La baleine morte

C’est aussi dans l’éphémère qu’on donne un sens à la vie. Les sauts de baleine sont sûrement plus beaux quand on sait qu’un jour, ils n’y seront plus.

Photo : L'actualité

Elle est morte, la baleine. Il fallait s’y attendre. Mais c’était une triste nouvelle quand même. Et une triste vision, de la voir pendouiller la tête en bas, soulevée par une grue.

J’aime plus ou moins la mort, je ne vous le cacherai pas. La pandémie nous a rapprochés d’elle. Nous a replongés dans notre état de petit mortel. Je n’aime pas ça, ça me fait peur. Ça me fait peur et en même temps, le fait que tout soit éphémère donne aussi un sens à la vie. Les sauts de baleine sont sûrement plus beaux quand on sait qu’un jour, ils n’y seront plus.

C’est un exercice à faire que de regarder les choses, les fleurs, nos enfants, comme étant tous éphémères. Ça fait encore plus peur quand on l’ignore. Quand on fait semblant que ce n’est pas là. Mon mari travaille dans un hôpital psychiatrique, il côtoie la mort et la maladie au quotidien. Il côtoie la souffrance. Des dimensions du cerveau où peu veulent s’aventurer. À un tel point qu’en début de pandémie, il se disait que beaucoup de gens dans le système de santé devaient se dire « bienvenue dans notre monde, on fait beaucoup de steppettes pour faire comme si ça n’existait pas, mais oui, notre nature, c’est d’être mortel ».

Je n’aime pas ça et en même temps, j’aime encore plus quand je sais m’en souvenir. En ce moment, je lis un livre d’un moine zen vietnamien (vous pouvez rire de moi, la pandémie m’a fait me retrancher dans de telles zones d’angoisses que je cherche parfois mon air comme un chien qui se noie). Dans ce livre (No death, no fear), il remarque que beaucoup s’ennuient de leurs enfants le jour où ils quittent le nid (quelle horreur, ne m’y faites pas penser, chien qui se noie, je vous dis), mais pourtant ne profitaient pas de leur présence lorsqu’ils étaient là.

Parce qu’ils se cachent à eux-mêmes l’impermanence des choses. Ouch. C’est vrai, nous regardons nos enfants comme s’ils allaient toujours être là. Nous les traitons comme des êtres permanents. Nous les voyons grandir, certes, nous faisons la rotation des vêtements, puisque ces bougres-là n’arrêtent pas de croître, mais au quotidien, nous les traitons comme s’ils étaient à nous et seront toujours là.

Pourtant, qui n’a pas déjà entendu « profite, ça passe vite la vie »? C’est dur à faire, mais quand je regarde mes petits poulets en me disant qu’un jour, ils quitteront le nid, oui je passe ma journée à pleurer, mais avec un sourire à travers mes larmes. Je suis plus patiente, je les aime encore plus, je profite encore mieux de l’odeur de leurs cheveux, de leur voix, je profite de leurs sauts dans l’eau… Parce que leur nature est d’être éphémère.

 

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La baleine morte
Belle réflexion sur l’éphémère.
Oui, tout passe…
Heureusement!
C’est justement ce qui permet le renouveau!

C’est beau Léa. Toujours percutante avec les normalités de la vie. « Un chien qui se noit » … un bijou.

Il y a dans certaines philosophies orientales toute chose et leur contraire. En sorte que si toutes choses semblent impermanentes, il y en a d’autres qui ne le sont pas. La permanence existe. Tout pareillement, il y a des choses dont le caractère est éphémère (qui ne fait que passer) tandis que d’autres choses durent.

La mort ne relève pas à proprement parler de l’éphémère, c’est quelque chose qui perdure depuis la nuit des temps. Il existe peut-être son contraire qui à l’inverse de certaines croyances n’est pas une vie éternelle lorsque plutôt ce serait la fin des cycles (cycles de vies et de morts) ou le début de cycles plus longs. Ce qui impliquerait éventuellement un passage appartenant à une autre dimension.

Il est pourtant difficile de concevoir une autre dimension lorsqu’on est de la naissance jusqu’à la mort conditionné par ce passage obligé du temps. Il n’est rien d’éphémère dans ce passage ; c’est seulement la durée qui est relative, d’autant plus relative que le passage du temps ne se déroule pas comme un tapis rouge infini parsemé de feuilles d’érables qui mettrait en lumière tous nos glorieux exploits.

C’est plutôt notre façon fragmentée d’appréhender le passage du temps qui rend la chose éphémère.

Pour en revenir à la petite baleine de Montréal, ce qui me renverse, c’est le fait que sa mort ne soit pas naturelle. Elle a été violemment frappée par un navire, c’était compte tenu de l’espérance de vie de ce cétacé, encore un gros bébé puisqu’elle avait moins de trois ans.

Ce qui est révoltant, c’est de voir comment il est possible et relativement facile de prendre toutes formes de vies impunément. Ce qui au départ était plutôt une belle histoire, cela aurait pu et même dû s’achever tout autrement.

Bien des mères sont attachées à leurs enfants (et aussi quelques pères) bien après qu’ils quittent le nid. C’est souvent au travers d’eux qui nous gagnons (ou perdons) notre promesse d’immortalité. Ici encore, il est toujours question de durée. Qu’est-ce qui nous empêche de faire en sorte que toutes choses durent plus longtemps ?

Le rorqual a été tué par un bateau selon toute vraisemblance car il portait des blessures de collision. Or, les bateaux sont soumis à des règlements et pilotés par des humains; donc, c’est une mort qui était évitable. On aurait pu ralentir le trafic dans la voie maritime etc. mais on a choisi de ne rien faire. Mais si c’est l’humain qui risque sa vie à cause d’une pandémie par exemple, on n’hésite pas à tout fermer et à confiner tout le monde. Comme quoi l’humain est un être plutôt égoïste.

En ce qui a trait aux enfants, ils ne nous appartiennent pas et il faut certainement profiter de leur enfance car leur présence ne sera pas éternelle. Mais, il faut aussi dire que l’enfant qui quitte le nid familial est la plupart du temps un adolescent ou jeune adulte qui a passé à travers une période la plupart du temps très difficile pour les parents. Alors, par expérience je peux dire que quand ils décident de nous quitter, c’est souvent avec soulagement qu’on les regarde partir. Ça ne veut pas dire qu’on coupe les ponts, loin de là; ça veut dire qu’ils volent de leurs propres ailes et deviennent des adultes qui contribuent à la société, du moins la plupart du temps… Pour ma part, nos rapports avec nos enfants adultes sont meilleurs qu’ils n’ont jamais été et on profite encore de leur présence à l’occasion, ce qui fait que ces moments sont très précieux. Et puis, il y a aussi la joie des petits-enfants qui peut s’ajouter !