La confusion des sentiments

Les premières fois, quand elle partait, elle laissait un grand vide que comblait aussitôt un certain soulagement. Elle n’avait pas trois ans, sa mère et moi venions de nous séparer, et je ne savais pas trop quoi faire avec cette enfant.

La confusion des sentiments
Ill.: Luc Melanson

Je me sentais inapte au travail de parent, démuni quand venait le temps d’enrayer les crises ou de la rassurer lorsque ses nuits étaient peuplées de monstres. Je n’arrivais pas à m’astreindre à dessiner ou bricoler. Je n’avais rien de l’amuseur de service, et chaque fois que je mettais les pieds dans le bruyant bordel de sa garderie, je considérais les éducatrices comme de parfaites candidates à la canonisation.

Souvent, les journées que je passais seul avec ma fille me paraissaient interminables, dilatées par l’ennui. Puis, quand elle dormait, je pouvais m’étendre de longues minutes au bout de son lit, à regarder son corps se gonfler d’air puis se vider, son visage pai­sible. Je me demandais comment ce petit être que je chérissais pou­vait autant m’ennuyer, et je me haïssais de n’être pas capable de m’abandonner à cet amour.

Cinq ans plus tard ? Tout a changé. Et en même temps rien n’a changé. Parce que subsiste une ambiguïté, qui est celle de nombreux parents. Parti­cu­liè­re­ment ceux qui ont leurs enfants en garde partagée.

Ma fille n’est plus un bébé, c’est une enfant drôle, allumée, je l’adore. Et pourtant, lorsqu’elle part chez sa mère, je me sens parfois libéré. Pas au point de danser dans la cuisine en chantant, mais me sachant exempté du poids des repas, des devoirs et de toute l’attention que nécessite un enfant, il m’arrive de mal réprimer une légère euphorie lorsque cela cesse. Mon temps m’appartient de nouveau, l’hori­zon semble ouvert, mes soirées redeviennent un territoire adolescent, composé de sorties, de bruit, de musique, ou au contraire de boulot, de silence.

Et une seconde plus tard, en voyant sa petite tête s’éloigner, je comprends que je ne la verrai pas pendant plusieurs jours, et quelque chose en moi vient crever l’inavouable balloune de cet enthousiasme. Au bout de deux jours, je l’appelle ou lui écris des courriels. Car je m’ennuie.

Le ballet se poursuit comme ça, incessant. Et malgré la difficulté à profiter de ma liberté et de la présence de ma fille au moment présent, à ne pas vivre dans un état permanent de nostalgie, je n’aurais pas pu imaginer situation plus idéale. Pour moi, c’est sûr. Mais pour elle aussi.

Pas question de prétendre que les enfants en garde partagée sont choyés. Ce n’est pas vrai. Changer d’univers sans arrêt est pénible. Mais être le seul parent avec elle une semaine sur deux m’a forcé à devenir un bien meilleur père que je ne l’aurais été autrement. Un père qui n’est pas toujours sorti ni constamment distrait par le travail. Quand j’y suis, c’est totalement, entièrement. En fait, j’arrive à faire ce que je n’imaginais pas possible cinq ans plus tôt : m’acquitter de mon rôle et y prendre plaisir.

La complexité des sentiments est toujours là. J’accepte de vivre dans cette confusion, avec la conscience d’être parfois un père indigne, mais aussi la conviction que la garde partagée est la meilleure chose qui nous soit arrivée. Et que c’est le cas pour nombre de mes contemporains, happés par cette époque où nous voulons tout. Travail, famille, amour, loisirs, amis. Forcément, on finit par devoir tout fragmenter. Je ne dis pas que c’est bien. Ni que c’est mal. Je constate.

Comme je me suis aperçu que, avec le temps, l’enthousiasme lors des séparations s’étiole. Et chaque fois que je vais chercher ma fille, je marche un peu plus vite vers l’école, rétrécissant le plus possible le moment qui me sépare de nos retrouvailles.

C’est comme si nous nous étions toujours aimés, mais il aura fallu du temps et cette alternance entre l’absence et la présence intense pour qu’elle parvienne à m’appri­voiser. Peut-être à me ren­dre un peu plus humain aussi.

 

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