La coop des éperlans

En l’absence d’un projet de société, les initiatives locales, à petite échelle, tissent un précieux filet de sécurité.

Photo : Daphné Caron

Beaucoup de réactions à mon Carnet précédent, « On n’a pas de plan ». Visiblement, notre absence de projet de société en a fait réagir plus d’un. Évidemment, certains ont été choqués que je ne compte pas la lutte au masque comme un projet structurant, mais j’assume. L’égoïsme et le complotisme ne relèvent pas du projet commun mais de la paranoïa. Il y a aussi les nostalgiques qui s’ennuient d’un projet de pays, cher aux péquistes. Nous en sommes actuellement très loin, n’en déplaise à Guy Nantel et à Paul St-Pierre Plamondon. L’air du temps et la composition sociodémographique ne sont plus à ça ; nos aspirations sont modestes et passent par nos cocons familiaux et amicaux. Pas étonnant que plusieurs aient apprécié le confinement forcé du printemps dernier. Leur maison était un havre et le contact de leur famille les a ressourcés. Nos rares élans collectifs sont désormais consacrés, sporadiquement, à l’environnement ou à l’antiracisme.

Le projet collectif n’a plus la cote.

Rares sont les causes ou les partis qui nous font rêver.

Un projet commun, quel qu’il soit, produit pourtant bien plus que son objectif initial. Il canalise les énergies, fait se parler les citoyens, pousse certains à se dépasser, à s’investir pour plus grand qu’eux. Peut-être que le rêve des générations précédentes était trop grand, que la déception a été trop douloureuse, que ses cicatrices ont marqué inconsciemment les générations suivantes : « Ne rêvons pas trop grand, c’est inutile et ça fait trop mal ». Je ne sais pas. Mais je constate le vide, que nous remplissons de bébelles, de croisières et de billets de loto.

Mais peut-être que la taille du rêve a juste changé. L’autre jour, à Saint-Joseph-de-la-Rive, un ami charlevoisien m’a amenée à la piscine qu’un groupe de villageois a rachetée à l’hôtel local, sauvée de l’abandon et mise en commun. Dorénavant, la coopérative des éperlans offre plus qu’un bassin de nage. C’est un véritable club social où s’organisent des soupers collectifs, où se discutent les affaires du village, où on fomente des plans pour sauver la voisine, la belle Papeterie Saint-Gilles. Avec ces quarante copropriétaires, quelque chose change dans ce village. Idem dans les ruelles vertes de Villeray ou du Sud-Ouest, à Montréal, où des voisins échafaudent des projets de clôture à clôture, élèvent leurs enfants qui sauront que l’Autre est un allié. À défaut de grands projets nationaux, nos projets sont présentement à une microéchelle. Et vous savez quoi ? Ce n’est pas plus mal pour la qualité du tissu social, qui a bien besoin d’amour.

Robert Putman, un politologue américain de Harvard, analyse et compare depuis des décennies la santé et le succès des sociétés démocratiques. Selon lui, une démocratie en forme passe avant tout par des liens horizontaux, qui forment ce qu’il appelle le capital social. Les réseaux, la confiance mutuelle qui existent entre les citoyens d’un lieu donné sont inestimables. Ainsi, au milieu des années 1970, il expliquait le succès et la vitalité de la prospère Italie du Nord, par rapport à celle du Sud, par… la présence de chorales dans les communautés du Nord ! Les pratiques, les voyages, les soupers collectifs, les liens noués entre les choristes et leurs proches : voici la recette d’un ciment horizontal inestimable qui fait une communauté forte et aidante. Saint-Jo est italien du Nord !

Certes, les relations personnelles, le projet local, le bien commun à petite échelle, l’achat local ne remplaceront jamais la verticalité. Pour faire avancer la société, il faut un État, des partis politiques, des projets structurants. Mais ces liens horizontaux font du bien, tissent quelque chose de précieux et d’unique. Pendant que nous contemplons le vide sous nos pieds, les petites initiatives formidables forment un filet de sécurité précieux. Tant qu’il y aura des chorales et une coop des éperlans, en attendant le prochain grand projet collectif, tout n’est pas perdu.

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Merci madame Bazzo,
Votre article nous fait chaud au cœur. Un grand sentiment de fierté nous anime ce matin.
Bonne journée à vous.

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Merci Madame Bazzo,

Vous décrivez très bien dans quel esprit et avec quelle vision nous travaillons depuis des années pour développer nos communautés.

Je suis au coeur du développement des coopératives d’habitation en Estrie et la clé de notre succès réside dans la force de l’entraide.

Merci de mettre cet éclairage sur ce qui m’apparaît comme une base essentielle pour qu’une société démocratique se reconstruise une santé en profondeur.

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Le jardin communautaire Rivard : un jardin privé?
Bonjour aux membres du comité des élus du Plateau.
Je m’appelle Marie-Josée Hudon, et je demeure sur le Plateau depuis 40 ans.
J’ai noté au fil des décennies que la fréquentation estivale du jardin Rivard se résume à une poignée de visiteurs par années. En général, c’est désert. Pas une seule âme qui vive.
En guise de comparaison, le parc Albert-Saint-Martin (proche voisin), croule lui, sous un achalandage monstre, d’environ 5000 à 7000 personnes par année, ce qui en fait sans doute l’un des parcs le plus achalandé de Montréal au nombre de pied carré qu’il contient.
Il est temps de se pencher sur ce déséquilibre. Après tout, il s’agit d’une perte qui devrait appartenir à toute la communauté. Voilà un lieu invisible, cadenassé à longueur d’année. Tant et si bien qu’il a toutes les apparences d’un terrain privé. Il y a fort longtemps, le jardinage communautaire se justifiait par le fait que les familles nombreuses sorties des campagnes et établies en milieu urbain peinaient à joindre les deux bouts. Aujourd’hui le jardinier est bien nanti, possède souvent son premier jardin dans sa cours arrière, ou se gare en automobile pour défendre son lopin. Un petit passe-droit avec ça? Les jardins communautaires sont attribués sur une base d’ancienneté. Tant et si bien que d’année en année, ce sont toujours les mêmes «propriétaires» qui transforment conservent leurs privilèges. Avez-vous comme moi, la vague sensation de payer des vos taxes, la gestion de listes d’attentes inutiles?
Je demande donc aux élus, de rendre à César* ce qui appartient à César. Défrichez-moi ce jardinage de bourgeoisie! Ouvrez les portes du palais parfumé de pétales de cosmos!
En espérant votre réponse favorable face à tous ces constats,
Cordialement,
mjh

Marie-Josée Hudon
4587 rue Pontiac
Montréal
H2J 2T2
514-528-0716

* Toute la communauté alentour.

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Un projet collectif qui pourrait grandement contribuer à la re-création du pays: la décolonisation. On parle beaucoup de réconciliation avec les peuples autochtones mais on fait rien pour y arriver et, surtout, on refuse de se décoloniser. En conséquence, on se retrouve périodiquement avec des crises plus ou moins sévères, que ce soit les barrages de voies ferrées, des attaques de la police fédérale contre les protecteurs du territoire (par exemple les Wet’suwet’en) ou encore les crises plus graves comme celle d’Oka en 1990. Depuis, les crises se sont accummulées avec les années et on subit tout simplement, sans rien faire pour s’en sortir.

Se décoloniser veut dire qu’il faudrait mettre beaucoup d’efforts pour travailler avec les peuples autochtones pour restaurer leurs contrôles sociaux, leur gouvernance, leurs langues et leurs cultures, à l’égal avec la société dominante, encore colonialiste. Il faudra envisager sérieusement de mettre en œuvre le retour des territoires ancestraux aux nations pour lesquelles c’est encore possible en reconnaissant leur titre sur le territoire; pour les autres où le développement colonial a pris toute la place, il faudra penser à un plan B, soit des indemnisations ou des échanges de territoires (on a réussi avec les Tsawwassen en banlieue de Vancouver).

Ce ne sont que quelques exemples et la tâche serait bien plus grande que ces quelques éléments mais cela permettrait de remettre le pays sur les rails (sans jeu de mots) et de cesser d’avoir ces luttes incessantes pour faire reconnaître leurs droits. Les contribuables canadiens ont dépensé au cours des dernières années, des millions de dollars inutilement en contestations judiciaires contre les revendications des peuples autochtones et cela n’a fait que confirmer leurs droits…

Voilà un projet qui pourrait être très inspirant.

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Je suis entièrement d’accord avec vous. Votre projet est très inspirant et mobilisateur et il concerne toute notre société. Il s’inscrit dans un réel développement durable et promet des échanges enrichissants et respectueux. J’ose espérer qu’il voit le jour bientôt pour m’y rallier !

En ce dimanche gris et frais ce fut un plaisir de lire votre article. Des communautés vivantes où la bienveillance est présente sont le terreau où des visions inspirantes pourront, peut-être, naître. À suivre…

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