L’ effet palmarès

Des écoles publiques font de la pub, des établissements privés se concurrencent, le MEQ peaufine ses méthodes d’évaluation: décrié ou célébré, le palmarès annuel de L’actualité fait des vagues…

Photo: Louise Bilodeau
Photo: Louise Bilodeau

Depuis 15 ans, les parents de Sainte-Foy n’étaient plus conviés, à la rentrée, à découvrir l’école secondaire publique de leur quartier. « On ne sait pas trop pourquoi on avait arrêté ça », admet le directeur de l’école de Rochebelle, Guy Dumais. Mais la journée portes ouvertes a été relancée en septembre 2001, un an après la parution du premier Bulletin des écoles secondaires du Québec. « On a senti le besoin de mieux communiquer avec les parents, de faire voir que nos professeurs sont excellents et notre encadrement aussi rigoureux qu’ailleurs », explique Guy Dumais.

Adversaires et partisans en conviennent: le Bulletin des écoles secondaires a secoué le milieu de l’éducation. Deux ans plus tard, ses répercussions continuent de se faire sentir, tant dans les écoles privées que publiques.

Selon Guy Dumais, le Bulletin n’est pas totalement étranger à la renaissance de l’offensive de charme des écoles publiques. Cette année, la Commission scolaire des Découvreurs, à laquelle appartient la polyvalente de Rochebelle, a doublé son budget consacré à la publicité et au marketing. La famille de chaque enfant qui termine son cours primaire reçoit un cahier de promotion vantant les « bons coups » des écoles publiques de la région: mise en place d’un programme international, d’un volet sciences-études… On diffuse aussi des publicités dans les journaux locaux et à la radio. Coût de l’opération: 100 000 dollars.

« Le palmarès nous fait chaque année l’effet d’une grande claque sur la gueule! » dit en riant Claude Dugas, directeur de l’école secondaire Monseigneur-Richard, à Verdun (367e au classement). « Et c’est très bien. Ça fouette. Nous nous remettons en question, nous révisons nos approches avec nos élèves. Notre taux de décrochage est de 44%. Nous ne ferons pas de miracle, mais nous pouvons peut-être faire un tout petit peu mieux. »

En septembre dernier, Monseigneur-Richard a acheté une pub de deux pages dans le journal de quartier pour faire la promotion de ses « nombreux services de récupération » et de son « important programme de récompenses ». « Notre commission scolaire nous poussait dans le dos pour qu’on mette en valeur nos points forts », ajoute Claude Dugas.

À 900 km de là, à Paspébiac, en Gaspésie, Réal Horth ne trouve « jamais bien drôle » lui non plus le jour de la parution du palmarès. Le directeur de l’école polyvalente de Paspébiac (également 367e au classement) accorde tout de même du bout des lèvres une certaine utilité au Bulletin. « Il réveille les gens. Des parents qui ne s’intéressaient pas à l’école appellent nos enseignants. Ils ont soudain envie d’en savoir plus sur l’attitude et le rendement de leur enfant. Ça ouvre le dialogue. »

Perte de temps magistrale plutôt, estime André Caron, président de la Fédération des commissions scolaires du Québec. « Avez-vous idée des heures passées par les directeurs et les enseignants à justifier auprès de chaque parent le rang de leur école au palmarès? C’est loin d’être constructif. D’autant plus que toute cette information est déjà accessible. Les parents qui veulent prendre le pouls de leur école n’ont qu’à consulter les plans de réussite. Tout y est. »

Faux, rétorque Gary Stronach, président de la Fédération des comités de parents du Québec. « Ce sont les écoles et les commissions scolaires qui détiennent ces documents pour l’instant. Vous appelez ça accessible? Et ces plans sont si compliqués qu’on y perd son latin. Même ceux qui lapident le palmarès admettront au moins que tout le monde comprend ce qu’on y trouve. Il donne aux parents un pouvoir de décision réel. Enfin! »

Du côté des écoles privées, les effets de la publication du Bulletin des écoles secondaires sont nombreux et les critiques, moins acerbes. Le Séminaire de la Très-Sainte-Trinité (25e au classement), à Saint-Bruno-de-Montarville, est en pleine phase d’agrandissement. « Nous prévoyons accueillir au moins 200 élèves de plus l’an prochain, indique son directeur, Guy Saumure. L’explosion démographique dont profite la couronne de Montréal joue, mais le palmarès aussi. Tout le monde nous en parle. »

Le collège pour filles Jésus-Marie de Sillery, à Québec (aussi 25e au classement), n’avait pas effectué de sélection d’élèves depuis 1987, faute de candidates. « Cette année, nous avons reçu 230 demandes et en avons accepté 165 », se réjouit Doris Dion, directrice des services pédagogiques de ce collège privé.

De l’autre côté du fleuve, à l’école privée Marcelle-Mallet (31e au classement), à Lévis, les inscriptions sont passées de 98 en 2000 à 140 cet automne. « Plusieurs raisons expliquent cette hausse, insiste toutefois le directeur, Jacquelin Bureau. Nos élèves aiment l’école et lui font une bonne réputation. » Il ne dira rien sur le Bulletin des écoles secondaires, mais des photocopies grand format du classement et de la couverture de L’actualité ornent tout de même les murs de l’école lors des journées portes ouvertes ou des soirées d’information destinées aux parents.

La publication du Bulletin des écoles secondaires a rendu plus féroce le duel entre les secteurs privé et public. « Mais cette concurrence accrue est nettement plus attribuable à la dénatalité qu’au palmarès », estime Claude Lessard, responsable de la chaire de recherche sur les personnels et les métiers de l’éducation au Canada, à l’Université de Montréal. « Je suis loin d’être convaincu d’une quelconque incidence. Si ce n’est de faire vendre plus d’exemplaires de L’actualité et de déprimer les bons enseignants du public qui ont peine à voir la lueur au bout du tunnel. »

Si, pour nombre de polyvalentes et d’écoles privées, il y a un « avant » et un « après » Bulletin des écoles secondaires, cela semble aussi être le cas au ministère de l’Éducation du Québec.

Selon Richard Marceau, professeur à l’École nationale d’administration publique et coauteur du Bulletin, celui-ci aura permis au Ministère de mettre le doigt sur certaines lacunes en matière d’évaluation. Et d’ajuster le tir en conséquence. « Après la publication du premier palmarès, constate-t-il, beaucoup de parents se sont demandé pourquoi les mathématiques ne faisaient pas partie des matières évaluées par un examen provincial unique. Le message semble s’être rendu en haut lieu. » En juin 2002, tous les élèves de 5e secondaire du Québec ont passé le même examen de mathématiques. Une épreuve qui avait disparu depuis le tournant des années 1990.

Le ministre de l’Éducation, Sylvain Simard, ne donne pas pour autant l’absolution au Bulletin des écoles secondaires. « Le problème majeur du palmarès, dit-il, c’est qu’il compare les écoles de milieux défavorisés aux collèges qui sélectionnent leur effectif. » Il lui reconnaît toutefois une utilité: « Il nous a incités à peaufiner nos instruments d’évaluation, à rendre l’information que nous détenons plus claire et plus accessible. Le réseau avait pris l’habitude de travailler en vase clos. Le Bulletin a fait éclater ce vase. Il était temps. »

Le libéral Yvon Marcoux, député de Vaudreuil et porte-parole de l’opposition officielle en matière d’éducation, voit dans le Bulletin une occasion de rompre avec la culture du secret qui existe au ministère de l’Éducation. « Ceux qui perçoivent le palmarès comme un instrument de blâme font fausse route, dit-il. Il s’agit plutôt d’un passage obligé pour guider nos jeunes vers le succès. »

Marie Grégoire, députée de l’Action démocratique du Québec, rêve du jour où la qualité du système d’éducation rendra inutile la publication d’un tel classement. « En attendant, dit-elle, je crains que le classement des écoles ne démotive les élèves. Rien de pire pour un jeune que de croire qu’il fréquente une école pourrie. »

En mai dernier avait lieu à Québec le colloque « Les défis de l’école publique », combiné au premier Salon de l’école publique. Le double événement était organisé par la Fédération des commissions scolaires du Québec (FCSQ). Divers bonzes des communications sont venus exposer aux 1 000 participants les vertus du marketing, de l’approche client et du « produit-école ».

« Le MEQ montre la voie », rappelait à son auditoire Ghislain Carré, directeur de la planification stratégique chez Cossette Communication-Marketing, l’agence qui a signé les deux récentes campagnes télé, dont celle où des parents font la vague devant leurs enfants en scandant « On lâche pas! ». « Il y avait une vingtaine d’années que le Ministère n’était pas allé dans les médias de masse pour valoriser l’éducation au sens large. »

André Caron rejette vigoureusement tout lien de cause à effet entre le palmarès et la tenue de son colloque. « Je crois à la promotion depuis toujours, tranche le président de la FCSQ. Je rêvais d’un tel événement bien avant d’entrer en fonction, en 1999. »

La FCSQ – de même que la Fédération des établissements d’enseignement privé – soutient d’ailleurs une recherche de l’Université de Montréal qui se veut une riposte au Bulletin publié par L’actualité. Les résultats de cette étude devraient être rendus publics au printemps 2003.

Les remous créés par la publication du Bulletin des écoles secondaires ne sont pas propres au Québec. « En Alberta, les parents ont constaté que certaines écoles à charte – des écoles financées par le public mais gérées par le privé – obtenaient des résultats beaucoup moins fabuleux que ce qu’elles prétendaient », raconte Peter Cowley, directeur des études sur l’efficacité des écoles à l’Institut Fraser, à Vancouver, et coauteur du Bulletin québécois.

En Ontario, les statistiques sur l’éducation étaient tenues tellement secrètes que la parution du premier Report Card on Ontario’s Secondary Schools, l’an dernier, a eu l’effet d’une bombe. « Une école privée d’Oakville a même intenté une poursuite contre notre institut et le National Post, qui a publié les résultats, dit Peter Cowley. La cause a été rejetée, faute de motifs valables. »

La Commission scolaire de la Région-de-Sherbrooke ne s’est pas rendue jusque-là lors de la parution du premier palmarès québécois, en 2000. Mais les responsables, piqués au vif de se faire doubler par le secteur privé, ont contre-attaqué en tournant l’exercice à leur avantage! L’an dernier, ils ont isolé les résultats obtenus aux épreuves du MEQ par les élèves admis – après sélection – à l’un des programmes particuliers offerts dans quatre de leurs écoles secondaires. Ils les ont ensuite comparés à ceux des élèves des établissements privés de la région. « Nos élèves ont obtenu des résultats supérieurs de 4% en moyenne! explique Louise Boisvert, directrice générale de la commission scolaire. Nous nous sommes fait un plaisir de communiquer la nouvelle aux médias quelques jours avant la sortie du palmarès. Cette bonne performance est devenue un avantage concurrentiel. Sans le palmarès, nous n’aurions jamais fait cet exercice. »

Le palmarès peut encore être amélioré, mais son arrivée dans le paysage médiatique est une bénédiction, estime Jean Lapierre, animateur du bulletin télévisé Le grand journal, à TQS. « La question de la qualité de l’éducation fait rarement la manchette. Le palmarès fournit un prétexte en or pour débattre des performances du système. Ça nous change un peu du dossier de la santé! »

Dans la même catégorie