les désignations de pays ou de villes d’une langue à l’autre m’ont toujours amusé. La France, par exemple. En allemand, cela se dit « Frankreich », ou littéralement « royaume des Francs ». Convenons-en : la référence aux Francs fait un peu vieux jeu (ça nous ramène quand même au Ve siècle). Sauf que cette appellation reflète le nom que les Allemands donnent à leur propre pays, « Deutschland », le pays des Teutons — ce qui nous ramène 2 000 ans en arrière. 

L’esprit est d’ailleurs le même en néerlandais (Frankrijk, Duitsland), en danois (Frankrig, Tyskland) et en suédois (Frankrike, Tyskland). Les Anglais, eux, sont restés accrochés à la « Germanie » latine, alors que le français s’est plutôt fixé sur un sous-groupe germanique, les « Alamans ». 

L’histoire des noms de pays est d’ailleurs un beau sujet d’exégèse particulièrement confus. Le nom de Russie, par exemple, vient en fait de l’ancien nom de la principauté de Kiev, qu’on appelait au IXe siècle la « Rus de Kiev » — Rus faisant allusion au nom des Vikings qui avaient ramé jusque-là. (En vieux norrois, « Rus » désigne « ceux qui rament ».) La principauté de Kiev s’est finalement dissoute sous le coup des invasions du petit-fils de Gengis Khan. Mais une des provinces éloignées du Rus de Kiev, du côté de la rivière Moskova, a continué de se dire « Rus ». Et bingo.

Pour comprendre comment les noms glissent de sens et de lieu, j’aime bien raconter le cas très particulier de Toronto. Cela vient de « tkaronto », un mot iroquois qui signifie « là où les arbres sont dans l’eau ». Le terme désignait un chenal entre les lacs Couchiching et Simcoe, à 150 km au nord de cette ville ! Le premier qui l’a utilisé en français était Samuel de Champlain, en 1615. « Tkaronto » décrivait une technique de pêche à fascines, qui consiste à installer des barrages de piquets et de branches tressées pour diriger les poissons vers des trappes. Il y avait tellement de fascines dans le chenal qu’on l’a désigné comme « Tkaronto ». En 1680, le mot avait glissé vers le lac Simcoe, appelé lac de « Taronto ». En 1686, le terme désignait la route de portage — le portage de « Taronto » — entre le lac Ontario et le lac de Taronto. Puis en 1688, l’Italien Vincenzo Cornelli, en faisant une carte des Grands Lacs, est allé écrire « Toronto ».

Mais il a fallu encore deux ou trois générations pour que le terme change de lac. Cela a commencé en 1720, lorsque les Français ont construit le Fort Rouillé sur le bord du lac Ontario. L’objectif était de garder l’embouchure du portage de Toronto, le nom français de la rivière Tanaovate (l’actuelle rivière Humber), qui était le plus court chemin vers le lac de Toronto. Quand les Anglais sont arrivés, le colonel Simcoe a déplacé le fort à cinq kilomètres à l’est afin d’avoir un havre protégé par les îles. C’est là que débute la rue Young, qui était le départ du portage à cheval vers le lac qui allait porter son nom. Simcoe n’aimait d’ailleurs pas les noms autochtones, et il a décidé que sa nouvelle ville s’appellerait York. Mais en 1834, les Yorkais se sont officiellement rebaptisés Torontois. C’est donc ainsi qu’un nom peut glisser de sens sur deux siècles.

Certaines désignations de pays ont une drôle d’histoire. Prenez l’Espagne, la vieille province d’Hispanie romaine. Le terme latin « Hispania » venait en fait du carthaginois « i-shepan-ha », qui voulait dire « terre des lapins » (pas des Latins). Après la fin de l’Empire romain, les Ibères ont oublié cette désignation, mais pas dans le sud de la France, où « hispanicus » a évolué vers « spagnol ». Au sud des Pyrénées, où l’on était très occupé à se tapocher dessus à coup de glaive et de gourdin, personne ne se cherchait une identité commune. Ce sont donc les habitants du sud de la France, dans la zone occitane, qui ont pris l’habitude de désigner tous ces rudes Ibères comme des « Spagnols ». L’appellation est restée.

Les Castillans ont trouvé l’idée tellement bonne que lorsqu’ils ont fini par réunifier les royaumes de la péninsule, en 1492, leur royaume a pris le nom d’Espagne, et ils en ont profité pour rebaptiser leur langue. Cinq siècles plus tard, le sujet demeure polémique pour les 400 millions de locuteurs de 20 pays. En Espagne, l’usage actuel dépend beaucoup des sensibilités. Les textes de loi utilisent le terme « castillan » pour le distinguer des autres langues co-officielles d’Espagne (catalan, basque, galicien). Dans l’usage courant, on dit plutôt « espagnol ». On parlera toutefois du « castillan » pour marquer la variété régionale espagnole et la différence avec les autres langues du pays. En Amérique, on parle de l’« espagnol », et le terme « castillan » se réfère à la variété espagnole. Mais la plupart des pays d’Amérique du Sud (sauf la Colombie et l’Argentine) vont privilégier l’usage du mot « castillan ».

Les Anglais ont tenté de faire le même coup avec l’étiquette « britannique », qu’ils ont étendue aux royaumes annexés d’Écosse, de Galles et d’Irlande. Mais ils n’ont pas essayé de faire la même chose avec la langue ; ils ont continué de parler anglais. Dans l’histoire plus récente, une partie des Britanniques ont rejeté l’union, ce qui a donné l’Irlande. Et la même chose pourrait arriver en Espagne avec la Catalogne. Un peu comme l’Ukraine, sortie de la vieille Rus en 1991, qu’elle avait contribué à créer, et qui demande qu’on change le nom de sa capitale pour Kyiv depuis 1995.

Compliqués, les noms de lieux.

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Les exercices de traduction ne sont pas — comme le souligne Jean-Benoît Nadeau-, aussi simples que cela, pas plus qu’ils ne sont complètement innocents. Ce ne sont pas que les noms propres et les appellations territoriales qui entrent dans le lot.

Actuellement nous observons comment les mots en russe — quand ils proviennent de Moscou -, qu’ils sont interprétés de diverses façons suivant qu’on réside en Russie ou en Occident….

Même dans la pratique langagière, la neutralité parfaite n’existe probablement pas. Tout réside en quelques sortes dans notre pouvoir d’appropriation, comme le souligne assez justement l’auteur de cette chronique avec la genèse du nom Toronto.

Dans le même esprit, Monsieur Nadeau nous propose comme traduction littérale pour : « Frankreich » le terme de « Royaume des Francs ». Cependant en allemand, « royaume » se traduit plutôt par : « Königreich », König faisant référence au statut de roi et reich (littéralement : riche) fait plutôt référence à un État, le fait qu’un ensemble d’humains se regroupe en États constitue une richesse puisqu’elle introduit la notion de bien commun. La langue allemande est plus descriptive.

Ainsi « Frankreich » devrait plutôt se traduire littéralement pas « État français » ce qui correspond mot pour mot à la définition de la France par les français eux-mêmes. Puisque la France, c’est l’État français ou RF (République Française).

Quant à « Deutschland », c’est plutôt depuis 1949 : « Bundesrepublik Deutschland ».

À noter que la variante adoptée par Québecor est possiblement phonétiquement la meilleure puisqu’elle combine la prononciation différente de deux formes de i. Dans les faits quand vous écrivez Kiev à la manière russe ou Kyiv d’inspiration ukrainienne, on n’établit que de manière imparfaite la corrélation des lettres et l’accord syllabique. À cet effet « Kï-yv » serait possiblement un peu plus congruent.

Précisons que Kiev était devenue la capitale du royaume des Khazars (d’où le nom de Kiev qui vient de la langue Khazar) qui s’y étaient établis au 9ième siècle, déplaçant les Rus ou Rous qui s’y trouvaient vers l’Est. Le royaume Khazars ne survivra pas aux invasions Mongoles de Gengis Khan, puis au 13ième siècle avec le déclin des Mongoles, se crée la plus vieille entité politique commune connue : regroupant les trois états slaves : Ukrainiens, russes et bélarusses. Ce lien solide aura duré jusqu’en toute fin du 20ième siècle avant qu’il ne soit littéralement brisé sur l’autel de l’envie, considérée comme péché capital selon l’avis du pape Grégoire 1er (né vers 540-604) lequel est célébré tant par l’église catholique que l’église orthodoxe.

L’harmonie est toujours plus douce pour les oreilles que les gros canons.

@ Bernard Caron,

J’aimerais vous soumettre cette petite citation toute droite sortie de « Crime et châtiment » de Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski : « Si un jour, Napoléon n’avait pas eu le courage de mitrailler une foule désarmée, nul n’aurait fait attention à lui et il serait demeuré un inconnu. »

En principe, j’avais fourni suffisamment d’indices pour que vous puissiez répondre par vous-même à toutes vos questions. D’ailleurs ce n’est pas « brisé par » comme vous l’écrivez, c’est plutôt « brisé sur… »

Je vais quand même vous aider un peu. L’envie est souvent associée au désir, à la convoitise. Usuellement l’âme humaine cherche à s’approprier ce qu’elle ne possède pas. J’aurais pu parler aussi de concupiscence, de cupidité, de rapacité, d’ambition, etc. Tout cela se résume en une seule locution : « l’exercice du pouvoir ».

L’amour, la compassion, le soutien mutuel, la coopération, la solidarité forment autant de remèdes qui nous éloignent de toutes formes de conflits violents.

L’union de la Russie, du Bélarusse et de l’Ukraine formait — comme je l’ai démontré -, une union heureuse, car intelligiblement choisie. Pourquoi vouloir selon vous chercher à déchirer des unions heureuses si on n’était par cupide ?

L’enjeu pour l’Occident n’a jamais été de faire le bonheur des Ukrainiennes et des Ukrainiens. Le véritable enjeu, c’est d’exercer notre domination sur la Russie et de la mettre au pas. Et… comme on pouvait nous y attendre, les Russes n’aiment pas tellement ça.

Reich, nom, signifie empire alors que reich, adjectif, signifie riche. Das dritte Reich est littéralement le troisième empire sauf qu’ici on avait affaire à une dictature qui aspirait à devenir un empire. En allemand, c’est le génie de la langue allemande qui nomme la France, Frankreich et, en français, c’est le génie de notre langue qui utilise le mot Allemagne pour désigner le voisin de la France. C’est évidemment fondé dans l’histoire des peuples et de la perception que nous avons chacun des uns et des autres. Quant à «État français», ça rappelle des mauvais souvenirs du pétainisme et de «travail, famille, patrie»…

@ NPierre,

En allemand un empire s’écrit Imperium. Le terme de Reich avec une majuscule fait plutôt référence à l’Empire des Francs de Charlemagne. Avec une minuscule conjuguée avec un autre mot, on fait bien référence à une forme étatique. Ainsi Frankreich détermine bien l’État français. Il faut en traduction toujours bien comprendre le cadre contextuel. Autrement on risque d’avoir tout faux.

« L’harmonie est toujours plus douce pour les oreilles que les gros canons. » Le dictateur russe ne semble pas connaitre cette disposition de l’esprit. « Le véritable enjeu, c’est d’exercer notre domination sur la Russie et de la mettre au pas. Et… comme on pouvait nous y attendre, les Russes n’aiment pas tellement ça. » Je suis sûr que Poutin serait content de lire cette phrase-là.

passionnant. cela vaudrait une chronique attitrée. les mots ne sont jamais innocents. grand merci.

Merci pour ce bel article.

Il me rappelle qu’un journaliste sans doute mytho avait un jour parlé dun périple Pékin-Beijing …

Mais maintenant je me gratte l’occiput: je dois partir pour London puis Milano pour affaires avant de retrouver Eberhard à Mainz.

Ou m’en tiens-je (sic) à Londres, Milan et Mayence ?

Politiquement j’opte pour Kyiv bien sûr.

Exactement! Allons-nous devoir renommer toutes les villes du monde ou est-ce qu’on peut continuer s’il vous plaît de dire Londres, Milan, Rome, etc.?

Petite correction: l’Angleterre n’a pas « annexé » l’Écosse. Les deux royaumes se sont retrouvées sous la même couronne (celle de James) par le jeu des successions au début du 17e siècle, et l’union a été formalisée un siècle plus tard par l’Acte d’union de 1707.

Bonjour monsieur Nadeau,
Vos articles sur les noms de lieu et sur le code m’ont bien plu. Très bon travail de vulgarisation. Merci pour la référence de Shariatmadari que je vais me procurer.
Petit bémol sur la notion de langue qui n’est pas un code. En français, la distinction théorique entre langage, langue et parole (discours) est cruciale. L’anglais n’a que le mot language (speech n’est pas théorisé). La langue est bien un code de divers registres dans la mesure où les mots s’organisent de manière non aléatoire. Qui dit régularités dit règles, d’où code. Le langage, lui, n’est pas un code parce qu’il est conditionné par la culture et l’instant présent. L’une dans l’autre permet la conversation et la communication. Enfin, la polysémie des mots est bien un phénomène universel qui anéantit une bonne partie des idées de Chomsky. Bien à vous.

Or, je pense que vous avez manqué une excellente opportunité de mentionner le changement des noms de villes lorsque celles-ci sont vaincues suite à une guerre.

En effet, l’ancienne ¨Saïgon¨, ex-place forte du régime colonial français et capitale de l’État du Sud-Vietnam s’est vue débaptisée suite à la victoire des communistes, lui faisant ¨officiellement¨, porter le nom de leur leader (Ho-Chi-Minh City). Or, pour de nombreux Sud-Vietnamiens, cette prise de force toponymique n’a pas sa place et demeure couramment appelée ¨Saïgon¨.

Si on prend la peine d’entrer le nom Kiev dans un logiciel de traduction du français vers l’ukrainien et qu’on actionne l’outil de prononciation on entend qu’en ukrainiens ça se prononce Ky_iv.
En français ça se prononce Kièv mais je crois qu’on devrais toujours prononcer un nom de ville ou de pays comme les gens de ces lieux le font.
J’ai horreur de la publicité anglophone du Gouvernement du Québec qui prononce vend le kouébac.

Si on veut aller dans les faits anecdotiques, en russe, le mot « allemand » se traduit « nimitzki », qui est inspiré du mot allemand « nimitz », qui veut dire « étranger ». On voit quelle estime les Russes portent aux Allemands…

Non, c’est faux. Quand « Allemand » se traduit « Nemetz » (немец), ça n’a pas rien à faire avec quelque mots allemand (nimitz n’est pas un mot allemand), mais ça vient de mot « nemoy » (немой) qui veut dire « sourd », parce que les Allemands ne parlait pas la langue slave.